Y’a pas de bobos

chronique Humanité dimanche Au boulot n° 529

 

Ça ne vous énerve pas parfois d’entendre parler de « bobos » pour des gens qui travaillent ?

« Bobos », Le Pen a pris ce mot comme repoussoir : elle caricature par là tout salarié à l’aise pour lequel ce serait prétendument trop facile d’être progressiste quand il ne subit pas dans sa chair les conséquences de la crise.

D’autres incriminent ainsi les « catégories socio professionnelles supérieures », les plus aisées, en un mot des cadres. Mais en droit du travail, les cadres sont de droit commun, et il y a très peu de « cadres supérieurs » assimilables aux patrons. Et les millions de cadres sont « prolétarisés » de longue date, bloqués dans leur autonomie, leurs salaires, leurs carrières, et menacés du chômage comme tout le salariat. Même chez Google on se syndique.

A part dans la littérature (depuis Bel Ami de Maupassant, 1885, il est vrai), il n’y a pas de « bourgeois bohêmes » qui bossent vraiment ! On se lève de bonne heure, on a tous un horaire, un contrat, un code du travail, des conventions collectives et un patron qui veut de la rentabilité sur notre dos.

Ne laissons pas insinuer du « séparatisme » au sein de notre grande classe sociale commune, le salariat d’après de vagues présupposés stigmatisant des styles ou des comportements culturels anticonformistes. Ne nous faisons pas moquer et ne nous moquons pas de nous-mêmes, en divisant nos rangs entre « bobos » et non « bobos ».

Tous ceux qui travaillent et sont salariés sont exploités et susceptibles d’être victimes de la crise sociale et sanitaire.

C’est le labeur et la feuille de paie qui nous définissent d’abord sociologiquement et pas la mentalité présumée.

98 % des 88 % de salariés gagnent moins de 3200 euros, et 50 % gagnent moins de 1750 euros.  10 % ont plus de bac + 2.

Certes il y a un haut, un  milieu et un bas du salariat. On ne vit pas de la même façon à 900 euros, à 1700 et à 3200 euros. Mais on est une seule et même classe, on est 30 millions de salariés toutes et tous exploités.  De l’ingénieur au balayeur c’est notre force.

Gérard Filoche

 

Les verriers de Givors en Cour d’appel le 25 février

Au boulot n° 528

 

 

Lorsqu’en juin 2013, 60 anciens verriers de Givors ont saisi le Conseil des Prud’hommes de Lyon afin d’obtenir de leur ancien employeur des attestations d’exposition à l’amiante et autres produits cancérogènes, ainsi que la reconnaissance du « préjudice d’anxiété », ils ne savaient pas qu’il faudrait autant de temps pour que justice leur soit rendue.

 

Une enquête de santé, printemps 2009 parmi les 645 adhérents de l’Association des anciens verriers avait fait apparaître la gravité des risques. À partir de 209 réponses on observait 127 cas de malades ou décédés. 210 pathologies étaient observées (un même individu pouvant en développer plusieurs). Parmi ces pathologies : 93 cancers, 82 autres pathologies déterminées, 10 autres non déterminées, 11 morts subites et 10 décès dont les causes étaient interrogées. 53 produits cancérogènes ou dangereux pour la santé ont été identifiés.

 

Le refus de la direction de délivrer des attestions d’exposition aux produits toxiques, en violation du Code du travail, empêchait les anciens salariés de bénéficier de suivis médicaux post-professionnels auxquels leur donnait droit le Code de Sécurité sociale. Depuis la fermeture de la verrerie, 15 cancers d’origine professionnelle ont été reconnus. L’amiante, la silice, l’arsenic, le benzène, les huiles minérales, les hydrocarbures et solvants en sont les causes. Les nombreux décès et pathologies observés dans leurs rangs accroissant l’anxiétéde ces hommes gravement exposés.

