2006, il y a 20 ans, le CPE de Villepin battu a plate couture

Le CPE,  école du droit du travail

 

A force d’ultra libéralisme, le pouvoir chiraquien, talonné par le Medef, se refusait à reconnaître sa mise en minorité dans le pays depuis le 29 mai 2005 : niant aussi bien les luttes sociales que les résultats électoraux de 2004, gommant les explications de l’explosion des banlieues en novembre 2005.

 

Villepin, parvenu au gouvernement, curieusement produit de la nette défaite du « oui « , se lance dans une fuite en avant désordonnée pour tenter de rattraper et dépasser l’activiste Sarkozy en tant que candidat potentiel de la droite en 2008. Se croyant au Pont d’Arcole tous les jours, il invente en août 2004, l’apprentissage à 14 ans et le travail de nuit et le dimanche à partir de 15 ans, puis le « contrat nouvelle embauche » (CNE : une période « d’essai » de deux ans) par ordonnance, relance la « recodification » du code du travail, instaure en novembre «  l’état d’urgence  » d’après des textes scélérats de 1955, puis se lance mi-janvier en procédure accélérée par 49-3 dans le CPE « contrat première embauche ». Une nouvelle variante de contrat précaire pour sous embaucher les jeunes à bas prix. Il va si vite que même le Medef ne le suit pas totalement.

 

La réaction du mouvement social unissant jeunes en pointe et salariés en résistance était pourtant tout à fait prévisible : dés le 16 janvier 2006, notre analyse est qu’une bataille semblable à celle du  » CIP  » contre Balladur en 1994 va se produire. Je me rappelle de mon échange enthousiaste avec ma fille, Léa à propos du texte de Villepin :

« - Dans trois mois on l’a ».  Et on l’a eu !

A partir du 16 janvier nous publierons une série de textes décortiquant les significations anti-Code du travail du CPE.  Très vite l’opinion d’abord présentée comme favorable au CPE avec des sondages bidonnés, est éclairée par notre travail d’explications, semblable à celui qui avait permis la victoire du «  non « . L’UNEF est en première ligne et nos camarades en son sein.

Ca rappelle des épisodes connus : les droitiers, rocardiens, strauss-kahniens du PS sont favorables au CPE, comme Delors au CIP en 1994 et Elisabeth Guigou au plan Juppé en 1995.

Ils n’apprennent rien.

 

Et ils vont encore devoir tourner casaque quand des millions de manifestants vont déferler. Ségolène Royal ne participera à aucune manifestation, et elle sortira même un  « Contrat de la premier chance » si voisin du CPE qu’elle sera rappelée à l’ordre par Bruno Julliard, le président de l’UNEF.

 

Le 31 janvier, il n’y avait pas encore de front syndical commun lorsque la CGT appelle seule à agir contre le refus gouvernemental d’augmenter les salaires de la fonction publique.

Le 2 février, l’unité syndicale se réalise sur ce même thème mais le CPE prend déjà la première place dans les préoccupations revendicatives. Enfin le 7 février tout le monde est sur le pont, à la veille des vacances universitaires, 400 000 manifestants sonnaient les premiers tocsins.

Même si les vacances de février les rendent plus difficiles c’est le temps des explications en profondeur : au terme de ce mois, l’opinion informée par nous, est devenue hostile au CPE, au CNE et à leurs succédanés.

L’idée de Villepin était celle d’un droit à licenciement « sec  » sans qu’il soit nécéssaire de le motiver ! Il y avait de quoi : c’est l’attaque contre la dignité des travailleurs la plus rétrograde qui ait été proposée depuis 1945. Elle allait contre la convention 158 de l’OIT (laquelle exige un motif écrit, une information préalable, organise le droit à un recours dans l’entreprise et en justice, une réparation du préjudice en cas de licenciement abusif). L’ordonnance Villepin, c’était un retour au non-droit : tout salarié en CPE ou CNE peut être  » jeté comme un chien », du jour au lendemain. Le recours contre un licenciement abusif devient quasi impossible et le salarié ne peut plus, en amont, défendre ses droits élémentaires, ses heures supplémentaires, ses conditions de travail… Le règne de toutes les discriminations.

