Dans la marine, ça ruisselle pas

Humanite-Dimanche chronique hebdomadaire n°518 (11° année)


On sait combien les riches ne « ruissellent » pas. Plus ils sont riches plus ils en veulent.

Plus ils se croient tout permis.

« Le yacht M/Y IDOL de 59 mètres de l’héritier de Décathlon a été saisi dans le port d’Ajaccio » selon Corse-matin du 21 novembre qui explique : « L’équipage ne bénéficiait pas de protection sociale et de cadre légal concernant le temps de travail.Le propriétaire, par le biais de montages, ne déclarait pas le personnel ». Le droit du travail français a été contourné : navire battant pavillon maltais, appartenant à une société domiciliée sur l’île de Guernesey, laquelle embauche six membres d’équipage recrutés aux Philippines. Marins et hôtesses sont payés entre 1 500 et 2500 euros en fonction du poste à bord pour 70 à 85 heures par semaine sans jour de repos.

Lorsque le patron a demandé que l’équipage soit à disposition dans le cadre d’une soirée organisée à Ramatuelle, ils ont refusé. Suite à cet ultime abus, le capitaine, son second, les deux mécaniciens et les six employés philippins ont fait procéder à la saisie conservatoire du yacht dont la valeur s’élève à 2,2 millions d’euros, correspondant au montant des arriérés qu’ils réclament devant les prud’hommes le 20 décembre prochain.

Au delà des yachts privés, il y a les patrons de la marine marchande  : « en
 octobre 2020, plus de 800 000 travailleurs de la mer, sur le 1,7 million que compte la marine marchande, étaient bloqués, les uns à bord, avec l’interdiction de descendre, et les autres à terre, avec l’interdiction de monter » rapporte Pierre Rimbert dans le Monde diplomatique : « Pour ces derniers, l’absence de contrat, et donc de salaire, les condamne à la misère. Pour les autres, toujours en mer, l’enfer s’éternise depuis  mars, quand la mise à l’arrêt de l’économie asiatique, puis mondiale, a empêché la relève des équipages et comprimé l’horizon des matelots aux quartiers spartiates des porte-conteneurs et vraquiers ou aux ponts inférieurs des navires de croisière. »

Gérard Filoche

 

 

Histoire de Marie et Gabriel

L’annonciation faite à Marie mise en perspective

Du Trecento au Cinquecento, les « Annonciations faites à Marie » vues dans les Musées que j’ai visités, de Florence à Rome, de Venise à Sienne, de Turin à Pérouse, m’ont toujours fascinées. Ah qu’il est beau le Gabriel. Et qu’elle est attentive la Marie !

Il faut dire qu’à travers des centaines de tableaux,  refaits sans cesse pendant des décennies, la situation décrite est cocasse : un « archange » arrive, bel homme. Le mari n’est pas là, menuisier, il doit travailler ailleurs. Et « l’archange » propose à la Marie de lui faire un enfant. D’une façon il est vrai particulière puisqu’elle reste « vierge », et que l’honneur sera sauf, on dira qu’il est le « fils de dieu ». Beau coup. GPA. PMA. De quoi faire vaciller la foi des plus solides des anti mariage pour tous.

Depuis le temps que j’en parle avec délectation, ma fille Emma m’a offert à Noël, un livre sur « L’annonciation italienne » et « les perspectives ». Je m’attendais naturellement à ce que ce soit un livre un peu coquin sinon plus. J’imaginais déjà les regards pénétrants et multiples du Gabriel et ceux, intéressés, surpris mais séduits de la Marie. D’autant que mes souvenirs de mes visites assidues aux musées étaient très précis : la gestuelle du Gabriel était plus conquérante et offensive que celle des amoureux des films d’aujourd’hui, et les défenses de la Marie m’ont toujours semblé d’une vulnérabilité infiniment délectable, rarement autant réussie dans les grandes productions de nos jours. J’ai toujours souhaité qu’un éditeur me permette de publier en un beau livre illustré, une bonne cinquantaine d’Annonciation commentées, évidemment pas de façon religieusement orthodoxe mais avec une approche sensuellement intéressante. Hélas l’occasion ne m’en a jamais été donnée. Là Daniel Arasse, à la bibliothèque Hazan pour 18,25 euros ne se consacre pas à l’émotion érotique mais à l’ « histoire de la perspective » d’abord « théologisée » puis « contredite », et enfin « merveilleuse » et « débordée ». Il va de Florence à Venise, de Masaccio à Titien, d’Arezzo à Bellini. Mais le lisant j’avoue que derrière un ton très érudit, il laisse quand même à penser.

Il y dit que dans l’Annonciation s’opère une sorte de « caritas » qui permet l’Incarnation. Vertu et Incarnation. A la politique de l’offre, répond celle de la demande, et Marie, après une surprise légitime, « Ô vierge, hâtez vous de répondre, ô ma dame, répondez par une parole et recevez le Verbe, dites un mot qui ne dure qu’un instant et renfermez en vous l’Eternel. Levez vous, courez, ouvrez ». Ouvrir, Marie ne tarde pas. « C’est par l’ineffable charité divine que le Verbe s’est fait chair » : il y a une façon de dire ça dans le livre sérieux qu’Emma m’a offert, quand même, qui émeut le corps. « Comment cela sera t il ? » demande Marie  et Gabriel répond sans hésiter «  L’Esprit sain viendra sur toi ». Et de raconter que ça s’était déjà fait entre Dieu et Sarah, laquelle, Abraham étant  vieux, avait « ri en elle-même » à l’idée de pouvoir être enceinte, mais « Y a t il quelque chose de difficile pour le seigneur ? » Bah non. Marie répond à Gabriel sans se tromper : « Qu’il m’advienne selon ton Verbe ».

Pour que ça aboutisse à Noël, il faut que ça se passe le 25 mars. J’avais calculé pareil pour moi qui suis né le 22 décembre, alors que mon père René, menuisier, lui aussi, rentrait de 5 ans de camp de prisonnier fin mars 1945. La liturgie du 25 mars nous dit on, « c’est à la fois la création d’Adam, le péché originel, la mort d’Adam, celle d’Abel tué par Caïn, et celle du Christ sur la croix. » Terrible 25 mars ! « L’Incarnation est le moment où l’éternité vient dans le temps, l’immensité dans la mesure, … l’incorruptible dans le corruptible, l’infigurable dans la figure, …l’incirconscriptible dans le lieu, l’invisible dans la vision, l’inaudible dans le son, l’impalpable dans le tangible, la source dans la soif, le contenant dans le contenu, la longueur dans la brièveté, la largeur dans l’étroitesse … » selon Saint Bernardin. Evocateur !

On peut dès lors formuler le « problème artistique » de la « perspective » qui va nous occuper, écrit Daniel Arasse. Difficile aux peintres de « figurer l’Incarnation » !  Ils y font allusion au moyen de motifs accessoires et de détails iconographiques secondaires tout en se concentrant sur un dispositif perspectif centré et symétrique » : on y voit des plans avec des colonnes, des niches, des grottes, des buissons, des portes fermées et ouvertes, des alcôves, des coussins, et des lits.

Je préfère le Gabriel de Domenico Veneziano vers 1445, il a tout en matière de « dispositif centré » : il pointe le doigt, une colonne, une entrée arrondie centrale, une tonnelle avec buisson, une porte fermée, et à la pointe de la branche qu’il tient, jaillissent des lis blancs. Marie en face semble lointaine, barricadée derrière quatre autres colonnes, mais elle s’incline avec émotion et dévotion, les bras souplement repliés mais prêts à s’ouvrir, on voit bien qu’elle rend grâce.

Mais le Fra Bartolomeo 1497 lui ressemble beaucoup.

Les mêmes symboles fleurissent dans chaque annonciation : la colonne, le doigt pointé, l’éjaculat de lys, la porte, le buisson… Fra Angelico nous fait un Gabriel baroque  avec deux ailes florissantes et colorées, un bras tendu à mi hauteur, l’autre au doigt pointé, mais Marie s’est échappée des colonnes et s’est bien avancée pour le recevoir, le haut du corps dégagé, les bras croisés mais plus bas, souplement prêts à s’ouvrir eux aussi.

Gabriel exubérant, coloré, paré comme un paon, c’est aussi Filippino Lippi en 1484, qui résisterait à son déploiement de couleurs vives ?  D’ailleurs Marie s’incline bas.

Perino del Vaga fait un Gabriel en mouvement, incliné, il se précipite vers fougueusement, doigt levé aussi, et Marie dubitative, accoudée, se penche vivement, se tenant même le menton pour contenir  et centrer mieux sa grande attention envers le bel et jeune arrivant.

Avec Piero della Francesca, l’allée arrondie qui les sépare est plus profonde, la porte plus enfoncée, les colonnes plus nombreuses, Gabriel vient de dehors, il est à genoux, membres renfermés croisés masqués, Marie est en apparat et c’est derrière elle qu’est l’alcôve.

Le Gabriel d’Aretino vers 1390, est quasiment en action, il fonce, une main avancée à mi-hauteur, il touche le buisson, l’autre bras arrive pour étreindre, il a le regard braqué sur Marie qui attend dans l’alcôve, déjà presque en chemise, inclinée et volontiers défaite.

Un autre Piero della Francesca en 1455 dessine Gabriel le doigt pointe légèrement recourbée, l’autre main s’engageant, mais là ce sont les gestes de Marie qui expriment le mieux, à la fois la surprise et l’acceptation. « Ah bon » dit une main en l’air, et « mais oui » dit l’autre main très agitée. Le doigt bien dressé c’est encore dans le « maitre de l’annonciation Gardner ».

Ambrogio Lorenzetti fait brandir à la main de son Gabriel, une sorte de branchage serré et gonflé, tandis que l’autre main s’auto-désigne, et dit « oui, c’est bien moi, veux tu entendre mon verbe » ? Le visage est volontaire et déterminé à ne pas laisser passer l’Incarnation, ce grand moment de l’humanité. Marie lève les yeux au ciel mais ses mains parlent pour elle et, alanguies, disent oui.

Il existe un Pietro Lorenzetti où Gabriel a l’air de s’excuser de sa demande et où Marie se tasse dans le fond de sa chambre,  étonnée encore indécise. Gestuelle qu’on retrouve accentuée, chez Ferrer Bassa, 1346.

Guido da Siena fait un Gabriel accourant avec des symboles multiples, avançant et conquérant Marie, ailes, bras, fleurs, branches, déployées, Marie réfugiée dans la tour semble se défendre sans conviction, une petite main à son col, et l’autre, repoussant déjà sa robe.

Duccio 1311 fait un Gabriel impératif, quasi ordonnant le consentement, et une Marie, subissant, tassée sur elle même.

Pietro Lorenzetti place carrément Marie dans sa chambre et à côté du lit acquiesçant à un Gabriel didactique qui sent bien qu’il va l’emporter. Une colonne les sépare seulement.

Le Gabriel de Simone Martini de 1333 dispose lui aussi d’une batterie de branchages inclinés, fleurissant, orientés, et la main levée, s’adresse à une Marie qui minaude carrément. Inclinée comme le repoussant par le haut du corps, semblant le repousser et s’interroger, mais bien assise, le reste du corps bien en avant, exprimant le désir.

Il y a des fois ou Gabriel arrive en sujet volant (Biagio di Goro Ghezzi) tout entouré de traits de lumières (Cristofano Allori 1580) et où Marie paraît carrément circonspecte, l’œil intrigué. Dans le Carlo Braccesco, 1495 Gabriel arrive comme un oiseau, et Marie, surprise, semble s’en protéger.

Et il faut regarder les têtes inclinées des Marie qui disent « oui » avec un fin sourire, et plus ou moins de curiosité pétillante, de complicité immédiate, d’attrait manifeste, sinon carrément d’envie exprimée.

Dans Fra Angelico, on a l’impression que c’est déjà le second rendez-vous et que l’Incarnation est déjà passée par là. Dans Lorenzo di Credi 1485, Gabriel supplie si bien qu’on devine Marie illuminée et gracieuse, qui répond, « mais oui mon ami tout de suite» et lui fait signe de la suivre. Dans Cosme Tura, la Marie en rêve,  le peintre nous fait savoir, à nous, qu’elle ressent le bonheur qu’elle ressent, profondément, à la proposition de Gabriel.

Botticelli les dessine en vis-à-vis, Gabriel, en fait, incliné s’introduit vers la chambre, Marie, encore plus inclinée acquiesce totalement.

Par contre Gabriel est très féminin lui même dans Benvenuto di Giovanni ou chez Francesco di Gorgio 1475.

Par contre dans le Pérugin, 1490, plus de barrière entre Gabriel et Marie rapprochés et visiblement sur le point de conclure comme dirait Michel Blanc. La « perspective » s’estompe.

Dans le Sandro Botticelli, Gabriel et Marie sont déjà si proches, que l’on peut croire que la parade amoureuse est déjà dépassée, ils se touchent presque, l’acte va se consommer sous nos yeux.

C’est beaucoup plus cérémonial chez Léonard de Vinci,  Gabriel se déclare avec solennité, Marie assise, distante, mais avançant déjà subrepticement une main, l’écoute avec beaucoup de chaleur intérieure.

Dans André del Sarto,  1512, c’est Marie qui domine et dirige et va décider de ce qu’elle va répondre à un Gabriel suppliant. Le même peint une scène intimiste entre un Gabriel jeune et ange, et Marie sensuelle et bouleversée, en 1528.

Puis tout se débride avec le temps qui passe. On part vers ce que Daniel Arasse appelle la « perspective débordée ». C’est chaud.

Et hélas, ça va s’arrêter, trop court, car ça devient de plus en plus passionné, romantique, imaginatif. Les scènes d’approche ne sont plus suggérées mais imposées, fortes et parfois mystiques et mythiques. En fait le livre que m’a donné Emma ne permet pas de brasser assez de diversités, de siècles, de pays, de peintres,  pour travailler à celui dont je rêvais. Il permet juste d’aborder le sujet.