 

Leur procédure n’a pas abouti en septembre 2014 ni en février 2016, mais après les arrêts de la Cour de cassation d’avril et septembre 2019 concernant les Houillères de Lorraine et celui de la Cour de Douai du 29 janvier 2021 concernant les Charbonnages de France, le 25 février 2021se tient enfin l’audience de la Cour d’appel de Lyon pour examiner le dossier des verriers.

 

Au bout de huit ans, l’heure, enfin, de la justice  ?

 

Gérard Filoche

 

(Association des anciens verriers de Givors,  www.verriers-givors.com)

 

 

Même chez Google

Au boulot n° 524

Y a des moments où chacun a le droit de interroger : parfois nos oreilles sont accablées par les informations mensongères multiformes que les gros médias des milliardaires nous déversent tous les jours. On se dit alors « – On ne va pas y arriver ». Il y a 10 millions de pauvres, il y en 8 millions qui ont des problèmes alimentaires, on est 30 millions de salariés en France et la moitié gagne moins de 1700 euros, l’ubérisation gagne, ils n’écoutent pas nos syndicats… Et puis parfois on capte une nouvelle surgie au milieu des autres, qui donne soudain envie de pousser un cri de joie : 200 employés californiens de Google se syndiquent ! Même chez Google !Certes les salariés d’Alphabet, maison mère de Google, sont des privilégiés socialement –comparés avec leurs sous-traitants – mais dans la Silicon Valley où la vie est tellement chère que des ingénieurs doivent vivre dans des camions aménagés sur le parking de l’entreprise, il y a de légitimes revendications salariales, ce qui nous vaut la création de l’Alphabet Workers Union (AWU). Sachant que les patrons ont toujours réprimé les tentatives de syndicalisation, ils se sont organisés en secret pour signer à 200 une tribune dans le New York Times. Ils ont réussi à recruter assez de membres au sein de l’entreprise pour se lancer : « Ça a demandé beaucoup de conversations impersonnelles, de messages privés, de SMS ». L’AWU revendique un salaire horaire minimum de 15 dollars et la prise en charge par Alphabet de leur assurance-maladie.Ce n’est donc pas vrai ce que les gros médias nous disent sur « la fin des syndicats » chez les travailleurs des « plateformes », sur la numérisation, les robots, etc. Si, dans la Silicon Valley, des travailleurs à la tâche et les sous-traitants se rebellent, si le personnel de sécurité de Google et Facebook ainsi que celui de la cantine d’Intel créent des syndicats c’est bon signe, non ? Ca prouve qu’à la fin c’est nous, les salariés, qui gagnerons.
Gérard Filoche

ESAT

Au boulot n° 512

Esat

 

Un établissement et service d’aide par le travail (ESAT) est un lieu de travail « protégé », réservé aux personnes en situation de handicap et visant leur insertion ou réinsertion sociale et professionnelle.Les ESAT accompagnent les personnes en situation de handicap, ne pouvant ni travailler en milieu ordinaire ni travailler en Entreprise adaptée, pour exercer une activité professionnelle, maintenir les acquis scolaires et développer des compétences métiers.

Mais les ESAT sont la plupart du temps gérés par des associations privées à but non lucratifet fonctionnent comme une entreprise ayant un rôle de production qui contribue à son budget – auquel l’état ajoute son « aide ».

La réalité du quotidien des travailleurs handicapés dans des ESAT est souvent mal connue, bouleversante et choquante : le travail est dur et contraignant,  alors qu’aujourd’hui, ces personnes n‘ont pas le statut des travailleurs, mais « d’usagers ». Pourtant ils ont une vraie technicité et une réelle compétence. Leur travail mériterait reconnaissance et revalorisation et non pas une variante « d’ubérisation ». Car ils sont souvent exploités sous forme de sous-traitance, notamment en espaces verts, entretien de locaux, conditionnement pour la distribution, blanchisserie industrielle, ébénisterie, rempaillage et cannage de chaise.Parfois centrés sur la production directe  : de vins, alimentaire ou une activité de restauration.