C’est cette compréhension de masse du danger du projet Villepin qui va nourrir le succès du 7 mars. Ce jour-là converge un front syndical de 12 organisations,  » représentatives  » des salariés et jeunes, public et privé. Avec prés d’un million de manifestants, le mouvement fait un bond géant en avant.

Les lycéens, à leur tour, informés, concernés, grossissent les rangs des cortèges étudiants. Le pouvoir a beau mentir, notamment le ministre De Robien a beau minorer cyniquement le nombre de lycées et de facultés touchées, c’est une gigantesque vague qui s’amplifie : prés de 70 universités, plus de 450 lycées, des assemblées générales massives votant le  » blocage « , la grève se fait avec occupation… Partout, la colère monte : un lycée est-il l’objet d’un début d’occupation à Castres, les CRS interviennent,  La Dépêche montre une grande photo en « une » : deux jeunes filles traînées par des CRS, c’est l’indignation générale. A cette époque, l’intervention policière dans les lycées ou facultés est encore considérée comme sacrilége.

 

Pour nous, c’est l’occasion de faire une éducation populaire de masse avec tous les syndicats, tous les collectifs du « non », Attac, des « appels unitaires » de tous les partis et associations de la gauche. A travers des centaines de meetings, on constate le flot croissant des participants, engagés dans un apprentissage massif du Code du travail qui se fait en accéléré, des millions de salariés commencent à percevoir l’importance de l’attaque contre leurs droits fondamentaux qui se niche derrière le CPE et le CNE avec la réécriture en cours des 3151 articles du Code.

 

Ça ressemble aux meetings du « non » en mars-avril 2005

J’y prends un plaisir renouvelé.

Villepin ne comprend toujours pas qu’il a un mouvement ascendant en face de lui : il s’enfonce dans ses explications puériles et insultantes : « pour créer davantage d’emplois, il faut davantage pouvoir licencier ». Il dit aux employeurs :

« - On vous donne des jeunes faciles à virer, prenez les donc ! « .

Et il dit aux jeunes en même temps  »

- Pliez l’échine, ce sera mieux que rien pour vous ».

Comment peut-il croire qu’une telle grossièreté passe ? Il faut être intoxiqué à l’aphorisme ultra libéral pour avaler une telle  » théorie « .

Villepin « lâche » des « prêts bancaires » plus faciles aux étudiants ! Ca ne fait pas illusion une seconde. Chacun le sait : un banquier il vous prête un parapluie quand il fait beau, il vous le reprend dés qu’il pleut.

Les sondages indiquent bientôt 70 % d’opposants au CPE. Le forcing de Villepin pour faire passer la loi au Sénat, puis définitivement à l’Assemblée, tout en prétendant « garder sa porte ouverte à la négociation  » devient choquant.

Le 18 mars, c’est un raz-de-marée : 1,5 million de manifestants, dans 170 défilés dépassant tous les records dans un certain nombre de grandes villes.

 

Meetings anti CPE CNE  pour la défense du Code du travail, du CDI…

A partir de janvier j’anime au total 56 meetings dans 17 régions, plus de 10 000 personnes : oui, c’est comme la campagne du TCE ! Je ne me lasse pas. J’y désosse les CPE, CNE, et la « recodification » :

Rennes : le 18 janvier 2006 : 135 participants par Attac

Moulins : le 26 janvier 90 participants collectif unitaire de gauche

Grenoble : le 27 janvier, 160 participants avec les Amis du Monde diplomatique

Nancy : le 2 février, 75 participants collectif unitaire gauche

Pau : le 3 février, 75 participants collectif unitaire gauche

Landes Montfort-en-Chalosse : le 4 février 280 participants avec Attac

Uzès : le 10 février, 145 participants collectif unitaire gauche

Avignon : le 28 février collectif unitaire gauche, 145 personnes

Pertuis : le 2 mars avec Attac, 45 personnes

Clamart : le 6 mars à EDF avec le syndicat Sud 70 personnes

Grenoble : le 7 mars, association de gauche 70 personnes

Brest : le 9 mars à 16 h, 170 personnes avec l’UNEF, Sud, amis du Monde diplomatique

Quimper à 20 h 30 avec 85 personnes avec Attac Alternatifs collectif unitaire gauche