On finira par des esquisses des plus beaux, là où, en fait, ça commence : chez le Caravage, 1608,  la scène est torturée, c’est une tragédie et pas un flirt, Marie est agenouillée, et Gabriel la survole en souffrance, lui intime d’accepter.

Chez Véronèse, Gabriel est insolent de lumière, de beauté, de certitude, et domine aussi sa Marie.

Titien 1519, fait accourir un jeune Gabriel échevelé, vers une Marie sûre, forte, et belle, qui l’attend à genoux pour le recueillir.

Tintoret noue une pièce élégante et fine entre les deux qui se disent « oui ». Dans une autre en 1587, Marie est carrément renversée par la fougue de Gabriel…

Et on en est à 370 pages, je reste sur ma faim. Je veux le même avec de plus jolies et fidèles reproductions, sur une période plus longue, et la possibilité de saisir des détails plus riches surtout, chaque fois, les yeux de Gabriel et de Marie.

 

La proposition 22 de Uber

Au boulot n°517  chaque semaine lisez la chronique Humanité Dimanche, 11° année

 

La « proposition 22 » a été adoptée en Californie par référendum le 3 novembre 2020 : Uber a dépensé là-bas 200 millions de dollars pour faire adopter son système de dérégulation anti-salariat. Ceux qui s’y opposaient jusque-là, et avaient marqué d’énormes points en défense du statut de salarié (garantie aux employés de congés maladie, du paiement d’heures supplémentaires et accès à une assurance-chômage) n’ont disposé que de 20 millions de dollars pour y résister et ont été battus. Les chauffeurs et autres auto entrepreneurs en Californie sont redevenus corvéables à merci sans droit ni loi protectrice.

Comme quoi il faut se méfier des referendum sur des questions biaisées.

L’avocat Tony West qui a gagné ce vote réactionnaire est conseiller de Kamala Harris, et un certain Matt Olsen d’Uber Technologies a été recruté dans l’équipe de transition de Joé Biden. Uber souhaite, après les Etats-Unis, « changer la norme dans le monde entier ». Alexandria Ocasio-Cortez, députée de gauche, a alerté ses électeurs à New York sur le danger des « représentants venus de la Big Tech dans l’équipe Biden, ce qui va avoir un effet incroyablement dommageable sur les droits et le monde du travail»

Il ne faut pas prendre cela à la légère. Nous le répétons : nous savons que le principal soutien de Uber en France n’est rien moins que Macron : le point n°1 de son programme de campagne en 2017 était « la suppression des cotisations sociales », il plaidait dans son livre Révolution pour une « société post-salariale » « sans statut ».

La grande bataille mondiale de défense des droits du salariat est relancée, question centrale de la lutte des classes. Le salariat a de l’avance encore, il représente 54 % des actifs dans le monde et 88 % en France. Mais dans notre pays, il a reculé de 2 points ces trois dernières années, l’ubérisation  rampe. D’ailleurs maintenant il y a 16,6 % de pauvres parmi les « indépendants » contre 5,9 % parmi les salariés.

C’est clairement un enjeu de civilisation.

Gérard Filoche

 

intervention à la « convergence des services publics » anniversaire de la Sécu, Paris, le samedi 14 nov 20 à 17 h

Cette réunion montre la multitude de points communs entre les divers mouvements de gauche, comme l’a illustré aussi récemment le « plan de sortie de crise » proposé conjointement par 22 organisations et syndicats [Plus jamais ça (PJC)]. S’appuyer sur ces points de convergence communs permettrait d’être plus percutant pour agir efficacement. Deux exemples qui sont aussi des propositions d’action :
* « Non aux 18 € ! » : le forfait prévu de 18 € à chaque passage aux urgences est scandaleux, nous sommes tous contre et pourtant nous ne sommes pas parvenus (encore) à le renvoyer aux oubliettes : une action concertée à partir des 22 de PJC élargis à d’autres mouvement, une campagne massive sur les réseaux sociaux, pourrait permettre de bloquer cette mesure antisociale ;
* la réforme de l’assurance chômage : les cinq centrales syndicales ont pris position contre le projet de loi – ce n’est pas si fréquent. Là aussi, il faudrait s’appuyer sur cette unité pour faire levier et, tous ensemble à gauche, obtenir l’abrogation d’un texte qui casse les protections des plus fragiles.

- Je profiterai de l’occasion pour insister sur un fait : Macron n’agit pas masqué. Il a dit et écrit expressément (y compris dans son ouvrage-« programme » Révolution) que son objectif était de supprimer les cotisations sociales. Notre dénonciation peut et doit commencer par là, ainsi que notre contre-attaque pour la défense de notre Sécurité sociale. Il y a plus de trente millions de salariés en France ; nous devons pour eux et avec eux défendre un système dont ils sont les piliers, tous risques confondus, et faire en sorte que le patronat paye pour son financement, via les cotisations sociales.

- Il faut aussi rappeler que des trois budgets en France (Etat, collectivités territoriales et Sécurité sociale), celui de la protection sociale est celui qui à ce jour a produit le moins de dette, avec 10% de l’endettement public total – il est peut-être même trop équilibré. En tout état de cause, il faut préserver le budget séparé dédié à la protection sociale, avec des cotisations pré-affectées – contrairement aux autres recettes publiques – et veiller : d’une part, à ce que chaque Euro prit par l’Etat à la Sécu lui soit rendu ; d’autre part, à ce que les cotisations soient alignées sur les prestations (qui augmentent actuellement en pleine crise COVID) et pas l’inverse, en augmentant quand nécessaire le taux de cotisations notamment pour les patrons, sans recourir à des substituts comme l’allongement de la durée du travail.

En même temps, il faut :

- rétablir la gestion démocratique de ces ressources, qui sont une composante du salaire brut des salariés, dont le contrôle (notamment depuis Alain Juppé), cela a été souligné, a hélas été préempté par la technocratie libérale (le ministère des finances notamment). Je suis pour revenir à des élections liées la Sécu tous les cinq ans, pas selon le principe paritaire mais sur la base « un humain, une voix », permettant la désignation de représentants à une chambre séparée élue démocratiquement – qui dans le cadre d’une éventuelle VIe République pourrait se substituer au Sénat. Accessoirement un tel scrutin donnerait une indication sur la représentativité réelle des syndicats ;

- établir une cotisation progressive, avec un plafond ;

- veiller à l’unicité du système et supprimer la galaxie des mutuelles et des complémentaires (400 environ) qui sont le cas échéant à l’origine de prélèvements considérables sur les fiches de paye. Et pour cause : leurs frais de gestion sont en moyenne de 25 % (il n’y a qu’à voir ou entendre les nombreuses publicités via lesquelles elles s’affrontent et que nous finançons par nos cotisations), contre à peine plus de 5 % pour la Sécurité sociale. Elles créent des inégalités très fortes de protection entre salariés. Il serait tout à fait envisageable de les supprimer en intégrant leurs agents dans les cadres d’une Sécurité sociale dont l’unicité et la justice serait réaffirmées

* Je terminerai en évoquant trois points :

- L’importance de la prévention en général et de la médecine du travail et scolaire en particulier, dans lesquelles il nous faut (ré)investir. Importance pour les citoyens, mais aussi pour l’équilibre financier du système puisque prévenir, c’est faire des économies de soins pour plus tard.

- Une 5ème branche ? Pourquoi pas, si elle est associée à une cotisation spécifique avec une ligne de cotisation supplémentaire dédiée au sein du système de Sécurité sociale unique que je viens de décrire. Elle devrait recouvrir une acception large de la dépendance, y compris par exemple pour certains jeunes de 18 à 25 ans. Par ailleurs et en tout état de cause, les EHPAD ne devraient pas être confiés au privé – l’expression « or gris » est scandaleuse – et il faut augmenter à grande échelle leurs moyens. Les praticiens parlent de la nécessité de recruter 100 000 salariés pour établir des conditions d’hébergement plus humaines.

* Il manque 100 000 soignants ? Un des moyens pour trouver rapidement et efficacement des volontaires serait de créer immédiatement un 13ème ou un 14ème mois pour ces opérateurs indispensables de santé.

« Protocoles », faux chomage partiel, assurance prud’homale, précarité accrue

Au boulot  chronique hebdomadaire, n°516 Humanité dimanche

Code du travail en bouillie

Depuis 2013, par ANI, ordonnances, lois d’urgences, dérogations multiples, ils ont fait du code du travail un champ de ruines.

L’état de droit dans les entreprises recule tous les jours impitoyablement.

Ils en sont à inventer des « protocoles sanitaires » ou des « protocoles sur le télétravail », délibérément, pour qu’ils n’aient pas force de loi.

Selon E. Bornes, le télétravail n’est « pas une option », ce qui veut dire que ça peut en être est une et elle laisse juridiquement les patrons ne pas l’organiser.

Elle sait qu’une majorité d’entreprises, sous couvert de chômage partiel, trichent, encaissent l’argent et font travailler quand même. Mais les moyens juridiques de contrôle de l’inspection ont été retirés du code du travail.

Elle sait que la prise de congés payés est désormais arbitraire et le non-paiement des heures supplémentaires est systématisé.

Des publicités circulent impunément qui proposent aux patrons «  En cas de procès aux prud’hommes par vos salariés, anticipez le risque, l’assurance prud’homale prend en charge les condamnations » ! Comme s’il y avait une assurance possible pour les délinquants.

Il faut dire que les patrons peuvent s’en donner à cœur joie : ainsi le patron de Sud-Ouest jette dehors, sans procédure, un dessinateur de presse pigiste au bout de 13 années. Il lui dit, tranquille :  « Tu peux toujours aller aux prud’hommes, en ce moment ça va te prendre au moins quatre ans, tu seras épuisé avant de gagner »

C’est ce qui vient d’arriver à l’excellent dessinateur Marc Large, parce qu’il avait osé demander un contrat de travail régularisé, après 13 ans d’attestations de pige,  payées de moins en moins pour une même quantité de travail.

Un avertissement en direction de  tous  les précaires maltraités, partout en ce moment, par les profiteurs de pandémie.

Marc Large en appelle au soutien car tous les moyens sont bons pour  résister partout :

https://rue89bordeaux.com/2020/11/vire-de-sud-ouest-marc-large-grand-prix-du-dessin-de-presse/

Gérard Filoche

 

« Le Maitron » publie notice biographique Filoche (7 nov 2020) https://maitron.fr/spip.php?article233874, notice FILOCHE Gérard (Roger Norman, Matti, Matti Altonen). par Jean-Paul Salles, version mise en ligne le 7 novembre 2020, dernière modification le 7 novembre 2020.

FILOCHE Gérard (Roger Norman, Matti, Matti Altonen).

Né le 22 décembre 1945 à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Inférieure, Seine-Maritime)  ; étudiant en philosophie et militant du PC, de l’UEC, de l’UNEF à Rouen en 1964-66, puis militant de la JCR, de la LC/FCR/LCR, président de l’AGER-UNEF de Rouen, membre du CC puis du BP de la LC/LCR de 1969 à 1994, et de la direction de la QI-SU pendant plus de 15 ans, animateur d’une tendance minoritaire  ; puis militant du PS de 1994 à 2018, membre du Conseil national et du Bureau National. Il fut un des animateurs de la tendance la Gauche socialiste, il créa et dirigea le mensuel Démocratie et Socialisme, exerça une dizaine de métiers pendant onze ans dans le privé (dont moniteur, éducateur, pion, professeur, manutentionnaire, chauffeur-livreur, conducteur de train, facteur), devint permanent de la Ligue (journaliste, imprimeur), puis contrôleur du travail en 1982 et Inspecteur du Travail à partir de 1985 jusqu’à sa retraite en 2010  ; depuis 2018, militant de la Gauche démocratique et sociale (GDS).

 

Gérard Filoche est né à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime), ville de tradition cheminote. Son père René, né à Argentan (Orne) dans une famille ouvrière de sept enfants, avait été engagé comme chaudronnier-menuisier aux chemins de fer (au dépôt de Rouen-Orléans) en 1935, l’année de son mariage. Très habile de ses mains, il fabriquait les meubles pour la famille et le voisinage. Installée d’abord dans la maison louée rue des Anglais dans le quartier de Rouen-Saint-Sever, rive gauche près de la Maison d’arrêt, la famille acquit une maison rue Edison, au Madrillet, à Sotteville-lès-Rouen. Son père entretenait des jardins autour de la maison. N’ayant pas eu le Certificat d’études, quasiment analphabète, René Filoche se contentait de lire les titres du quotidien local, Paris-Normandie. Arrêté dans les Ardennes, il subit la captivité de 1940 à avril 1945 en Allemagne. Sa mère Antoinette Leborgne, dont le père était mort à Verdun, était particulièrement fière des bons résultats scolaires de son fils à l’école Marcel Sembat. Courageuse, elle devint aide-soignante et passa le permis de conduire à 50 ans.
Les années d’apprentissage.