Le travailleur en situation de handicap perçoit une rémunération de garantie comprise entre 55 % et 110 % du Smic horaire. D’après les gestionnaires d’ESAT eux mêmes, ces revenus seraient plutôt situés entre 88 % et 91 % en moyenne.

Le Code du travail devrait s’appliquer en milieu protégé, comme en milieu ordinaire. Lestravailleurs handicapés devaient avoir des droits comme celui d’un salaire minimum.

Le travailleur handicapé devrait bénéficier (une évolution jurisprudentielle initiée par la Cour de justice de l’Union européenneva dans ce sens) d’une reconnaissance en tant que salarié.

Gérard Filoche

 

 

Lettre ouverte à la gauche

Alors que la crise sanitaire bat son plein, la crise sociale est là : licenciements, chômage, pauvreté. Ce n’est pas la crise pour ces 15000 fortunes françaises qui possèdent 100 milliards d’euros (4% du  PIB français) en actifs dans ce paradis fiscal qu’est le Luxembourg où 6500 milliards cachés viennent d’être découverts. Voilà le vrai visage du capitalisme : la recherche du profit maximum, la fraude fiscale et le creusement des inégalités. Cela ne peut que renforcer la colère et les luttes pour l’emploi, l’augmentation des salaires et des minima sociaux, pour un revenu pour tous les jeunes de moins de 25 ans. Et le besoin d’une véritable alternative de gauche.
Le temps passe, le temps presse. Les régionales sont dans moins de 5 mois, la présidentielle dans 15 mois et aucune candidature à gauche n’est seule en capacité d’atteindre le deuxième tour. Des millions et des millions d’électeurs de gauche se prononcent pour l’unité contre le duo Macron-Le Pen.
Certains craignent que l’unité se fasse sur un mauvais programme. Nous avons une responsabilité pour aboutir  sur une vraie plateforme de transformation sociale qui découle d’un travail de rédaction en commun. On peut et on doit trouver le plus grand dénominateur commun. Il n’y a pas de vaccin contre les trahisons excepté la force de l’union et la mobilisation sociale qu’elle engendre. La pression sociale est là, puissante, exaspérée par le macronisme. Elle recherche une rupture sociale, écologique et démocratique avec le système économique dominant.
De très nombreux points communs existent quand on étudie et compare les programmes (*). Il y a eu un excellent appel pour les 75 ans de la Sécurité sociale signé par 100 % des responsables de la gauche. Il y a des appels communs semblables pour les services  publics (EDF menacé par le projet Hercule, la SNCF, les hôpitaux, l’école, l’université, la recherche…). Quand on lit les dizaines d’appels unitaires qui circulent, ils disent presque tous la même chose. C’est aussi le cas du texte de « sortie de crise » avec 34 mesures présentées par 22 organisations syndicales, associatives et syndicales  (dont la CGT, la FSU, Solidaires, Attac, Oxfam, Greenpeace …). C’est le cas de l’appel « 2022 (vraiment) en commun ».PCF, LFI et PS votent le plus souvent ensemble à l’Assemblée nationale. Un projet de loi commun LFI, PS et PCF a même été déposé sur les droits de succession ! Il existe une hostilité commune aux lois Macron sur la sécurité globale ou le séparatisme qui a conduit à des actions communes. Il y a aussi dans certains territoires des démarches de rassemblement en cours en vue des régionales. Nous devons maintenant répondre aux « Jeunes pour le climat » qui déclarent : «À vous qui prétendez représenter la gauche : vous ne représenterez rien ni personne tant que votre seul objectif sera de mettre en avant votre parti. Il en va de vos responsabilités ».
C’est une question de volonté et d’initiative. J’appelle, avec mes amis, à ce que toutes les organisations, mouvements concernés fixent une date, un lieu et un planning de travail pour parvenir à une plateforme commune, en 8, 10 ou 12 points. Que soient entendus, auditionnés dans ce processus les acteurs sociaux ou citoyens, celles et ceux confrontés aux licenciements, au chômage, à la pauvreté …Mettons tout sur la table. Il y a des convergences mais aussi des divergences…discutons-en ! Un socle pour un contrat de législature et un candidat commun en 2022 sont possibles. Discutons sans préalable ni exclusive, ni hégémonisme avec la volonté d’aboutir et nous réussirons. Faisons-le publiquement dans des forums, des états-généraux avec bienveillance, sous le contrôle du peuple de gauche, celui qui vote et celui qui désormais s’abstient. Une fois que nous aurons une plateforme commune, le reste trouvera sa solution. Fabien, Jean Luc, Julien, Olivier…  ouvrez vos agendas, invitez largement. Rassemblons les gauches sociales, écologistes, citoyennes. Si nous échouons, au moins on aura essayé. Si nous parvenons, comme je le crois possible, à un texte de propositions et de transformations pour la durée d’une législature, soumettons-le à tous, associations, syndicats, partis, militants, collectifs dans le pays. Ce sera un formidable évènement et cela créera une formidable dynamique. Toute la gauche attend ça. Le 9 février 2021
Gérard Filoche, porte-parole de la Gauche démocratique et sociale
(*) http://www.gds-ds.org/tableau-comparatif-des-propositions-a-gauche/