Albi : le 14 mars avec le PS, 100 personnes puis Castelnaudary  à 18 h collectif unitaire gauche 150 personnes

Castres : le 15 mars à
20 h 30 collectif unitaire de la gauche avec 140 personnes

Montpellier : le 16 mars collectif unitaire gauche 150 personnes

Rennes : le 17 mars syndicats étudiants 300 personnes

Le Mans : le 18 mars amis du Monde diplomatique 500 personnes

SNJ-Paris : le 20 mars, une formation droit du travail 30 personnes

Leers : le 20 mars avec le PS, 45 personnes…

 

 

Etats généraux de l’inspection du travail 21 et 22 mars  2006

 

C’était spectaculaire dans la salle pleine à craquer de la Bourse du travail de Paris, boulevard du Temple, de 9 h à 18 h les 21 et 22 mars. C’était une première fois, un évènement historique, depuis la création de l’inspection du travail en 1892 : tout le corps des agents de contrôle était assemblé à l‘appel uni de ses organisations syndicales, pour réfléchir, débattre et mobiliser en défense de ses missions de service public, de l’état de droit dans les entreprises. Même les dirigeants des cinq syndicats appelant n’en revenaient pas : j’en avais lancé l’idée aussitôt après l’assassinat de nos deux collègues le 2 septembre 2004 à Saussignac en Dordogne, par un exploitant agricole.

Pendant 18 mois, il a fallu batailler pour qu’une telle réunion unitaire ait lieu et qu’elle pose toutes les questions historiques existantes à ce moment là sur le travail, le salariat, le rôle de l’inspection.

Il n’a été question que du Code du travail attaqué par tous les bouts, par le CPE, par le CNE, par la réécriture des 3151 articles par la commission Villepin-Larcher chargée de cette question. Durées du travail en hausse, salaires, en baisse, précarité étendue, licenciements facilités, conditions de travail de plus en plus dures, accidents et maladies professionnelles en hausse, recul des droits syndicaux, des institutions représentatives du personnel, des prud’hommes et des juges, de la négociation collective, tout fut mis à plat pendant deux jours.

Pendant deux jours, ont pris la parole des universitaires, des historiens, des avocats, des magistrats invités, et des représentants de toutes les confédérations syndicales.

Quatre thèmes : défense d’un Code du travail protecteur, défense des moyens de l’inspection, défense de son indépendance, mobilisation contre les plans du gouvernement Villepin-Sarkozy-Larcher.

Il y eut sur chaque question plusieurs dizaines d’inscrits qui démontrèrent, à travers chacune de leurs expressions, de façon enthousiasmante l’homogénéité du corps, son état d’esprit combatif, son souci de ne pas céder un pouce aux idéologies ambiantes de la déréglementation… Une vraie « école de formation » collective. Un brassage d’idées vivifiant. Cela a fait plaisir à constater, tous ces collègues confrontés aux mêmes difficultés, aux vents contraires, mais soucieux, de défendre d’abord et avant tout, les droits des salariés.

 

Et puis la tournée continue

 

Pratiquement chaque soir, je me déplace d’une ville à l’autre :

  Censier le 21 mars, à 18 h, Unef, 120 étudiants

  Montreuil le 22 mars, collectif unitaire, 200 personnes

  Tours le 23 mars avec Attac, 200 personnes

  Bordeaux le 24 mars à 14 h fac 3, 120 étudiants puis à 20 h 30 avec Attac, 190 personnes

  Fontenay-le-Comte le 25 mars, avec Attac, 170 personnes

  Angers faculté à 14 h le 29 mars, 2000 étudiants : c’est le plus gros de mes meetings, le gymnase est plein d’étudiants, tous assis par terre, « bloqueurs » et « non bloqueurs », ils vont voter massivement  pour le blocage après une heure d’exposé de droit du travail écouté dans le silence absolu. Puis à Beaufort en Vallée à 20 h collectif unitaire de gauche avec 90 personnes

  Souillac le 30 mars avec Attac, 100 personnes

  Neuvic d’Ussel : Forum social Limousin le 31 mars, droit du travail, 150 personnes

  Elbeuf le 4 avril Attac unitaire gauche 85 personnes

  Macon le 6 avril Ps 150 personnes

  Aubenas le 7 avril PS 110 personnes

 

Retrait du CPE : ce n’est pas une bataille réservée à la jeunesse

 

Le retrait du CNE, c’est une exigence de tous les salariés. Car derrière Cpe et Cne, c’est tout le Cdi, et tout le Code du travail qui est concerné. Par ordonnances, état d’urgence, article 49-3, Villepin-Sarkozy essaient de mettre en oeuvre ce que Raffarin-Fillon avaient proposé en 2004 avec les « contrats de mission » ou « de projet », c’est-à-dire des « CDI à durée déterminée » de 5 ans pouvant être rompus sans motif.