Ayant commencé à s’intéresser à la politique par la télévision que la famille acheta dès 1957, c’est par celle qui allait devenir sa femme qu’il fut véritablement initié à la politique. Françoise Le Toullec, de trois ans son aînée, qu’il rencontra en 1960, était fille de cheminot elle aussi. Son père Marcel, communiste depuis 1920, ancien résistant FTP, avait coutume de dire à son gendre : « Sois le plus rouge possible, mon garçon, tu blanchiras bien assez tôt ». Scolarisé au collège-lycée Fontenelle, non loin de l’Hôtel de Ville de Rouen, il fut précocement saisi d’une boulimie de lecture, lisant pêle-mêle les classiques mais aussi les contemporains, comme les auteurs du Nouveau Roman. Mais parallèlement, inscrit au Stade Sottevillais Cheminot Club (SSCC), il se passionna pour la natation et lui, le fils unique, se lia joyeusement aux garçons et aux filles de son âge. Grâce à la gratuité dont ils bénéficiaient à la SNCF, avec Françoise ils découvrirent Paris, le Louvre et les théâtres mais aussi Barcelone, Madrid ou Amsterdam. Avec peu de moyens, ils firent aussi des voyages en autostop en Grèce et en Turquie. Chassé de son lycée en classe de Première, six mois avant le Bac (première partie), pour « mauvais esprit », il obtint l’examen après avoir travaillé seul. Réadmis en Terminale, seul garçon au lycée de filles (alors non mixte) des Bruyères à Sotteville-lès-Rouen, il se passionna pour la philosophie. Il eut le privilège d’être invité avec d’autres lycéens à des soirées de discussion organisées par un groupe de professeurs de philosophie de Rouen. Ce fut son premier contact avec des enfants scolarisés aux prestigieux lycées Corneille et Jeanne d’Arc. Inscrit en 1963 en philosophie à l’université de Rouen située sur la colline de Mont-Saint-Aignan, un nouveau monde s’ouvrit à lui, celui de la connaissance. Sur proposition d’une agrégée de philosophie, la professeure Marie-Claire Lascaut, la pénurie de professeurs étant grande à l’époque il enseigna la philosophie pendant 6 mois dès sa première année d’études supérieures au lycée des Bruyères qu’il venait de quitter, en remplacement de sa professeure en congé maternité. Il obtint la licence et le certificat de maîtrise de philosophie. Parallèlement il adhérait au PC, s’investissant surtout à l’UEC et à l’UNEF, animée par Jean-Marie Canu, président de l’Association générale des étudiants rouennais (AGER-UNEF), mais aussi par Denis Marx ou Jean-Claude Laumonier. La grande maison de la mère de ce dernier, boulevard de la Marne, accueillait le petit groupe de militants. Le premier combat auquel ils participèrent eut pour objet le retrait du Plan Fouchet (1966) qui envisageait une orientation précoce et contrainte des étudiants. Lors d’une manifestation, surpris et dopés par le nombre d’étudiants réunis, environ 2000, au lieu de rejoindre directement le meeting intersyndical, ils se dirigèrent vers le commissariat pour obtenir la libération d’un de leurs camarades, Michel Dupont, alors anarchiste, arrêté en début de manifestation. Mécontent de voir un dirigeant étudiant détourner une manifestation pour libérer un anarchiste, le soir même le professeur d’histoire et dirigeant communiste Claude Mazauric le traita de « trotskiste ». Ce fut Denis Marx qui le mit en contact avec Alain Krivine. Ce dernier, venu à Rouen pour le rencontrer, lui expliqua les débats qui agitaient l’UEC à Paris, entre les « Italiens », les « Maoïstes » et « l’Opposition de gauche ». Le contact était pris, de nombreux voyages à Paris lui permirent de connaître Hubert KrivineJanette Habel ou Catherine Samary et de se rapprocher ainsi de militant(e)s déjà membres du PCI, section française de la Quatrième Internationale-Secrétariat Unifié (QI-SU). Filoche alla fréquemment à partir de là, à des réunions parisiennes de l’UNEF, de l’UEC, du PCI, du CVN (Comité Vietnam National avec Laurent Schwartz). Adhérent, il fut affecté à la cellule Haute-Normandie du PCI, il y retrouva des professeurs, des étudiants, dont Marc-André Gluck, André Rosevègue, son ami Denis Marx, mais aussi un vieux cheminot autodidacte, Charles Marie, et un dirigeant syndical de Vernon,  Jack Houdet, salarié du LRBA (Laboratoire de recherche et de balistique appliquée) qui l’impressionnèrent fortement. Avec de jeunes ouvriers de Sotteville, il participa à la manifestation internationale de Liège le 15 octobre 1966 contre l’OTAN et la guerre du Vietnam. Il contribua à créer le Comité Vietnam National (CVN) à Rouen, très actif sur le campus, organisant « Six heures pour le Vietnam » en soutien au FNL vietnamien au Cirque de Rouen, une salle importante. Environ 1500 personnes assistèrent au meeting, écoutant des activistes américains (Mary-Alice Waters) et aussi les représentants du FNL, des artistes comme Colette Magny et Mouloudji.
Mis en accusation par sa cellule du PCF pour être allé à Liège, celle-ci dut s’y reprendre à deux fois pour l’exclure. N’ayant pas réussi à réunir une majorité pour l’exclusion le 22 octobre 1966, c’est le 16 novembre, en présence du secrétaire fédéral, au bout de quatre heures de réunion, qu’il fut non pas « exclu » mais « suspendu », jusqu’à ce qu’il fasse son autocritique en tant que « maoïste ». Bien qu’il fût déjà un militant aguerri malgré son jeune âge, il a été traumatisé par ce déchaînement de haine, « comprenant qu’en d’autres temps on m’aurait lynché » (Filoche, 1998, p. 41). Il fut longtemps poursuivi par la haine de ses anciens camarades, traité « d’homme de main gauchiste bien connu » (in Nouvelles de Seine-Maritime, supplément à l’Humanité-Dimanche n° 244, 9 novembre 1969). Exclu également de l’UEC, suite à un tract jugé trop anticlérical, à propos de l’interdiction du film « La Religieuse » de Jacques Rivette par le ministre de la culture gaulliste Yvon Bourges, il participa à la création du groupe JCR de Rouen – et se retrouva à la présidence du 1er congrès de la jeune organisation qui eut lieu à Paris les 24-27 mars 1967-, alors même qu’il se faisait exclure du congrès de l’UEC de Nanterre. Avec une cinquantaine de militant(e)s, le groupe JCR de Rouen était le groupe de province le plus important. Il publiait un journal ronéoté, l’Étincelle. Tout en militant et en poursuivant ses études de philosophie, il travaillait l’été à la SNCF et enchaînait une dizaine de « petits boulots » (moniteur, manutentionnaire, chauffeur livreur, facteur…) dans l’année scolaire. Puis il fut « pion » dans divers lycées de Rouen. C’est au cours d’une distribution de tracts sur le Vietnam au Restaurant universitaire, le 12 janvier 1967, qu’un commando de militants d’Occident fondit sur lui et ses camarades, laissant sur le pavé plusieurs blessés graves dont Laurent Marx et Serge Bolloch victime d’une fracture du crâne. Les agresseurs, parmi lesquels Alain Madelin, Robert Longuet et Patrick Devedjian, étaient venus de Paris. Les 17 et 18 février 1968, avec certains de ses camarades de Rouen – deux cars avaient été remplis – il participa à la manifestation internationale de soutien à la lutte du peuple vietnamien à Berlin, aux côtés de Rudy Dutschke notamment. Dès le 5 mai 1968, il appela à la grève générale à la Faculté de lettres de Rouen, en solidarité avec les étudiants parisiens, et des milliers d’étudiants et lycéens de Rouen se mirent en grève. Il partit en voiture le 10 mai au soir, de Rouen, avec trois de ses camarades pour se rendre à la nuit des barricades au Quartier latin. À Rouen, l’université étant occupée, des meetings se tenaient chaque jour, et dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Lettres, le vieux trotskyste Charles Marie fut écouté avec avidité. G. Filoche participa pleinement aux événements de mai 68 à Rouen, à l’occupation du Cirque, au Boulingrin, fier d’être en train de changer le monde et persuadé désormais qu’il allait pouvoir agir efficacement pour faire advenir un socialisme démocratique différent de celui qui existait prétendument en URSS ou en Chine.
Le militantisme à la LCR.
Ce qui avait manqué en mai 68, pensa-t-il comme ses camarades de la JCR, c’était le parti révolutionnaire. C’est donc à sa construction qu’il allait s’employer. Dès juillet-août, avec ses camarades de Rouen, il va tirer et diffuser sur les entreprises un quatre pages intitulé La Lutte continue, moyen de stabiliser les « contacts » ouvriers. À partir du 18 septembre 1968, le journal Rouge, d’abord quinzomadaire puis hebdomadaire à partir du 1er mai 1969, permit d’organiser militants et sympathisants dans des Cercles rouges. Dans le cadre du débat précédant la fondation de la Ligue communiste au congrès de Mannheim (5-8 avril 1969), il se prononça en faveur du militantisme dans les syndicats à l’encontre de ceux, minoritaires, (notamment Isaac Joshua et Henri Maler, qui devaient rompre et créer Révolution ! puis l’ OCT, Organisation communiste des travailleurs), qui rêvaient de contourner les appareils syndicaux « qui avaient trahi », disaient-ils, en mai 68. Élu au Comité central, dès le lendemain, il fut délégué au IXe congrès de la Quatrième Internationale à Rimini (mai 1969). Les discussions menées en trois langues (anglais, français, espagnol) par les 100 délégués venus d’une trentaine de pays l’impressionnèrent. Les débats furent passionnants, opposant par exemple le vieux trotskyste chinois Peng Tchu Chei qui ne voyait aucune vertu à la révolution culturelle à Livio Maitan qui voyait dans cet événement une sorte de pendant à mai 68. Il y eut aussi les premiers débats sur « la lutte armée en Amérique Latine » qui devaient durer toute une décennie. Puis ce fut la candidature Krivine aux élections présidentielles le 1er juin 1969, précédée de la recherche des signatures de maires dans les campagnes autour de Rouen : « On découvrait une France inconnue […] Cela leur faisait plaisir de nous écouter, de nous parler. Quand ils ne signaient pas, ils s’excusaient » (Filoche, 1998, p.112). Ce fut une campagne « gauchiste », pourtant le « groupuscule » PCI-JCR devenu LC sortit de l’ombre – même si le résultat fut décevant, 239 106 voix, 1,06 % –, il accrut le nombre de ses militants et étoffa son implantation régionale. Gérard Filoche ne se faisait pas prier pour tenir meeting au Havre, à Évreux ou à Caen, mais aussi à Nantes, Orléans, à Sedan ou Amiens. Il signa également de nombreux articles dans Rouge, utilisant son pseudonyme de Roger Norman pour défendre de jeunes ouvriers de Saint-Étienne-du-Rouvray que la justice accusait d’avoir attaqué un commissariat de police (Rouge n°82, 5 octobre 1970, p.3). Il rédigea une brochure à propos de luttes syndicales avec Gilbert Hernot cégétiste de la Vallée de l’Andelle. Il devint « permanent » de la LC à Rouen, puis à Paris. Et, alors qu’ils étaient tous deux opposés