« Gros et petits » au boulot chronique Humanité-Dimanche n°527 hebdomadaire 11° année

Le propriétaire d’un petit hôtel du 1erarrondissement de Paris est désespéré. Depuis le 1erconfinement,  mars 2020, il a tout fermé, il a même barricadé tout son rez-de-chaussée avec des grands panneaux de bois. Ç’est sinistre d’autant qu’il y a une quarantaine de chambres et que beaucoup en auraient eu besoin dans cette période. Il a mis en chômage partiel les trois veilleurs, son gestionnaire et les quatre femmes de ménage.

Cela fait 11 mois sans activité et les frais fixes le rattrapent, l’amenant au bord du dépôt de bilan. Il se tourne vers les banques puisque l’État prétend qu’il garantit les prêts qui seront accordés en raison du Covid.

Oui, mais voilà, même si le prêt est garanti, le banquier ne veut pas.

Et c’est le banquier qui décide, pas l’État.

Un banquier ça fait de la politique. Et il vous prête des parapluies quand il fait beau, il vous les reprend quand il pleut.

Là, le banquier semble avoir un plan différent, il attend que l’hôtelier soit en faillite et ensuite, il favorisera le rachat par une grande chaine, genre Accor ou Western Union. Le Covid est propice à ça. Ça rappelle à tout le monde que le capitalisme est un système de recherche du profit maximum et pas seulement du profit.

L’hôtelier pense qu’il ne peut que faire faillite, il va supprimer huit emplois. Ça alimentera la longue chaine du chômage de masse.

Et ça va s’aggraver entre les mains du tribunal de commerce et sous la menace de l’ordonnance en cours du Garde des sceaux Eric Dupont-Moretti modifiant l’ordre des créanciers privilégiés en cas de liquidation judiciaire : s’il ne fait pas vite, les huit salariés subiront la rétrogradation de leurs droits aux AGS (Assurance garantie salaire). Macron est en train de décider que les créances des administrateurs judiciaires et mandataires de justice vont passer avant celles des salariés – relégués du premier au dixième rang. Comme le petit propriétaire ils seront dépecés.

Ça résume tout Macron, ça : dépecer les petits pour les gros.

Gérard Filoche

 

Anxiété, masques et Covid

Au boulot n° 526  Humanité dimanche

Après 10 ans de procédure, 726 mineurs vont recevoir chacun 10 000 euros, au total 7 millions d’euros. La Cour d’appel de Douai, le 29 janvier 2021 leur accorde une « réparation » du « préjudice d’anxiété »  parce qu’ils ont été « exposés » à des substances toxiques et cancérigènes aux Charbonnages de France. C’est suffisamment rare pour être souligné et ça fait réfléchir en plein Covid 19.