Depuis ses ordonnances de l’été 2005, Villepin s’est attaqué au Cdi par trois bouts :

- dans les petites entreprises de moins de 20 salariés, avec le CNE

- dans toutes les entreprises avec les CPE de moins de 26 ans,

- avec les « emplois « vieux » de 2 CDD de 18 mois entre 57 et 60 ans

 

A l’occasion des grandes grèves de 2003, des votes massifs à gauche du 28 mars et du 13 juin 2004, il y a eu, dans la rue et dans les urnes, un rejet profond de cette politique ultra-libérale mise en œuvre à partir de  2002. Le gouvernement Villepin est lui-même né de la perte de légitimité du gouvernement Raffarin et de la mise en minorité de Chirac le 29 mai 2005.

Dans de telles circonstances, sans appui de l’opinion, Villepin aurait dû consulter, négocier, écouter, chercher des compromis : non, il a voulu passer en force. « L’année utile » qu’il voulait en 2006, c’était une année pour mettre les bouchées doubles contre les droits sociaux : raté.

Il doit faire face à une immense mobilisation unitaire généralisée : 400 000 manifestants le 7 février, 800 000 le 7 mars, 1,5 million le 18 mars, 2,7 millions le 28 mars 2006.

 

Victoire totale !

 

Le raz-de-marée du refus du Cpe déferle au point de réduire Villepin à de la bouillie dans les sondages.
Le Président Chirac a l’habitude d’écouter et de reculer, depuis mai 68, Devaquet, nov-déc. 95,  il finit par promulguer la loi « en demandant qu’elle ne s’applique pas » tandis que Sarkozy, chef du parti majoritaire, la sabote, et que De Villepin, qui ne veut pas la retirer, rappelle les chefs de groupes parlementaires pour en réécrire une autre… plus tard !

« Qu’est-ce que ce « président » qui « promulgue » une loi de son Premier ministre et propose de la remettre en cause aussitôt ?

Qu’est-ce que ces ministres qui appellent à ne pas appliquer ladite loi pour laquelle ils se sont battus pendant deux mois becs et ongles ?

Qu’est-ce que ce « Premier » ministre qui continue de gouverner alors qu’il a subi une défaite cuisante et qu’il ne peut plus faire passer son « projet »  autoproclamé « décisif », celui qui devait en « urgence » sauver prétendument la jeunesse du chômage ?

Démission Villepin : dignité que diable !

Que fait encore au gouvernement de Robien, qui a menti sur les chiffres des luttes en fac ou dans les lycées, qui a insulté, calomnié, manipulé la jeunesse, voulu agresser violemment le mouvement, dénaturé les votes des urnes des élections au Crous, tout fait pour écraser ceux qui ont pourtant eu raison de bout en bout ?

Qu’est-ce que ce président de parti, UMP, Sarkozy, qui se substitue au Premier ministre ?

Qu’est-ce que cette prétendue « négociation » avec des présidents de groupes parlementaires dans le dos du gouvernement, qui proposent une autre loi… pour le mois de mai, sans doute discutée en juin, adoptée en juillet, en plein été… Jamais ?

Battus, défaits, ils continuent  de louvoyer, pour brouiller l’image de la reculade

Stop !

« Non seulement il faut, face à cette crise de régime, demander des élections anticipées, mais il faut une autre République, refondée, parlementaire, démocratique, et sociale !

Débat à gauche : vite, un programme commun et un candidat commun…

Un projet réel de transformation sociale !

Dans lequel, il y aura une partie pour reconquérir des médias libres et pluralistes, contre les concentrations entre les mains de quelques industriels et magnats ! » (communiqué FM D&S mardi 4 avril 2006)

 

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