au mariage, Françoise et Gérard s’épousèrent sans cérémonie, le 3 mai 1971, pour lui éviter d’aller faire son service militaire en Allemagne. Ensuite, le BP de la Ligue vota pour qu’il se fasse définitivement réformer afin d’occuper toutes ses responsabilités à temps plein dans la direction. Sous son nom il écrivit de plus en plus dans Rouge. Il s’interrogea sur l’évolution des partis de droite (Rouge n° 125, puis n° 127) ou sur François Mitterrand (Rouge n° 132, 13 novembre 1971). Il affirmait le 7 mars 1975 (Rouge n° 290, p.4) : « Il n’est pas de notre classe […] C’est un bourgeois qui condescend à se préoccuper de nous, qui nous veut du bien comme on nous fait l’aumône ». Il participa au débat sur la nature du Parti socialiste qui traversait la LC à cette époque-là. Pour Henri Weber aussi : « Mitterrand est une solution pour la bourgeoisie » (Rouge n° 128, 16 octobre 1971). Pour ce dernier, « la sociale démocratie est définitivement morte ». De même Alain Krivine titrait ainsi son éditorial : « L’agonie de la SFIO » dans Rouge n° 46 (5 janvier 1970). Gérard Filoche partagea et défendit d’abord cette position (« le PS est un parti bourgeois ») avant d’évoluer à la lumière du Programme commun signé avec le PC et surtout du score de François Mitterrand en 1974. Le rôle du PS chilien dans la victoire de l’Unité populaire et aussi la place du PS dans la révolution portugaise de 1974-1975, furent pour lui matière à réflexion. C’est alors qu’il définit le PS « comme un parti ouvrier bourgeois » (selon une expression de Lénine visant le Labour Party et le « Lloydgeorgisme »), ce qui l’incluait dans la politique du « Front unique ouvrier » chère aux trotskystes. Ainsi commencèrent des débats de tendance qui devaient durer des décennies dans la LCR, et au-delà. Puis vint la question chilienne : dès le 20 novembre 1971, Gérard Filoche se demandait si après un an de gouvernement d’Unité populaire, on pouvait vraiment faire la révolution par la seule puissance du mouvement de masse ou si la lutte armée était inéluctable (Rouge n°133, 20 novembre 1971, éditorial). Après le coup d’État du général Pinochet, il participa à la création des comités Chili, qui appelaient à la solidarité avec les travailleurs chiliens, se distinguant de la position de la majorité de la LC (Alain Krivine, Daniel Bensaïd)) qui accusait « le réformisme de désarmer la révolution » (banderole de tête LCR lors de la manifestation aux Invalides, septembre 1973, en réponse au coup d’État) et qui prônait le soutien à la lutte armée révolutionnaire du peuple chilien. Il participa à des réunions de coordination européennes des Comités Chili à Heidelberg ou à Turin. En 1973, il se rendit en Martinique, rencontrant Édouard Delépine, Philippe Pierre-Charles, Gilbert Pago et le guadeloupéen Christian Courbain. Ce dernier était poursuivi en 1972 par Pierre Mesmer, premier ministre, pour avoir dénoncé les conditions de la mort scandaleuse de Gérard Nouvet, tué en marge de la manifestation du 14 mai 1971 contre la politique de Mesmer alors ministre des DOM-TOM. Ce procès fut l’occasion d’une campagne nationale de la LC et du Groupe Révolution Socialiste (GRS). Gérard Filoche fut un des organisateurs de la manifestation parisienne et du meeting à la Mutualité. Ensuite, fin décembre 1973, il représenta l’ex-LC au congrès de fondation du GRS, section antillaise de la Quatrième Internationale qui se tenait dans la maison d’Edouard Glissant.
Il fut, sur la longue durée, organisateur des stages de formation de la LCR, ainsi sept stages d’une semaine lors de l’été 1971 réunissant 600 militant(e)s et sympathisant(e)s à Montargis (Loiret) ou du stage de 3 jours au Manoir de l’Amitié à Pourville-sur-mer près de Dieppe (Seine-Maritime) pendant les vacances de Noël 1971. Il organisa aussi les stages d’été de Bièvres (Essonne), consacrés, en présence d’Ernest Mandel, aux questions internationales en vue du Xe congrès de la Quatrième Internationale. Ensuite ce seront les stages de Bruguières (Haute-Garonne) et en 1992, la première université d’été de la LCR à Saint-Beauzire près de Brioude (Haute-Loire) (Le Monde 6-7 septembre 1992). Aux élections législatives du 4 mars 1973, il fut un des 91 candidats de la Ligue communiste. S’étant présenté dans la 3e circonscription de la Seine-Maritime englobant notamment Sotteville-lès-Rouen, sa ville natale, il n’obtint pas un meilleur score que ses camarades, 689 voix soit 1,29 %. Mais il ne se découragea pas, le plus important était pour lui, l’intervention dans les entreprises et dans les lycées et facultés. Or à Rouen elle était en progrès, la LC, forte de 180 membres, intervenant sur 7 entreprises importantes, les 8 cellules étudiantes ou jeunesse scolarisée apportant leur renfort. Les premières divergences entre Gérard Filoche et la ligne majoritaire de son organisation furent précoces et portèrent sur l’intervention étudiante. Il n’était pas favorable à l’abandon de l’UNEF au profit, comme le proposa Daniel Bensaïd au congrès de Marseille de 1969, de Comités rouges ou de Comités de lutte. Mais en tant que responsable du secteur étudiant, et quoique président de l’AGER-UNEF, il dut, à contrecœur, suivre la stratégie majoritaire et quitter le syndicat pour des « comités rouges ». « Muté » à Paris, à la demande du Bureau Politique, devenu permanent, et membre du Bureau politique depuis le IIème congrès de la LC à Rouen (29-31 mai 1971), il eut du mal à s’intégrer dans cette fonction et dans un groupe parisien dont les membres avaient « de longue date, leurs habitudes, leurs réseaux, leurs liens amicaux et familiaux » (Filoche, 1998, p.146). Il était plus à l’aise dès lors dans les meetings de province et il fit de nombreuses tournées, soit pour soutenir des grèves lycéennes ou étudiantes en 1971-72 (circulaire Guichard, affaire Guiot, blessure de Richard Deshayes – il perdit un œil à la suite d’un tir de grenade à bout portant -, suppression de la deuxième langue vivante), soit, de décembre 1969 à mai 1970, pour la défense des « soldats emprisonnés » (Devaux, Hervé, Trouilleux), avec Michel Rocard alors secrétaire national du PSU (Salles, 2005, p.72-73). Il présenta également dans toute la France le Manifeste de la Ligue communiste (Maspero, 1972). Il contribua aussi à populariser la lutte contre la construction de la centrale nucléaire de Plogoff qui culmina lors de la grande manifestation à la pointe du Raz le dimanche 16 mars 1980 (Salles, 2005, p.226). Responsable des secteurs étudiants et lycéens, avec Michel Recanati et Michel Field, il coordonna la grande mobilisation de la jeunesse scolarisée contre la loi Debré au printemps 1973. Cette loi, votée le 29 juin 1970, remettait en cause la possibilité d’obtenir un sursis au-delà de 21 ans, sauf rares exceptions. La mobilisation de la jeunesse scolarisée fut très importante, mais à cette occasion, à l’intérieur de la Ligue le débat porta sur « l ’unité ou le débordement ». Gérard Filoche était favorable à la création d’un syndicat de collégiens, de lycéens, d‘étudiants et de soldats alors que Michel Recanati et Daniel Bensaïd inclinaient toujours pour des comités rouges. Grâce aux dizaines de milliers de jeunes en manifestation unitaire avec les syndicats dans toute la France, la victoire l’emporta, la loi Debré fut retirée, et dans la Ligue la discussion fut tranchée.
Il avait été responsable pour le BP d’une manifestation unitaire à Paris le 20 juin 1973 contre la répression policière et syndicale. Mais il fut hostile aux modalités de la manifestation du lendemain, le 21 juin 1973, destinée à empêcher la tenue à Paris d’un meeting d’Ordre Nouveau, l’organisation dirigée par Jean-Marie Le Pen, contre « l’immigration sauvage ». Il ne pensait pas que le déploiement de la violence – plusieurs centaines de militants du Service d’ordre attaquèrent la Mutualité aux cocktails Molotov -, en dehors de toute entente avec les forces de gauche et même avec les principales organisations d’extrême gauche comme Lutte Ouvrière, ait été la bonne stratégie. La Ligue communiste fut dissoute, plusieurs de ses dirigeants emprisonnés. Ce fut Gérard Filoche qui représenta la Ligue au meeting du Cirque d’Hiver, organisé par les partis de gauche pour protester contre la dissolution. Il tenta de parler – devant Jacques Duclos, Jean Le Garrec, Daniel Mayer, des photos de presse en témoignent -, mais la parole fut interdite au représentant de l’organisation dissoute. Un vif débat s’engagea, sous le choc, dans la Ligue dissoute, sur le bien-fondé de l’ampleur de la violence déployée. Au Comité central suivant qui se tint en Belgique, Gérard Filoche déposa un texte critique qui n’eut qu’une voix, la sienne. Il en retint qu’il fallait choisir une autre ligne : insister sur la formation, s’attacher au recrutement, construire un parti solide, implanté, et des syndicats de masse. Et militer pour le Front unique de la gauche plutôt que de multiplier les actions spectaculaires ou d’œuvrer à l’unité de l’avant-garde large afin de déborder les appareils des vieux partis de gauche, comme le proposait Daniel Bensaïd, en parallèle à la stratégie de la lutte armée en Amérique latine que soutenait la majorité. En Europe, après « le moment maoïste » de la Gauche prolétarienne (Alain Geismar) en France, ce fut le temps de la Fraction Armée rouge (RAF ou Rote Armee Fraktion) en Allemagne (Andreas Baader), des Brigades rouges en Italie, et aussi celui de l’ETA au pays basque espagnol, de l’IRA en Irlande du Nord. Le débat exista dans la LC, notamment par le biais des Bulletins intérieurs, sur la « réintroduction de la violence au sein du mouvement ouvrier ». Il fit longtemps rage entre les tenants du BI 30 signé par JASA (Jébrac, Arthur, Stéphane, Antoine, respectivement Daniel Bensaïd, Armand Creus, Paul Alliès, Antoine Artous), et ceux du BI 33 signé Matti (devenu le pseudonyme de Filoche après la dissolution). Deux lignes s’opposèrent à partir de là, de congrès en congrès, jusqu’en 1994. La LC dissoute le 28 juin 1973 devint Front communiste révolutionnaire (FCR) en avril 1974, puis LCR en décembre 1974. La deuxième campagne présidentielle menée par Alain Krivine fut un second choc pour Filoche. Le 4 mai 1974, Krivine dut se contenter de 0,36 % des voix, derrière Arlette Laguiller* (2,30 %) : face à « Je suis une femme, une travailleuse, une révolutionnaire », « l’idéologie, le discours propagandiste payait moins qu’un langage simple et imagé » (Filoche, 1998, p.194). Il fallait selon Filoche, parler simple aux travailleurs pour se faire entendre, partir de leurs revendications légitimes, de leurs besoins objectifs, et ne pas utiliser un discours gauchiste réservé à « l’avant garde large » comme le voulait la majorité de la LCR.