L’État peut encore, sous deux mois, se pourvoir en cassation  mais il se heurte à un gros obstacle : car à propos des mineurs des Houillères du bassin de Lorraine, la Cour de cassation le 11 septembre 2019 a déjà tranché dans le même sens :  « en application des règles de droit commun régissant l’obligation de sécurité de l’employeur, le salarié qui justifie d’une exposition à une substance nocive ou toxique générant un risque élevé de développer une pathologie grave et d’un préjudice d’anxiété personnellement subi résultant d’une telle exposition, peut agir contre son employeur pour manquement de ce dernier à son obligation de sécurité ».

Le « préjudice d’anxiété » s’entend pour des salariés non maladesmais qui avaient des raisons de s’inquiéter de pouvoir le devenir à tout moment : « par exemple, il y avait des masques mis à disposition mais en nombre insuffisant ou inadaptés »  explique leur avocat M° Teissonniére.

La Cour de cassation de 2019 citait : « La plupart des mineurs ne portait pas de masques à poussières, certains d’entre nous achetaient des masques en mousse en pharmacie » « Dans les années 90 on portait des masques jetables ils se colmataient vite avec la respiration et on n’en avait pas assez à disposition et ils n’étaient pas adaptés à un travail physique intense ».

À l’époque du Covid, c’est une fantastique pression sur les employeurs qui ne respectent pas le principe de prévention des risques professionnels : manque de masque, mauvais masques.

Et la reconnaissance du Covid comme maladie professionnelle est à l’ordre du jour.

Gérard Filoche

 

 

 

 

Climat, biodiversité, air Les enjeux de la transformation écologique

Climat, biodiversité, air

 

Les enjeux de la transformation écologique

 

Tout le monde l’a compris, Macron a menti en déclarant qu’il transmettrait « sans filtre » les propositions de la Convention citoyenne. Pas tant qu’il veuille préserver le rôle du Parlement, mais bien qu’il souhaite protéger les profits des grandes entreprises. Une transition écologique sauce Macron, c’est une transition à petits pas, d’abord à l’écoute des exigences du patronat.

La Convention propose de mettre en place une écoconditionnalité des aides publiques (basée sur un bilan carbone) qui n’est pas, par exemple, retenue dans le projet de loi. Mais ce n’est qu’un reniement parmi tant d’autres.

 

Un projet de loi en recul

Sur la question de l’écocide et des délits liés sanctionnant la pollution et la mise en danger de l’environnement, les organisations patronales ont obtenu du gouvernement un abaissement des sanctions initialement engagées. Macron pense que l’on peut s’en remettre à la bonne volonté des entreprises… et aux écogestes des citoyens. Ce qui fait dire au Réseau Action Climat : « L’ambition fixée par l’exécutif – à savoir la réduction de moins de 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 semble complètement irréalisable »1.

Parce qu’elles estiment que la France a pris un retard trop important dans la lutte contre le changement climatique, quatre organisations de protection de l’environnement et de solidarité internationale2 ont attaqué l’État français3 avec, à l’appui de leur démarche, une pétition citoyenne. L’Affaire du siècle a recueilli plus de deux millions de signatures ! Le projet de loi « portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets » semble lui aussi de la même veine que l’action mise en œuvre jusqu’à présent : insuffisante face aux défis climatiques.

 

Biodiversité et greenwashing

Pour masquer autant que faire se peut son discours de droite de plus en plus autoritaire, Macron comptait sur la promotion de la loi issue des travaux de la Convention citoyenne. Devant les reculs déjà annoncés par rapport aux recommandations de cette Convention, les associations écologistes se disent toutes déçues. Au Parlement, les formations de la gauche et de l’écologie s’opposeront certainement au projet de loi. Le « en même temps de droite et de gauche » ne fonctionne plus ! Et c’est tant mieux.