Un autre choc fut constitué par le 25 avril portugais (1974) : la révolution initiée par les militaires du Mouvement des forces armées (MFA) propulsa sur le devant de la scène Parti communiste (PCP) et Parti socialiste (PSP), Alvaro Cunhal et Mario Soares, remettant en question l’analyse de la LCR sur la construction directe, par ses soins, d’un « mouvement ouvrier révolutionnaire neuf ». Élections au ou Soviets ? Gouvernement du MFA ou gouvernement PS-PCP ? Du 25 avril 1974 (soulèvement contre Caetano) au 25 avril 1975 (élection de l’Assemblée Constituante) et au 25 avril 1976 (élections législatives), où PSP et PCP obtinrent la majorité absolue, le débat sur la révolution portugaise fut au jour le jour, important. Il se déroula très âprement au sein de la LCR pendant deux ans : allait-on militer pour le Front unique entre PC et PS ou pour le débordement de la gauche ? Filoche
qui se rendit au Portugal en mars avril 1976, résumera ses positions sur ce débat houleux dans un livre, Printemps portugais, paru dix ans après en 1984, chez Actéon. Au milieu des années 1970, il fut affecté par le BP au travail antimilitariste, avec Jean-François Vilar et Alain Brossat notamment, dans le cadre d’une Commission nationale armée (CNA). L’équipe mit sur pied l’Appel des Cent rendu public entre les deux tours de la présidentielle de 1974. Signé par 100 soldats, l’appel était une lettre ouverte aux deux candidats demandant la liberté d’information dans les casernes, le libre choix de la date d’incorporation, une solde égale au Smic et l’abolition des tribunaux militaires (Salles, 2005, p.194). L’Appel des Cent rencontra un fort écho dans les casernes. Malgré la répression, il fut signé par plus de 6 000 soldats, soutenus par des sections syndicales ou unions locales CFDT. Des Comités de soldats se constituaient dans les casernes. Gérard Filoche aurait voulu qu’on avance vers les syndicats de soldats, qu’on rompe avec « l’action des soldats masqués » – c’est ainsi qu’ils défilaient le 1er mai – « pour des soldats agissant à visage découvert » (Filoche, 1998, p.204 et APGF). Or, la majorité de la LCR avait une conception différente, elle voulait plutôt construire un Front des soldats, aviateurs et marins révolutionnaires (FSAMR), plus politisé et donc minoritaire. Il démissionna donc de la CNA fin avril 1978. Ainsi durant les années 1970, le même clivage, unité et travail de masse ou actions exemplaires et débordement, sépara Gérard Filoche du reste du Bureau politique où il continuait d’œuvrer. Cela ne l’empêcha pas de participer à l’aventure du Quotidien Rouge (15 mars 1976-2 février 1979), une expérience qui lui permit, dit-il, de mesurer, jour après jour, l’ampleur des divergences : sur la démocratie, sur le Front unique ou la lutte armée, sur l’appréciation du stalinisme. Ainsi comment annoncer la mort de Mao en septembre 1976, fallait-il titrer « Mort d’un révolutionnaire » comme l’auraient voulu des membres de la majorité ou « Nixon perd son dernier soutien » comme il le proposait de manière un peu provocatrice ? Finalement on s’en tint à « Mao est mort ». Le régime interne de la LC/LCR autorisant les tendances était propice au débat. Il suffisait qu’un appel réunisse 30 noms de titulaires pour que la tendance soit reconnue, qu’elle puisse s’exprimer dans les Bulletins intérieurs et dans Rouge, tenir des conférences nationales et bénéficier d’un budget. Gérard Filoche profita de ce droit démocratique pour appeler à la création d’une première tendance en vue du 1er congrès de la LCR (décembre 1974). Insistant sur le nécessaire investissement dans les syndicats, dans les usines comme à l’université, et demandant à ses camarades de renoncer aux aventures militaristes au profit du « front unique ». Sa tendance, la T1, recueillit 18 % des votes, la tendance majoritaire (la T2) en recueillant 59 %. Le sillon était tracé et au cours des années suivantes, il maintint et développa sa tendance, même si conjoncturellement des alliances furent possibles avec la majorité, notamment au IIIe congrès (janvier 1979). A posteriori, dans ses Mémoires, Alain Krivine tout en notant ses qualités de pédagogue et d’organisateur dénonça son « fractionnisme exacerbé » sous prétexte de lutter « contre les dérives gauchistes de la majorité » (Krivine, 2006, p.163). Selon Gérard Filoche, la majorité tenta de freiner puis de mettre fin à son combat politique interne de différentes façons (censure d’articles sur le Portugal, interdiction de s’exprimer dans Rouge, retrait de ses responsabilités) et décida finalement de le « dépermanentiser » d’août 1977 à août 1978, tout en le maintenant au BP. Il fut embauché dans une entreprise de presse, grâce à son camarade Jean-Michel Vallentin ouvrier du livre. Pendant deux ans, il fut affecté à l’envoi des journaux en province, un travail physique en horaires décalés. Les divergences ne cessèrent de s’accentuer. Ainsi, lors de la rupture du Programme commun en 1977, Gérard Filoche aurait voulu que Rouge titre « Unité PS-PCF pour battre Giscard ». La majorité trancha en faveur de « Condamnés à s’entendre ». Depuis 1969, il avait pris des responsabilités dans la direction de la Quatrième Internationale-Secrétariat Unifié (QI-SU), membre du Comité exécutif international (CEI), puis du Secrétariat unifié (SU) à partir de 1979 et jusqu’en 1994. En 1979, la majorité de la Quatrième internationale fit son autocritique sur « la stratégie de lutte armée », ce qui expliqua l’accession de Gérard Filoche au SU. Il voyagea par lui-même en Israël, en Espagne, à San Francisco, Minneapolis, Oberlin, New York. Il lutta pendant les années 1970, pour réunifier la LCR et LO, en vain. De même les relations furent étroites entre Gérard Filoche et les militants de sa tendance avec l’historien Pierre Broué, longtemps militant lambertiste. Ce dernier fit l’éloge de ces militants dans sa revue À la Lumière du marxisme (LMA n°44, juin 2001). Quant à Gérard Filoche et à ses camarades, ils annoncèrent son décès le 26 juillet 2005, sous le titre « Pierre Broué (1926-2005). Historien, militant, notre ami » (D&S n° 127, septembre 2005), appelèrent et participèrent à l’hommage qui lui fut rendu à Grenoble les 28 et 29 janvier 2006 (D&S n°131 et 132). Ils lui consacrèrent même un numéro spécial de D&S de 36 pages, supplément au n°131, janvier 2006. Il combattit également pour l’unité des « trotskistes » se réclamant tous de la Quatrième internationale mais dispersés entre les groupes de Nahuel Moreno (PST Argentine), de Jacks Barnes (SWP américain), ceux de Pierre Lambert (OCI puis PCI France) et d’Ernest Mandel (QI-SU). Il organisa à Paris une rencontre entre Hugo Blanco, militant péruvien, et Pierre Lambert, puis entre Ernest Mandel et Nahuel Moreno. Mais sans succès, regretta-t-il, le fractionnisme l’emportant chaque fois. Alors que la majorité de la LCR soutenait la direction sandiniste au Nicaragua dès 1979, Gérard Filoche – qui fit le voyage en août 1987 – déplorait le manque de démocratie dans ce pays et ne comprenait pas pourquoi son Internationale refusait d’y construire une section. Il y eu un débat notamment parce qu’il voulait défendre le mot d’ordre d’Assemblée Constituante à Managua, alors que Charles-André Udry, Ernest Mandel et Daniel Bensaïd s’y opposaient, privilégiant Comités de Défense sandinistes (CDS), syndicats ouvriers et agricoles, mouvement des femmes et de jeunes (Jeunesse sandiniste-19 juillet). De même en 1979, Filoche déplora que son organisation ne condamne pas plus fortement l’intervention soviétique en Afghanistan. Ce fut l’objet de vives controverses, qui éclairent dix ans plus tard, des prises de positions différentes, lors de la chute du Mur de Berlin. Gérard Filoche participa pendant douze ans de façon trimestrielle, aux réunions du CEI et du SU, la plupart du temps à l’Institut International pour la Recherche et l’Éducation créé par la Quatrième Internationale à Amsterdam. À la fin des années 1970, il eut la satisfaction de convaincre ses camarades de la majorité d’abandonner leur ligne antisyndicale à l’Université. En effet, après Mai 68 ils avaient décidé d’organiser leurs militants et sympathisants étudiants dans des Comités rouges, désertant l’UNEF. Devant le renforcement continu des deux UNEF, l’UNEF-US (Unité syndicale) dirigée par les Lambertistes et l’UNEF-SE (Solidarité étudiante, appelée initialement UNEF-Renouveau) dirigée par les Communistes, la LCR décida d’adhérer au MAS (Mouvement d’action syndicale), conçu comme un sas pour réintégrer l’UNEF. S’y révélèrent des militants remarquables comme Laurence Rossignol, Julien Dray ou Harlem Désir. En mai 1980, au congrès réuni à Nanterre, les trois syndicats étudiants fusionnèrent pour constituer l’UNEF-ID (Indépendance et démocratie). Julien Dray, militant de la LCR, devint vice-président et Jean-Christophe Cambadélis de l’OCI président. Cet accord désormais avec la majorité, sur l’intervention étudiante, l’abandon aussi du soutien à la lutte armée en Amérique latine par la majorité, permirent la fusion des thèses des amis de Filoche avec celles de la majorité au IIIe congrès de la LCR à Saint-Gratien, en janvier 1979 (Thèses dites T4). Malgré, ou à cause, de ce rapprochement entre la majorité et la minorité, il y eut une rupture au congrès extraordinaire de l’Haÿ-les-Roses (1er-4 novembre 1979) avec une autre tendance, la TLT (Tendance léniniste trotskiste). Celle-ci rejoignit les Lambertistes et mit fin, par cette pratique scissionniste, à tous les rapprochements en cours des différentes fractions se réclamant de la Quatrième Internationale, ceci en France et dans le monde. Mais cette embellie entre la majorité de la LCR et la minorité n’allait pas durer. Ainsi, au Ve congrès de la LCR à Nanterre (décembre 1981), la majorité reprocha à Julien Dray (« Titus » à la LCR) de s’être rendu à Biarritz, à un stage de la tendance socialiste de l’UNEF sans en avoir averti ses camarades de la Commission étudiante. Il s’agissait des échanges dans le cadre de la réunification de l’UNEF. Exclu du CC, Dray meurtri s’éloigna de la LCR pour rejoindre le PS.
Toutes ces années de débat étaient usantes. Sur le plan personnel ce furent des années heureuses. En 1978, Françoise et Gérard Filoche eurent un premier enfant, Léa, puis Emma née en 1979 et Germain né en 1983. Le film « Louise, son père, ses mères, son frère et ses sœurs », réalisé 20 ans après, en 2004, par Stéphane Mercurio et Catherine Sinet (la fille de Siné le dessinateur), raconte avec une grande sensibilité l’histoire de Louise, née en 1985, dont Gérard Filoche est le père. La mère, Sybille Fasso (Thalou à la LCR), en couple avec Sylviane, voulait un enfant. Or à l’époque n’existaient ni PMA ni GPA. Seule la méthode naturelle restait à disposition. Ayant eu l’idée de faire cet enfant avec Gérard, après avoir obtenu l’accord de Sylviane, Sybille en a parlé à Françoise qui a transmis la demande à son mari. Par amitié Gérard et Françoise ont dit oui et Louise est née. Ayant cessé après dix ans d’être permanent de la LCR, il passa un concours qui lui permit de devenir Contrôleur du travail, en poste pendant trois ans à Paris, chargé d’enquêter sur les organismes de formation professionnelle financés par l’État pour organiser des stages pour les chômeurs et pour les jeunes. Puis il passa avec succès le concours d’Inspecteur du travail en 1985. Il dut se former pendant deux ans, en internat, à l’Institut national du Travail, de l’Emploi et de la Formation professionnelle (INTEFP) situé à Marcy-l’Étoile près de Lyon. La formation reçue ne le satisfit pas pleinement car on se souciait plus de la gestion des entreprises que du droit du travail. Mais cela modifia sa vie parce qu’il y rencontra une jeune femme, Françoise Rambaud, qui milita avec lui et avec qui il eut, 15 ans plus tard, trois enfants, Louis (1999), Marie (2000) et Luc (2003). Il exerça cette profession d’inspecteur du travail, tout d’abord à Châlons-sur-Marne pendant deux ans, puis à Paris dans le IIIe arrondissement. Il le fit avec passion, n’hésitant pas à s’exprimer dans les médias, notamment à propos du respect du repos dominical. Après l’avoir mis en garde, la Directrice de l’administration générale du Ministère de l’emploi entreprit une procédure pour lui infliger un blâme pour avoir accepté d’être accompagné dans ses contrôles par des journalistes de l’émission Capital (Jean-Michel Bezat, « L’inspecteur du travail bavardait dans les rangs : au piquet ! », Le Monde, 19 février 1999). Une campagne de défense publique, dans les médias, lui permit de l’emporter, la menace de blâme fut retirée. Le Medef 77 lui fit un procès, en octobre 2000, pour avoir dit, dans une émission de Radio France Melun que « certains patrons trichaient avec le droit social ». Le syndicat patronal sera débouté et condamné à 10 000 francs pour « abus d’ester en justice ». Peu après, le numéro deux du Medef, Denis Kessler, récidiva. Il attaqua en justice Gérard Filoche et sa revue Démocratie & Socialisme pour avoir appelé à la violence contre lui. Était visée la Une du n°76 (été 2000) qui fit paraître la photo de Denis Kessler avec la mention « l’ennemi public n°1 » et les mots de « précarité », « sanctions contre les chômeurs », « démolition sociale ». Finalement, Kessler fut débouté et condamné de nouveau à 40 000 francs « pour abus du droit d’ester en justice » par la XVII° chambre correctionnelle de Paris. Cela avait été l’occasion pour Filoche d’organiser un vaste comité de soutien à la revue avec des milliers de signatures dont celles de Michel Rocard et de François Hollande. Une troisième fois il fut poursuivi à titre professionnel par les patrons de la grande société de cosmétiques Guinot Mary Coh’r pour s’être opposé au licenciement d’une déléguée du personnel. Il lui fut reproché, en juillet 2004, « d’avoir fait entrave au fonctionnement d’un Comité d’entreprise ». C’est le journal l’Humanité qui nota avec satisfaction, le 13 octobre 2011, la relaxe du « plus célèbre inspecteur du travail ». En huit ans, il y avait eu 24 audiences entre 2004 et 2013, et il remporta, avec la salariée syndiquée CGT qu’il défendait, les 14 procès. La Direction générale du travail qui lui avait refusé sans motif « la protection fonctionnelle » finit par la lui accorder en juillet 2013. Déjà le 11 décembre 1997, François Koch dans L’Express le qualifiait de « Zorro de l’inspection du travail », racontant ainsi une de ses interventions : « Arrivé au dernier des six étages d’un immeuble en construction, il grimpe sur le toit malgré l’embonpoint de ses 51 ans. Sur le zinc en pente, son sang ne fait qu’un tour en voyant un couvreur au bord du vide. « J’arrête le chantier si vous n’installez pas immédiatement une protection réelle contre les chutes. Dans ce quartier (IIIe arrondissement de Paris), depuis neuf ans, j’ai compté six chutes accidentelles. Bilan : cinq morts et un tétraplégique ». Non, répondait Gérard Filoche, « je ne suis pas Zorro, je fais mon boulot, je suis plutôt genre inspecteur Colombo ».
En 1984-1985, c’est avec enthousiasme qu’il contribua au lancement de SOS-Racisme, aidant à trouver les premiers parrains. Mais ce furent Julien Dray et Harlem Désir passé brièvement par les JCR, lui aussi au PS, qui en furent les principaux artisans. Filoche participa pendant une décennie au niveau central aux campagnes de SOS-Racisme. Puis, il s’engagea fortement dans la campagne Juquin en 1987-88. Le rénovateur communiste Pierre Juquin, exclu du PC, se présenta aux élections présidentielles d’avril-mai 1988. Dans ses Mémoires, il note avec chaleur et ironie en même temps l’implication de Filoche dans la campagne : « Le vigoureux G. Filoche [me rappelait] dans de grandes occasions un corps de doctrine, tiré de Marx et de Trotski » (Juquin, 2006, p.574). Malgré l’union réalisée entre l’extrême gauche (la LCR, la Fédération de la Gauche autogestionnaire, les Pablistes), le PSU, les amis de Juquin (les Rénovateurs en rupture de PC) et l’activité importante des Comités Juquin, les résultats furent décevants. Au soir du premier tour, le 24 avril 1988, le score de Pierre Juquin était à peine supérieur à celui d’Arlette Laguiller (2,10 % des voix et 639.000 voix et 1,99 % et 606 000 voix). Filoche en tira la conclusion que « les organisations traditionnelles ont ‘la peau dure’, on ne peut les contourner, il faut, pour saisir toute la gauche, la prendre à bras le corps, de l’intérieur » (Filoche, 1998, p.292). Après la chute du Mur de Berlin, proposant d’intituler un article sur l’événement « Champagne ! », il se vit répondre par Daniel Bensaïd* « Alkaseltzer », ses camarades ne partageant pas son enthousiasme ! Il participa encore au Congrès Mondial de la Quatrième internationale à Rimini en 1991, la même divergence se retrouva, Ernest Mandel ayant bataillé jusqu’au bout pour une « réunification socialiste de l’Allemagne » contre « une réunification de l’Allemagne ». Gérard Filoche comprit que ce qui le séparait de ses camarades majoritaires n’était pas des détails mais de profondes divergences sur le socialisme et la démocratie. Le XIe congrès de la LCR (juin 1994 à Saint-Denis) acheva de le convaincre de quitter à contre cœur une organisation qu’il avait contribué à construire pendant trente ans sans économiser ses forces. Lui et ses camarades minoritaires ne furent pas exclus, mais Daniel Bensaïd au nom de la majorité les déclara « hors normes », leur reprochant de ne plus respecter les règles minima permettant à une organisation de fonctionner ensemble. Se plaignant de ne pas avoir de moyens matériels pour exprimer leurs idées à l’intérieur de l’organisation, ils avaient fait paraître en 1992 un bulletin au titre significatif de leurs divergences, Vent d’Est, puis en 1993 un mensuel public Démocratie & Révolution, devenu au bout d’un an Démocratie & Socialisme.
Le militantisme au PS.
Ce changement de titre coïncida avec l’adhésion collective de Gérard Filoche et de la majorité de ses camarades de tendance au PS : elle fut décidée après un long débat de trois jours, en une assemblée générale de 150 militants, tenue à Revel, près de Castelnaudary (Aude) les 14-17 juillet 1994. Le vote se fit à 86 % des votants présents. Les militants – environ 150, parmi lesquels Éric Thouzeau, Jean-Jacques Chavigné, Jean-Yves Lalanne, Pierre Ruscassie, Jean-Claude Branchereau, Gérard Berthiot, Alain Fortuit, Bernard Grangeon, Christian Gourdet, Manuel Gouthière, Pierre Timsit, Catherine et Claude Touchefeu, Jacques Girma, Jean-Paul Nail, Daniel Assouline, René De Froment ou Raymond Vacheron – furent accueillis favorablement dans le bureau de Solférino par le premier secrétaire Henri Emmanuelli , qui eut ces mots : « Bienvenue avec vos grandes qualités et vos tous petits défauts ». Ils tinrent ainsi pendant vingt-cinq ans, groupés autour de leur revue théorique, pratique : D&S. Le groupe s’était donné comme principe que cette revue mensuelle servirait prioritairement de fil à plomb, de référence, d’expression publique indépendante. Ils associèrent leurs nouveaux camarades de « Questions socialistes » et de « À gauche », et Jean-Luc Mélenchon devint ainsi membre du Comité de rédaction. La revue, 24 pages, était éditée à Toulouse par Jacques Girma, gérée notamment par Bernard Grangeon et distribuée par Pierre Timsit, sur abonnement (de 1000 à 4000) dans soixante-dix départements où elle avait des correspondants publics. De même, Filoche commença à publier des livres, ce que la LCR, dit-il, ne l’autorisait pas à faire. Dans un livre, C’était la ligue, publié en 2019 (Éd Syllepse et Arcane 17) par deux militant-e-s du NPA/LCR, par ailleurs vivement contestés par Gérard Filoche qui leur répondit « La Ligue, ce n’était pas ce que vous en dites », la version des faits est un peu différente. La direction de la Ligue aurait « désavoué » Gérard Filoche, reconnaissent-ils, lors de la parution du livre co-rédigé avec Julien Dray militant du PS à l’époque, Les Clairons de Maastricht(1992) (C’était la Ligue, 2019, p.485). Ceci dit, à partir de son départ de la LCR, Filoche multiplia les livres. Il en fit paraitre une trentaine de 1995 à 2017 dont un travail de mémorialiste sur les trente années passées à la LCR : 68-98, une histoire sans fin, mémoires (1998), suivi d’un deuxième tome sur ses vingt-cinq ans au PS (Éd. Atlande 2021). Un article des statuts du PS le permettant, leur ancienneté dans les rangs de la LCR fut prise en compte dès 1994 et ils obtinrent tout de suite des responsabilités importantes. Ainsi Gérard Filoche fut désigné au congrès de Liévin (18-20 novembre 1994) membre du Conseil national. Aux élections européennes de 1999, il figura en 49e position sur la liste du PS. Il fut membre du Bureau national du PS de 2000 à 2005 (puis de nouveau de novembre 2012 à novembre 2016). Cependant, son ancrage à Combs-la-Ville, petite ville de Seine-et-Marne, fut plus difficile. Bien que secrétaire de la section locale du PS (de 1997 à 2001), des manœuvres, est-il persuadé, empêchèrent qu’il soit désigné comme candidat socialiste à la députation en 1997 et pour les municipales de 2001. À l’issue d’un vote serré dans la section lui fut préféré un autre candidat pour diriger la liste d’union de la gauche, battue dès le premier tour par le candidat RPR (D&S n°83, mars 2000, p.11). L’essentiel des efforts de Gérard Filoche au cours de cette période sera d’œuvrer à l’unité entre les forces ou tendances situées à la gauche du PS – tout en gardant le maximum de contacts avec la gauche hors PS. Au cours de l’été 1995, à Brioude (Haute-Loire), ses amis de Démocratie et Socialisme avaient fusionné avec ceux de la Gauche socialiste (GS) de Julien Dray, Marie-Noëlle Lienemann et Jean-Luc Mélenchon. Il retrouva dans la nouvelle tendance Harlem Désir et Isabelle Thomas, mais aussi sa fille Léa Filoche, un temps présidente de la Fédération indépendante démocratique lycéenne (FIDL). En cette occasion, Jean-Luc Mélenchon fut amené à modifier son opinion sur l’Europe, lui qui avait voté pour Maastricht en 1991. C’était l’une des questions à résoudre pour que D&S fusionne avec la GS. La puissance du mouvement social de novembre-décembre 1995 eut des répercussions fortes au PS. Dans les trois grandes conventions nationales du PS de mars, juin et décembre 1996 initiées par Lionel Jospin (qui avait remplacé Henri Emmanuelli après son excellent score à la présidentielle de 1995), la gauche socialiste marqua de solides points. Le texte de févier 1996 « Tourner la page de Maastricht », obtint 52 % des voix – véritable coup de tonnerre – ce qui était révélateur de l’opinion réelle de la base des adhérents socialistes. Ensuite, leurs amendements en faveur d’une loi pour les 35 heures sans perte de salaire, pour le contrôle préalable administratif des licenciements, pour des « accords majoritaires » dans les entreprises, pour l’avis conforme des Comités d’Établissement, obtinrent entre 13 et 33 % des voix. Enfin en décembre 2016, la Gauche socialiste obtint des bons scores en faveur de la redistribution des richesses, de 17 à 33 % des voix. D&S et Filoche, du fait de ces résultats qui touchaient aux questions sociales, se sentirent efficaces. Il fut heureux également, à l’occasion de ces débats, de pouvoir faire une série de réunions dans le Parti socialiste, parcourant une quarantaine de départements : « L’enjeu était tout autre que les centaines de militants, certes valeureux mais isolés, de la LCR […] On était non seulement écoutés mais très bien entendus » (Filoche, 1998, p.333). Il s’employa notamment à défendre un contenu contrôlé et rigoureux des 35 heures. Il fut nommé par Lionel Jospin, pendant deux ans, de 1999 à 2001, « personnalité qualifiée » au Conseil économique et social : il y rédigea et y fit adopter un « Avis » sur « vingt ans de CHSCT ». Il milita également de manière infatigable pour préserver un système des retraites favorable aux salariés. Cependant, co-fondateur de Copernic en 1998 et membre du conseil scientifique d’ATTAC, il restait lié à des lieux de réflexion de la gauche radicale. Son objectif était d’obtenir dans le PS un rapport de forces favorable à la gauche socialiste, suffisant pour faire basculer l’essentiel du parti du côté du mouvement social lorsqu’un autre mai 68 surviendrait. La gauche socialiste se définissait, disait-il, « à la fois, comme un courant du parti et un courant de la société ». N’ayant aucune illusion sur une victoire possible en interne contre l’appareil, contre « les sociaux libéraux », la gauche socialiste avait fait le choix délibéré de s’appuyer sur le mouvement social. Ce fut le cas lors de la grande grève de 1995, de la bataille pour le contenu des 35 heures, de la campagne pour le « non » au Traité constitutionnel européen, de la lutte contre le Contrat Première Embauche (2006) et des batailles successives pour la défense des retraites à 60 ans à taux plein. La gauche socialiste se construisit de façon chaotique de 1995 à 2002 avec Dray, Désir, Lienemann, Mélenchon, Rossignol. Elle atteignit de 10 % à 13 % puis 17 % des voix aux congrès de Liévin (1994), de Brest (1997), de Grenoble (2000). Dray et Mélenchon se firent la guerre entre eux en 2002 à la suite de la défaite de Lionel Jospin à la Présidentielle, l’un voulant choisir Hollande, l’autre voulant choisir Fabius comme successeur et candidat, c’est-à-dire décider d’emblée d’une « écurie présidentielle ». Le groupe D&S refusa cette méthode. Pour lui, il fallait créer un rapport de forces à gauche avant de discuter avec l’un ou l’autre des candidats potentiels. Filoche fit un ultime rapport au nom de la Gauche socialiste à l’université d’été de Nantes, fin août 2003. Ses thèses furent adoptées à l’unanimité des 850 présents, mais dès le lendemain, Mélenchon et Dray, qui les avaient pourtant votées, scissionnaient. Le groupe se sépara alors entre « Nouveau Monde » (NM créé et dirigé par Emmanuelli et Mélenchon) et « Nouveau Parti socialiste » (NPS animé avec Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, Benoit Hamon et Julien Dray au début). Mais dès avant le congrès de Dijon (mai 2003), Julien Dray, Harlem Désir, Laurence Rossignol, Marie-Noëlle Lienemann, rejoignirent la majorité de François Hollande. Selon Filoche, dans le tome 2 de ses mémoires, Dray lui avait demandé de rejoindre Hollande : avec lui, « ce sera une direction faible et nous en serons la force, mais pour cela il faut que tu arrêtes D&S et rompe avec tes amis ». Filoche refusa et ce fut la rupture totale avec Dray alors qu’ils se connaissaient pourtant depuis la LCR en 1976. Dray fut alors nommé porte-parole du PS. Lors de ce même congrès, les deux sensibilités de gauche, divisées, NM et NPS obtinrent chacune entre 15 et 17 % des mandats, un troisième courant « Forces Militantes » (FM) avec Marc Dolez obtenant 5 %. D&S et Filoche bataillèrent pour l’unité de NM, de NPS et de FM, notamment lors d’un grand meeting unitaire pour le « non » au Traité constitutionnel européen (TCE) à Pâques 2004, à la Halle Carpentier, à Paris. Le 1er décembre 2004, lors du référendum interne au PS sur le « oui » ou le « non » au TCE, il n’y eut que 42 % des voix (au lieu des 52 % de 1996) pour le « non ». Des manœuvres frauduleuses de la direction avaient-elles altéré la sincérité du vote comme l’ont pensé les minoritaires et comme l’a affirmé Gérard Filoche ? Toujours est-il que dès le lendemain, Filoche fit campagne publique pour le « non », en Essonne, et en février, avec Alain Krivine, Marie-George Buffet, Francine Bavay, au rassemblement val-de-Marnais de Fontenay-sous-Bois. Jean-Luc Mélenchon ensuite fera campagne « pour moi c’est non », Henri Emmanuelli « cette fois c’est non ». Filoche parcourut la France pour défendre un « non socialiste » avec ses camarades socialistes Marc Dolez et Jacques Généreux. Du 9 mars au 25 mai, de La Rochelle à Strasbourg, ils tinrent 86 réunions, s’adressant à 35 000 personnes dans les 20 régions. (D&S n° 125-6, été 2005). Après que le « non » l’eut emporté avec 55 % des voix, le 29 mai 2005, Pierre Moscovici lui expliqua « à 51 % on vous excluait Mélenchon et toi, mais à 55 % on ne peut pas ». Plus tard, ses efforts pour unir, d’abord ses camarades de la gauche à l’intérieur du PS, et plus largement les divers partis de la gauche ne furent pas couronnés de succès. Au congrès du PS du Mans (octobre-novembre 2005), en dépit de la victoire du « non » cinq mois plus tôt et en plein soulèvement des banlieues, Mélenchon se rallia à Hollande, et « fit synthèse » en même temps qu’Henri Emmanuelli, Vincent Peillon, Benoît Hamon, Julien Dray, Marie-Noëlle Lienemann. Seuls Montebourg, Filoche, Dolez refusèrent la synthèse, les deux derniers créant un courant commun, FM-D&S, le premier préférant en rester séparé. La sanction pour Filoche fut sa mise à l’écart du Bureau national en novembre 2005. Cet entêtement en faveur de l’unité était sous-tendu par l’idée qu’il existe un salariat, classe sociale majoritaire qu’il s’agit d’unifier pour réussir la révolution. Il développa ses idées dans son ouvrage théorique Dix questions sur le salariat paru à La Découverte en 2006. À partir de cette date (2006), la direction du PS menaça de l’exclure à plusieurs reprises. Tout d’abord on lui reprocha d’avoir tenu des meetings pour le « non » au référendum européen avec Alain Krivine. Quand il envoya un tweet cinglant, le 20 octobre 2014, à propos du décès accidentel à Moscou, du grand patron de Total, Christophe De Margerie, Manuel Valls alors Premier ministre alla même jusqu’à affirmer en pleine Assemblée nationale, qu’il n’avait plus sa place au PS. La commission des conflits du parti se saisit de l’affaire qui traîna six mois et fut abandonnée. On lui reprocha également un tweet mettant en cause les « cars Macron » en septembre 2015, lors d’un terrible accident de car survenu à Puisseguin (Gironde). Une nouvelle procédure fut engagée, en vain, contre lui pour avoir fait campagne contre la loi El Khomry, en participant à un meeting avec d’autres forces de gauche au Mans (Sarthe), le 21 mai 2016. Tout au long des années 2002-2011, la gauche du parti s’était retrouvée en ordre dispersé. Les dirigeant.e.s Hollande, Aubry, Delanoë, Royal se disputèrent âprement au congrès de Reims en automne 2006. Filoche avait tenté de reconstituer avec Emmanuelli, Hamon, Lienemann et Mélenchon une nouvelle « gauche socialiste » appelée « Un Monde d’avance ». Mais Jean-Luc Mélenchon les abandonna le 8 novembre, peu avant le congrès, en publiant un communiqué de presse affirmant que « Royal avait gagné le congrès dans les urnes et dans les cœurs et le PS allait au Modem comme la rivière va à la mer ». En 2006 en prévision des Présidentielles à venir, affaiblie et divisée la gauche socialiste dut choisir entre Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal et Laurent Fabius. Celui-ci ayant pris parti pour le « non », elle soutint plutôt Fabius que Royal. Marc Dolez ayant refusé de soutenir la candidate finalement désignée à l’issue de la Primaire, FM se sépara de D&S, et Filoche participa à contre cœur à la campagne présidentielle de Ségolène Royal en 2007, multipliant cependant à nouveau réunions et meetings en province. De 2004 à 2008, Filoche mena une campagne très active contre « la recodification du code du travail », ce qui le fit connaître davantage sur le terrain et fit progresser D&S. Filoche et D&S se battirent également fortement pour la défense des retraites face à Nicolas Sarkozy avec des centaines de réunions, d’articles, de livres, d’exemplaires de la revue. Benoît Hamon, premier signataire de la motion « Un Monde d’avance », ne tint pas sa parole de faire revenir Filoche au BN une fois le congrès passé si bien que les amis de D&S se retrouvèrent isolés alors que Martine Aubry était pourtant élue de justesse Premier secrétaire avec leurs voix. D&S pesa peu dans l’élaboration du programme du PS pour 2012, sauf pour y introduire la mention qu’il fallait « reconstruire le code du travail » (dont c’était le centenaire).