Parce qu’il sent qu’elle est dans l’air du temps, Macron feint tout de même de mettre l’écologie à l’agenda. C’est ainsi qu’il a organisé une nouvelle édition du One Planet Summit consacré à la biodiversité. Un constat éclairant y a été fait : les bonnes résolutions prises les années précédentes n’ont été que très peu tenues. Réunir des chefs d’État, des dirigeants d’entreprises et de la finance n’a pas permis jusqu’à présent de ralentir l’érosion massive de la biodiversité sur notre planète. Estimer qu’un verdissement de la finance est possible tout en laissant faire les lois du marché est mensonger.  Le « greenwashing »4 de certains participants à ce sommet a été, à juste titre, dénoncé par les ONG environnementales.

 

Pollution de l’air, un enjeu de santé

Climat, biodiversité mais aussi qualité de l’air. Dans l’Union européenne, on estime à 400 000 les décès prématurés dus à la pollution de l’air, dont 50 000 en France. La France devrait réduire de 30 % ses émissions d’oxydes d’azote, produites essentiellement par le trafic routier. Plusieurs agglomérations dépassent de façon répétée les valeurs limites, ce qui a valu à la France une condamnation par la Cour de justice de l’UE.

Fixer des objectifs, c’est bien, mais il faut se donner les moyens de les tenir. Il faut aussi réduire les émissions d’ammoniac qui proviennent à plus de 90 % du secteur agricole (notamment dues aux engrais) et sont une des origines des particules fines. Sans modification substantielle du modèle agricole dominant, difficile de croire que les engagements pris soient tenus. Il faudrait pour cela rompre avec les orientations de la FNSEA.

 

Éric Thouzeau

  1. 1. Gaspard D’Allens, « Le projet de loi réduit à néant les proposition de la CCC », www.reporterre.net, 9 janvier 2021.
  2. 2. Les associations qui se sont portées parties civiles : Notre affaire à tous, la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme (FNH), Greenpeace France et Oxfam France.
  3. 3. L’audience a eu lieu le 14 janvier 2021. Le rapporteur public a invité le tribunal à reconnaître la « carence fautive » de l’État. À l’heure où nous écrivons, le jugement du tribunal administratif n’est pas encore connu.
  4. 4. La volonté de certaines entreprises et autorités de se donner une image écologique et responsable largement usurpée.

 

La leçon suisse du Brexit Un bon levier social

La leçon suisse du Brexit

Un bon levier social

 

La relation que la Suisse entretient avec l’UE ne saurait être assimilée à la situation qui prévaut désormais entre cette dernière et le Royaume-Uni, suite à l’accord conclu le 24 décembre 2020. Toutefois, sur un point au moins – les exigences posées par l’Union aux Britanniques pour éviter le dumping social –, ce texte fait office de levier pour la gauche politique et syndicale suisse.

 

Dans les mois à venir, la Suisse et l’UE vont rediscuter d’un accord-cadre institutionnel, qui a pour objectif d’adapter systématiquement le droit suisse au droit européen. Une des pierres d’achoppement porte sur la question de savoir si les différends entre la Suisse et l’UE seront tranchés par la Cour de justice de l’UE (solution défendue par l’Union) ou par un tribunal arbitral.

 

La fin d’une conscience sociale

Dès le moment où ils ont pris connaissance de l’accord entre l’UE et le Royaume-Uni, plusieurs femmes et hommes politiques de la droite suisse ont jubilé. Comme la Cour de justice de l’UE ne joue aucun rôle dans l’accord conclu avec le Royaume-Uni (sauf pour l’Irlande du Nord), ils ne voient pas pourquoi il n’en irait pas de même dans l’Accord-cadre Suisse-UE, ce qui sauvegarderait la souveraineté helvétique.