Dès le début du quinquennat Hollande, D&S prit position pour le rejet du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) ou Pacte budgétaire européen imposé par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy pour qui l’austérité budgétaire et sociale était un dogme. Une fois élu, François Hollande s’y rallia. Seuls dix-sept des vingt députés élus sur la base de la motion « Un Monde d’avance » votèrent contre, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon étant au gouvernement. Alors en vue du congrès de Toulouse de novembre 2012, Filoche et D&S hésitèrent à faire leur propre motion. Mais Marie-Noëlle Lienemann, Emmanuel Maurel, Jérôme Guedj, vinrent leur proposer de reconstruire une nouvelle gauche socialiste. Benoît Hamon, ministre, les menaça violemment « on vous réduira à 4 % ». La nouvelle gauche socialiste obtint, malgré cela, plus de 13 % et les amis de Gérard Filoche revinrent au BN. Dès le lendemain du congrès de Toulouse, Hollande publiait le rapport Gallois, et faisait le choix de la « politique dite de l’offre » contre la « politique dite de la demande ». C’était faire le pari que le patronat accepterait de créer des emplois en échange de concessions financières et sociales faites par le gouvernement. Ce fut le début d’une autre longue bataille interne contre la dérive droitière du gouvernement de Manuel Valls nommé et soutenu par le Président Hollande. Filoche avec D&S fit une campagne publique importante (meetings, articles, vidéos), contre l’Accord national interprofessionnel (ANI) sur le télétravail du 11 janvier 2013, qui selon eux se proposait de faire reculer le droit du travail. Par ailleurs, le 2 avril 2013, Filoche fit le « buzz » sur les chaînes de télévision et les réseaux sociaux, en condamnant avec force Jérôme Cahuzac, le Ministre du Budget en charge de la lutte contre la fraude fiscale. Or il avait non seulement fraudé le fisc mais menti effrontément sur sa propre fraude. Cela valut à Gérard Filoche d’être invité sur toute les chaînes, pendant plusieurs années, ce qui cessa à partir de la victoire d’Emmanuel Macron en juin 2017. Au BN du PS, face aux dirigeants du parti Harlem Désir et Jean-Christophe Cambadélis, Filoche prit l’habitude de défendre semaine après semaine une alternative de gauche et de publier ses interventions sur son blog. Il appela, en créant un site à ce seul effet, à la démission d’Emmanuel Macron, ministre de l’Économie de Manuel Valls et de François Hollande. 17 000 militants socialistes s’associèrent à lui en signant un texte. En vue du congrès de Poitiers, D&S milita pour une seule grande tendance de toutes les gauches socialistes et en effet, ils réussirent à rassembler, Emmanuelli, Hamon, Montebourg, Maurel, Lienemann, Guedj, Amirshahi, Fred Lutaud, autour du premier signataire, choisi comme consensuel, Christian Paul. Cette « dernière » gauche socialiste atteignit un record historique avec près de 30 % des voix. Mais Martine Aubry et ses amis ayant refusé de signer une motion commune, la majorité ne fut pas atteinte . Cambadélis avait fait un compromis d’importance avec Aubry, acceptant le rejet de « l’inversion de la hiérarchie des normes » dans le code du travail, selon laquelle les accords signés dans l’entreprise pourraient être moins favorables par rapport aux dispositions négociées au niveau de la branche. Pourtant, Hollande et Valls l’imposèrent dans la loi El Khomri. Les députés que la presse appela « les Frondeurs » s’opposèrent au projet de François Hollande de créer une « Déchéance de nationalité » pour les délinquants. Puis ils furent assez nombreux à l’Assemblée pour bloquer la loi El Khomry. À travers cette loi, expliquait Filoche, François Hollande opérait une rupture historique, théorique, pratique avec cent ans de Code du travail. Il déclarait « adapter les droits des salariés aux besoins des entreprises » alors que depuis un siècle, « le code du travail visait à adapter les entreprises aux besoins et droits des salariés ». Mais le Premier ministre Manuel Valls n’hésita pas à réprimer les manifestations de rues et à utiliser le 49-3 pour imposer au Parlement la loi El Khomri. Malgré une mobilisation très importante (manifestations, meetings, vidéos), à laquelle Gérard Filoche prit une part active – son engagement de deux décennies pour le droit du travail l’y prédisposait -, rien ne parvint à infléchir le gouvernement. Bien que François Hollande ait bénéficié au début de son mandat de Président de la République d’une assise politique importante – majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat, deux grandes villes sur trois, 61 départements sur 100 et vingt régions sur vingt-deux étant dirigés par la gauche -, cinq élections successives furent perdues. Le Rassemblement national ne cessait de gagner en influence. La stratégie mise en œuvre par Manuel Valls et François Hollande qui consistait à vouloir transformer le PS en « parti progressiste » pour nouer « une belle alliance populaire », fut catastrophique selon Gérard Filoche. Elle consistait, disait-il, à vouloir se débarrasser du Parti socialiste. Pour toutes ces raisons, Filoche réclama le retrait de Hollande de l’élection présidentielle de 2017 au BN de janvier 2016 et toute l’année 2016, jusqu’à ce que, empêché de toutes parts, Hollande soit obligé de se retirer. Il ne lui pardonnait pas d’avoir fait perdre au PS toutes les élections précédentes en ayant tenté, avec Manuel Valls, de le couper de ses racines et de le transformer en un parti « progressiste ». Le 21 janvier 2016 il avait participé, en vue des présidentielles à venir, à une réunion nationale de toute la gauche au plus haut niveau pour parvenir à une plateforme commune et à un candidat commun. Dans son esprit cela permettrait à Mélenchon de l’emporter contre Hollande, et, avec un seul candidat de gauche, d’éviter le désastre face à la droite. Mais Jean-Luc Mélenchon refusa et présenta sa candidature sur TF1. Il ne resta plus qu’à organiser des « primaires socialistes ouvertes ». Elles furent fixées aux 21 et 29 janvier 2017. Filoche se déclara candidat sur un programme qu’il résuma par les chiffres 1800-32-60-20-5 et 50 % : le Smic à 1800 euros, la semaine de 32 heures, la retraite à 60 ans, aucun salaire supérieur à 20 fois le Smic et pas plus de 5% de travailleurs précaires dans l’entreprise, 50 % d’énergies renouvelables. En compétition avec ses autres camarades candidats de la gauche socialiste, Lienemann, Montebourg, Hamon, il l’emporta à l’applaudimètre devant toute la gauche socialiste réunie à la Rochelle le 11 septembre 2016. Mais ses camarades avaient davantage de sièges au Conseil National du parti. Ils bloquèrent donc toutes les signatures nécessaires selon Cambadélis pour être pré-candidat officiel dans le PS. Le Canard Enchainé titrait « Filoche leur fout la pétoche », mais le 17 décembre il fut écarté de la primaire faute d’un nombre de parrainages suffisant. Il en avait déposé dix-sept ce qui était le nombre total exigé, mais ils distinguèrent entre les titulaires et les suppléants du CN. À défaut d’être candidat, il soutint d’abord Arnaud Montebourg puis Benoît Hamon, et ils parvinrent ainsi à l’emporter sur Manuel Valls soutenu par François Hollande. Ainsi, la gauche du Parti socialiste l’avait emporté contre le centre et la droite du parti. Mais il ne fut pas possible ensuite de convaincre Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon de s’entendre, regretta Gérard Filoche. Pourtant ils avaient été l’un et l’autre pendant vingt ans membres de la gauche du PS. Filoche mena du 29 janvier au 23 avril 2017 une bataille acharnée et publique pour un accord entre les deux gauches, Hamon et Mélenchon. Guillaume Balas, proche de Hamon lui demanda mi-mars 2017 de rédiger un projet d’accord en huit points, ce que Filoche fit et transmit. Mais en vain, les deux refusant au cours d’un dîner en tête à tête et décidant de s’opposer jusqu’au bout. Tout cela se termina par la défaite : le 23 avril 2017, Jean-Luc Mélenchon obtint 19 % des voix et Benoît Hamon 6 % alors qu’ensemble ils étaient crédités de 29 à 31 % des voix. Le soir, Gérard Filoche déclara à la télévision que « c’étaient les deux dirigeants de gauche les plus bêtes du monde, car s’ils s’étaient alliés, l’un serait président et l’autre premier ministre ». Malgré son score final non négligeable, Jean-Luc Mélenchon ne fut pas présent au second tour qui fut disputé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Filoche et ses camarades de D&S vécurent cette victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017 comme une grave défaite pour la gauche et pour le programme « social d’abord » qu’ils défendaient depuis des décennies. Il ne leur fut pas possible de tirer le bilan du quinquennat Hollande au Congrès du PS à Aubervilliers, les 7 et 8 avril 2018, la direction ayant modifié les statuts du PS pour les empêcher de déposer une motion. La rupture était dès lors consommée. Filoche fit dans le livre Macron ou la casse sociale (Éditions L’Archipel, 2018) une analyse critique et détaillée de la politique d’Emmanuel Macron qu’il qualifia de « thatchérienne ». Il condamna cette volonté de construire « une France start up », « une société sans statut », « post salariale », « ubérisée », supprimant les cotisations sociales. Cette déception expliqua sans doute la rapidité avec laquelle le 17 novembre 2017, à 22 heures, Gérard Filoche relaya un tweet contenant un photomontage contestable, sur lequel on voit en premier plan Emmanuel Macron affublé d’un brassard rouge orné d’un dollar, avec un arrière-plan plus sombre, où sur des drapeaux américain et israélien sont esquissés les visages de Patrick Drahi, Jacob Rothschild et Jacques Attali trois personnalités juives. Bien que s’étant aperçu quarante minutes après de l’existence de ce second plan, ayant effacé le tweet et s’en étant excusé, ses ennemis le taxèrent d’antisémitisme. Aussitôt le premier secrétaire par intérim du PS, Rachid Temal, annonça dans la presse que Filoche allait être exclu pour antisémitisme, une décision applaudie notamment par Manuel Valls qui affirma qu’il y a bien longtemps qu’on aurait dû le faire. En fait, il n’y eut aucun vote au PS, ni aucune suite statutaire. Le NPA, issu de la LCR, tout en condamnant le photomontage se s’opposa fermement à l’accusation d’antisémitisme : « Il a, il y a des années, quitté la LCR pour adhérer au PS. Au sein de ce parti de tous les reniements, à sa façon, il a défendu les intérêts du monde du travail. C’est en fait ce qu’on lui reproche » (site internet du NPA et L’Anticapitaliste] n°406, 23 novembre 2017, p.3 : « Filoche antisémite !!! »). Daniel Mermet ironisa « Filoche est aussi voleur, violeur et pédophile ? ». Filoche publia un Manifeste contre le racisme et l’antisémitisme. Une pétition « Pour Gérard Filoche. Pour l’honneur d’un militant » réunit des milliers de personnes, parmi lesquelles Guy Bedos, Patrick Chamoiseau, Annie Ernaux, Gérard Mauger, Gérard Noiriel, François Ruffin, Ernest Pignon Ernest : « Nous ne pouvons accepter cette accusation scandaleuse [d’antisémitisme], cette atteinte portée à l’honneur d’un militant qui a consacré sa vie entière à défendre les libertés syndicales et le code du travail, à lutter contre le racisme et l’antisémitisme (il fait partie des fondateurs de SOS-Racisme) ». Inculpé pour incitation à la haine raciale à la suite de la demande de neuf associations (Le Crif, la Licra, France-Israël…), il eut comme témoins Gus Massiah, André Rosevègue, Benjamine Veill, André Langaney. Le Parquet retira sa plainte en cours d’audience et il fut finalement relaxé en novembre 2018, les parties civiles n’osant pas faire appel. C’était le quatrième procès contre lui en vingt ans, gagné celui-ci aussi.
En lutte avec la Gauche démocratique et sociale (GDS)
Dans une interview au Journal du Dimanche, le 13 janvier 2018, il annonça que ses amis et lui quittaient le PS : « Je pars avec mes amis pour construire notre réseau, la Gauche démocratique et sociale (GDS). J’ai loyalement débattu et milité pendant vingt-cinq ans au PS. Le quinquennat Hollande a été un véritable choc […] Bref, un retour en arrière d’un siècle ». Tel Sisyphe, il poursuit son combat de toujours dans le cadre de la GDS, tenter de rapprocher les diverses forces de gauche, car comme le dit un des slogans de sa formation qui apparaît en bonne place sur son site : « Sans unité rien de grand n’est possible ». La revue mensuelle D&S en était à sa vingt-huitième année, complétée par une lettre hebdomadaire sur internet, un site, des blogs, une chaîne U-tube et 50 000 « followers » sur face book et sur twitter. Quant au mouvement des Gilets jaunes, il le soutint dès le début. Au journaliste Jean-Baptiste Mendès qui l’interrogeait le 23 janvier 2019, il répondait : « Il y a 5 % de casseurs, de fachos, mais 95 % des gens sont de gauche et cherchent une solution sociale » (Site Sputnik consulté le 19 juillet 2020). À vingt-cinq reprises, il alla sur le terrain pour les soutenir, dans le Vaucluse, la Drôme, les Vosges ou à Lorient et à Dreux (Eure-et-Loir) deux fois, en avril 2019 et le samedi 1er février 2010 (L’Écho républicain, 1er février 2020). En décembre 2019 et janvier 2020, il s’engagea encore pleinement en soutien de la grande grève contre la remise en cause du système des retraites. Puis encore, contre la façon dont la politique budgétaire de d’Emmanuel Macron, disait-il, avait désarmé le pays face à la pandémie du COVID19.