Nombre de spécialistes ne partagent toutefois pas ce point de vue. Les dispositions de l’accord de libre-échange conclu entre l’Union et le Royaume-Uni ne prévoient pas d’accès au marché de l’UE et ne contiennent donc pas de droit de l’UE ni d’obligations à se conformer à ce dernier pour les Britanniques. Il en va tout autrement pour la Suisse, qui a consenti à incorporer les dispositions du droit de l’UE à ses accords bilatéraux. Les différends entre la Suisse et l’UE seraient portés devant un tribunal arbitral qui consulterait la Cour européenne de justice. Cette solution irrite de nombreux milieux politiques suisses, même si la décision finale reviendrait au tribunal arbitral.

Cette discussion passe toutefois à côté de l’essentiel, à savoir que la Cour de justice de l’Union était, jusqu’en 2005, la « conscience sociale de l’Europe » avant de prendre une orientation ultralibérale depuis l’arrivée des pays d’Europe orientale au sein de l’UE.

 

De l’encadrement européen de la concurrence…

Malgré l’affaiblissement de certaines protections sociales, un autre aspect de l’accord entre l’Union et le Royaume-Uni est beaucoup plus intéressant pour la gauche et les syndicats suisses, à savoir l’encadrement des règles de la concurrence. Londres et Bruxelles se sont engagés à « maintenir des normes élevées » dans les domaines de l’environnement, de la lutte contre le changement climatique, des droits sociaux, de la transparence fiscale et des aides d’État. Cette exigence des Européens viserait à empêcher les Britanniques de se lancer dans une course au moins-disant social ou environnemental, en pratiquant le dumping aux portes de l’Union.

Pour compléter le tableau, la libre circulation des personnes entre l’UE et le Royaume-Uni a pris fin le 1er janvier 2021. Désormais, un Européen souhaitant travailler au Royaume-Uni devra obtenir un permis de travail, Il devra encore posséder une offre d’emploi avec un salaire annuel d’au moins 26 500 livres (29 500 euros). Cette réglementation signifie la fin des « petits boulots ». Les quatre millions d’Européens qui vivent déjà au Royaume-Uni (comme les Britanniques résidant déjà dans un pays de l’UE) conservent en revanche leur droit d’établissement et de travail.

 

… aux mesures d’accompagnement suisses

En raison de ces (justes) exigences posées aux Britanniques, la Suisse, et plus spécialement ses forces progressistes, aurait de la peine à comprendre que, dans la discussion sur l’Accord-cadre, la Commission européenne s’obstine à contester les mesures d’accompagnement mises sur pied depuis une vingtaine d’années dans la Confédération dans le but, précisément, de combattre le dumping social. Les principales mesures sont les suivantes :

• Possibilité d’introduire des contrats types de travail avec des salaires minimaux obligatoires.

• Allégement des dispositions permettant de déclarer une convention collective de travail (CCT) de force obligatoire s’appliquant par conséquent à toutes les entreprises d’une branche, y compris à celles qui ne sont pas signataires de la CCT.

• Loi sur les travailleurs détachés.

La divergence entre la Suisse et la Commission européenne porte surtout sur ce dernier point. La loi suisse a introduit une règle dite des huit jours, qui oblige les entreprises européennes à annoncer huit jours à l’avance leurs missions en Suisse, alors qu’un tel délai n’existe pas dans la directive européenne. La Commission en propose quatre dans l’Accord-cadre. La gauche n’a toutefois pas l’intention de lâcher trop de lest sur ce point, du fait que la Suisse est le pays européen qui compte la plus forte proportion de travailleurs détachés dans sa population active. Et si la Commission européenne devait s’obstiner, son attitude serai perçue comme anti-ouvrière, d’autant plus que les mesures d’accompagnement ont contribué à faire passer le nombre de salariés soumis à une convention collective de 1,4 million en 2003 à 2 millions en 2016.

 

Jean-Claude Rennwald

Ancien député (PS) au Conseil national suisse

Militant socialiste et syndical

 

Michelin : Licenciements Dégonfler l’emploi pour gonfler les profits !

Licenciements

 

Dégonfler l’emploi pour gonfler les profits !

 

Michelin vient d’annoncer la suppression de 2 300 postes dans ses usines en France soit une diminution de plus de 10 % de ses effectifs (1 100 emplois dans le tertiaire et 1 200 dans l’industrie). Les quatorze sites français, sont concernés par ces licenciements. La moitié de ses suppressions concernent le siège de Clermont-Ferrand.

 

Michelin est l’entreprise leader mondiale du pneu et son chiffre d’affaire, en forte hausse, s’élevait à 24 milliards d’euros en 2019. Elle est présente dans 170 pays, emploie plus de 127 000 personnes et exploite 69 usines dont sont sortis environ 200 millions de pneus en 2019. Le groupe Michelin emploie 20 000 salariés en France.

 

Des précédents

Fin mai 2020, Michelin saluait le plan de soutien de l’État à la filière automobile française, se réjouissant à l’avance des millions d’euros que le gouvernement allait lui distribuer. Le groupe annonce que ces suppressions d’emploi ont pour objectif une « amélioration de sa compétitivité de 5 % par an ».

Déjà, en 2017, le groupe avait supprimé 970 postes en France, notamment à son siège de Clermont-Ferrand, dans le cadre d’un vaste plan de réorganisation mondiale prévoyant de réduire de 1 500 ses effectifs globaux. Fin 2020, Bibendum fermait son usine de la Roche-sur-Yon, supprimant les 619 emplois du site.

ÀClermont-Ferrand, les effectifs de Michelin sont passés de 28 000 dans le début des années 1980 à moins de 10 000 en 2020 et la chute se poursuit encore.

 

Des vérités bonnes à dire

C’est là la conséquence de la politique du patronat de délocalisation de la production pour baisser les coûts salariaux.

Pourtant :

- En 2017, les actionnaires ont validé la rémunération de Jean-Dominique Senard, alors patron de Michelin, à 3,8 millions d’euros avant que Florent Menegaux ne le remplace à la tête du groupe

- Michelin a publié un résultat net 2019 en hausse de 4,2 %, et s’élevant à 1,73 milliard d’euros pour l’année 2019 (contre 1,66 milliard en 2018).

- Michelin a versé 357 millions d’euros à ses actionnaires en pleine crise sanitaire. Michelin a touché 65 millions d’euros au titre du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) depuis l’instauration de ce cadeau aux entreprises qui était sensé être le pendant d’une promesse de créer des emplois et de ne pas licencier.

- Michelin a bénéficié de 12 millions d’euros au titre du chômage partiel pendant le confinement.

Selon Hervé Bancel, délégué CGT Michelin du Puy-Blavozy où la CGT fait plus de 65 % des voix aux élections professionnelles : « Ce que Michelin appelle suppressions de postes au lieu des licenciements sont des emplois en moins », en rappelant les bénéfices nets de Michelin, et l’argent perçu du contribuable via le CICE, le chômage partiel ou le plan de soutien au secteur automobile.

La crise du Covid a mis en évidence les conséquences néfastes des politiques de délocalisation de la production tant au niveau social qu’environnemental (pollution des transports).

Ces nouvelles suppressions d’emplois ne sont pas la conséquence d’une quelconque « crise économique », mais de la « guerre sociale » à coups de baisse des coûts salariaux, qui se poursuit et s’intensifie.

 

Quelles perspective ?

Àla suite de cette annonce, des débrayages spontanés ont eu lieu dans différentes usines, mais une riposte à la hauteur de l’enjeu n’est pas simple. D’une part en raison des divisions syndicales, d’autre part en raison de la stratégie mise sur pied par Michelin, qui consiste à encourager les départs en préretraite (que nombre de salariés fatigués considéreront comme une aubaine) et les départs volontaires.

C’est une exigence politique que le remboursement de ces cadeaux censés préserver l’emploi.

Cette nouvelle annonce de suppressions de poste justifie la revendication du retour à un contrôle administratif des licenciements.

 

René Defroment