 

POUR CITER CET ARTICLE : 

https://maitron.fr/spip.php?article233874, notice FILOCHE Gérard (Roger Norman, Matti, Matti Altonen). par Jean-Paul Salles, version mise en ligne le 7 novembre 2020, dernière modification le 7 novembre 2020.

Par Jean-Paul Salles

Gérard Filoche, Marc Dolez, Jacques Généreux

 

ŒUVRE : -Nombreux articles dans L’Étincelle (JCR Rouen), La Lutte continue et La Taupe rouge(LC/LCR Rouen), RougeDémocratie&RévolutionDémocratie&SocialismeL’Humanité-DimancheSiné-HebdoPolitis. — Textes pour sa tendance dans les Bulletins intérieurs de la LCR aux noms variés : Bulletins d’histoire et de sociologie du XXe siècle, Centre d’étude et de recherche socialiste ou plus simplement Cahier du militant.
Ses livres :  Printemps portugais, éditions Actéon, 1984 ; -Le socialisme est une idée neuve, (collectif), 1991 ;-avec Julien Dray, Les clairons de Maastricht, Ramsay, 1992 ; Édouard Balladur et les 5 millions de chômeurs, L’Harmattan, 1993 ; Pour en finir avec le chômage de masse, La Découverte, 1995 ; Le Travail jetable, Ramsay, 1997 ; Le Travail jetable, non, les 35 heures, oui, Ramsay, 1999 ; Collectif, La République sociale, textes de référence, L’Harmattan, 1999 ; avec Harlem Désir, Julien Dray, Marie-Noëlle Lienemann et Jean-Luc Mélenchon, Sept jours dans la vie d’Attika, Ramsay, 2000 ; avec Sylvain Chicote, Bien négocier les 35 heures, guide pratique (et critique) à l’usage des salariés, La Découverte, 2001 ; avec Jean-Jacques Chavigné, Retraites : réponse au Medef, Ramsay, 2001 ;  Ces années-là … quand Lionel, Ramsay, 2001 ; 20 ans de CHSCT, étude pour le Conseil économique et social, éditions Journal officiel, 2001 ; Postface aux textes de Marx-Engels sur l’Afghanistan, Mille et une nuits, 2001 ; Carnets d’un inspecteur du travail, Ramsay, 2004 ; avec Gérard Berthiot, Jean-Jacques Chavigné, SOS Sécu !, Au Bord de l’eau, 2004 ; À celle ou celui qui portera les couleurs de la gauche en 2007, Ramsay, 2004 ; On achève bien les inspecteurs du travail, Gawsewitch, 2004 ; La vie, la santé, l’amour sont précaires. Pourquoi le travail ne le serait-il pas ?, Gawsewitch, 2006 ; Mai 68 histoire sans fin. Liquider mai 68, même pas en rêve, Gawsewitch, 2007 ;Salariés, si vous saviez…, La Découverte, 2008 ; Les caisses noires du patronat, Gawsewitch, 2008 ; Présentation du Droit à la paresse de Paul Lafargue, Le Passager clandestin, 2009 ; Les nouveaux carnets d’un inspecteur du travail, Gawsewitch, 2010 ; avec Jean-Jacques Chavigné, Une vraie retraite à 60 ans, c’est possible, Gawsewitch, 2010, rééd. actualisée, 2013 ; 68-98, histoire sans fin, Tome 2, la gauche socialiste, Gawsewitch, 2011 ; avec Jean-Jacques Chavigné, Dette indigne !, Gawsewitch, 2011 ; avec Cyril Gispert, Jean-François Claudon, Jean-Jacques Chavigné, Le choc, après Cahuzac, Gawsewitch, 2013 ; Comment résister à la démolition du Code du Travail ?, Le Vent se lève, 2014 ; Vive l’entreprise ?En défense du Code du Travai
l, Hugo & Cie, 2015 ; Comment résister aux lois Macron, El Khomri et cie ?, Le Vent se lève, 2016 ; avec Patrick Raynal, Cérium (roman), Le Cherche Midi, 2017 ; avec Richard Abauzit, Décortiquer les ordonnances Macron pour mieux les combattre, Éditions Démocratie et Socialisme, 2017 ; La révolution russe racontée aux ados (et à leurs parents), Éd. L’esprit du Temps ; Manifeste contre le racisme et l’antisémitisme, 2018, éditions Démocratie et Socialisme ; Macron ou la casse sociale, L’Archipel, 2018 ; Le social au cœur. Mai 68 vivant. Mémoires, L’Archipel, 2018.
SOURCES : Gérard Filoche, 68-98, une histoire sans fin, mémoires, Flammarion, 1998 et réédition augmentée, 2018. — Gérard Filoche, Mai 1968. Une histoire sans fin. Tome II 1994-2018 : les années PS, Atlande, 2021. — le Blog de Gérard Filoche. — notice Wikipédia sur Gérard Filoche consultée en juillet 2020. — site de la Gauche démocratique et sociale (GDS). — Archives privées Gérard Filoche (APGF) consultées en 2003. — revues mensuelles Démocratie&Révolution et Démocratie&Socialisme (28 années). — Thierry Pfister, « Les Trotskystes à l’école », Le Monde, 25 août 1971. — Jean-Claude Laumonnier, « Mai 68 à Rouen », L’Anticapitaliste mensuel, n°98, mai-juin 2018. — Pierre Juquin, De battre mon cœur n’a jamais cessé. Mémoires, L’Archipel, 2006. — Alain Krivine, Ça te passera avec l’âge, Flammarion, 2006. — Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du Grand Soir ou lieu d’apprentissage ?, PUR, 2005. — Hélène Adam, François Coustal, C’était la Ligue, Syllepse et Arcane 17, 2019. — Jacques Moreau, Les socialistes français et le mythe révolutionnaire, Hachette Littérature, Collection Pluriel, 2003. — « Louise, son père, ses mères, son frère et ses sœurs », Le Monde, 6 février 2005. — « Louise a deux mères, un père et une belle-mère », nouvelobs.com, 26 janvier 2017. — Le film « Louise, son père, ses mères, son frère et ses sœurs », de Stéphane Mercurio et Catherine Sinet (2004). — En 2003, rue Rambuteau, entrevue avec Gérard Filoche que je remercie de m’avoir ouvert ses archives avec libéralité. — Été-automne 2020 : nombreux échanges par mail.

 

C’est beau, hein, « ouvrier du Livre » ?

Je vais ici faire un travail de mémoire sans filet. C’est une période de ma vie (1978-1979) qui a duré deux ans pendant laquelle j’étais ouvrier du livre à Paris. Je n’ai, avant ce mois de novembre 2020, jamais rien écrit à ce sujet, je n’ai pas de notes, par d’archives, seulement ma mémoire, laquelle est forcément vulnérable quarante ans après.

Mon ami Yann Volant m’a demandé si je pouvais néanmoins rédiger un témoignage sur ce travail de l’époque.

Après avoir trop longtemps tardé pour répondre à cette sollicitation, la voici,  je vous la livre. Mais s’il vous plait, prenez là avec des pincettes, soyez indulgents, pardonnez aux imprécisions ou au erreurs, dans ma tête, c’est du « reconstitué » avec des prismes d’aujourd’hui .

Tout a commencé le 29 août 1978 au cours d’un comité central de la LCR, à Poissy, île des Moineaux, dans les locaux du CLAJ, où l’on me faisait procès parce que, membre du Bureau Politique, j’avais envoyé une lettre, qualifiée de « fractionnelle » à un camarade de Strasbourg, Jean-Claude Meyer (dont le pseudonyme était Matisse). Le rapporteur contre mon « fractionnalisme » fut Yves Salesse, et, à charge, Alain Krivine. Il fut soumis au vote deux sanctions possibles :  me « dépermanentiser »  et m’exclure du Bureau Politique. Le vote du Comité central aboutit à ce que je sois « dépermamentisé » mais en étant maintenu membre du Bureau Politique.

Il me fallut donc, le 1erseptembre, chercher un travail, d’autant que nul ne le savait à part sa mère et moi, mais Léa Filoche était conçue depuis le mois de juillet.

Fils d’ouvrier et d’aide soignante, je n’avais aucun bien ni revenu, j’avais 33 ans, j’avais déjà fait une douzaine de boulots différents pour vivre (moniteur, vendeur, nettoyeur, pion maitre-auxiliaire, chauffeur-livreur, conducteur de train, manutentionnaire sur le port, facteur, prof de philo remplaçant, journaliste, imprimeur) je ne doutais pas que j’en trouverais un autre – tout en étant bien décidé à continuer mon combat politique avec la LCR et dans le LCR.

 

C’est beau, hein, « ouvrier du Livre »

 

Cela se fit immédiatement grâce à mon camarade Jean-Michel Vallantin qui me proposa :  « Je suis « permanent  du Livre », je te fais embaucher, t’inquiètes ».J’acceptais aussitôt sans bien savoir quelles allaient être mes tâches.

J’étais embauché « par Blanqui ». Je connaissais les « chefs » de « Blanqui » parce que j’avais eu la charge d’aller négocier avec eux, siège de la CGT du Livre, au nom de la LCR en 1975 quand nous préparions notre propre imprimerie (Rotographie) pour publier le quotidien Rouge (Société de presse nouvelle SPN). C’était l’époque des grandes batailles du Livre, les « rodéos » dans les rues de nuit avec le Parisien Libéré et le groupe Amaury, qui voulait casser le syndicat et  les droits des salariés.  Notre journal Rouge et notre imprimerie militante ne pouvaient se permettre de respecter la convention du Livre et je devais leur expliquer cela : ils m’avaient reçu courtoisement, payé un pot, et fait comprendre que notre petite entreprise n’était pas un sujet dans leurs préoccupations.

C’était « Blanqui » dont j’étais devenu, un des « permanents » (dans ce cas-là ça n’avait pas un sens syndical) et qui me donnait des ordres, m’envoyant à tour de rôle dans une imprimerie ou une autre. Jean-Michel Vallantin bien introduit dans le cœur des décisions du planning me transmettait mes horaires et les lieux, d’un jour à l’autre.

Ça consistait à aller dans les différentes sociétés de presse, œuvrer à la sortie des rotatives. J’étais une sorte d’intérimaire, non pas commandé par les patrons, mais par le syndicat CGT du Livre. Je n’allais jamais au bureau des permanences, mon salaire m’était versé en direct sur mon compte, avec des fiches explicatives récapitulant mes services, et différentes feuilles de paie, imprimerie par imprimerie, journal par journal. Les patrons payaient Blanqui qui me faisait suivre. Je n’ai jamais eu de contrat de travail écrit mais j’étais « à disposition », selon les besoins des imprimeurs des journaux et le planning du syndicat. Tout se faisait par téléphone : «  – Tu vas au JDD demain » « - Tu vas à l’Huma cette semaine ». «  – Tu remplaces au Monde ».Mon seul instrument de travail était une « serpette », sorte de petit couteau arrondi avec une poignée courte pour bien le tenir en main. Cette serpette me servait à couper la ficelle après avoir « ficelé » les paquets de journaux.

J’étais « ficeleur ».

C’est un monde aujourd’hui totalement disparu.

Par exemple, j’allais à France-Soir, rue Réaumur, c’était un des meilleurs « services ». J’arrivais vers onze heures, minuit, une heure, c’était selon et j’allais me poster à la réception des paquets de journaux sortant de la rotative. On était debout dans une atmosphère déshumanisée, tantôt glaciale, tantôt trop chaude. Il y avait une sorte de tapis roulant avec des « coudes » et nous étions placés en différents endroits pour empêcher les paquets de « bouchonner ». Si cela arrivait, il suffisait de redresser le paquet et de le pousser avant que les autres ne s’accumulent et bloquent toute la chaîne. Parfois les paquets qui étaient automatiquement ficelés, en cordons plastiques, par une machine, arrivaient éclatés : alors nous avions des ficelles et devions le reficeler aidé de nos serpettes. Il fallait faire vite. Il me fallut apprendre le « coup de main », un certain art de manipuler les journaux tout en reconstituant efficacement les paquets. Ensuite on alternait avec les collègues, souvent des jeunes, syndiqués à la CGT, des étudiants syndiqués à l’UNEF, pour attraper et ranger les paquets, arrivés en bout de tapis roulant, dans les camions qui les emportaient partout en France. Tout cela allait très vite, à l’époque il n’y avait pas de facsimilés, France-Soir Réaumur servait toutes les librairies du pays, une noria de camionnettes y contribuait. Ma fonction était bien circonscrite : d’assurer le lien entre la sortie de la rotative, le ficelage des paquets, leur mise en camion.  Le service de France-Soir ne durait jamais 8 h comme il était indiqué sur la commande, si le papier de la rotative ne se cassait pas, cela pouvait ne durer que deux heures : « fini parti ». Habitant rue Rambuteau, je partais de chez moi vers minuit et rentrais souvent vers 2 ou 3 h du matin. Ce qui me brisait quand même ma nuit, soit que l’attendais en lisant l’heure tardive de mon départ, soit que je rentrais finir ma nuit (et parfois Jean-Michel Vallantin et ses amis venaient me chercher pour un festin tardif avec libations dans un restaurant des Halles, « Au pied de cochon » souvent).

Je gagnais une somme très coquette à chaque service,  car mes congés payés (8 semaines) et mes 13° et 14° mois étaient inclus proportionnellement ainsi que des primes aléatoires selon les jours et les différents imprimeries où je travaillais (nuit, dimanche, férié). Jamais je n’ai gagné autant d’argent de ma vie. C’était théoriquement interdit, mais quand des raisons militantes m’avaient empêché de faire un service, j’en faisais deux dans la même journée qui suivait. Certains de mes collègues avides d’argent en faisaient trois. Une fois, en plein milieu de la nuit, le délégué CGT nous demanda de nous arrêter et décréta une grève surprise immédiate, en nous précisant rapidement que le journal contenait un supplément imprévu.  Je lui demandais bêtement «  - Et alors ? », il me répondit que « les paquets étaient plus lourds », et nous eûmes 50 francs de plus pour ce service. Comme l’expliquait un de mes camarades « - Tu vois, on fait le même travail qu’un ficeleur au BHV, mais lui, son patron ne craint pas trop que ses colis arrivent en retard,  il est payé au Smic, tandis que nous, les journaux sont périssables, et le patron meurt de trouille que le journal n’arrive pas à temps dans le kiosque, donc il paie cher pour s’en assurer. »

J’allais dans différentes imprimeries, au Figaro et au JDD rue d’Aboukir, à Investir rue du Croissant, à l’Humanité-Poissonnière, au Monde Plaine-St-Denis et aussi dans les entrepôts des NMPP, boulevard Mac’Donald.

Je passais le plus souvent de chez moi à pied, derrière Saint-Eustache, prenant la rue Montmartre, passant de l’ancien secteur des boucheries à celui des imprimeurs, lorsque, disait Aragon, « l’odeur du sang cède la place à l’odeur de l’encre ».

Les services qu’on préférait c’était le JDD, un service court, sans histoire, doublement payé au tarif du dimanche.

C’était aussi l’Huma à cause de la bonne atmosphère de camaraderie au travail. Là aussi le service était vite expédié et bien payé.

Ensuite l’imprimerie du Croissant, un autre service court de fin d‘après midi avec prime pour sortir « Investir ». Je me rappelle que des pauvres venaient y chiper un ou deux paquets de journaux pour les revendre à leur compte, et que l’un des patrons descendait lui-même de son bureau pour passer ceux qui restaient en trop au bleu de méthylène, en nous regardant d’un oeil soupçonneux.

Au Monde, les rotativistes, dans leur vestiaire, avaient un frigo et chacun leur bouteille de Ricard avec leur nom marqué dessus. Ils payaient à tour de rôle une tournée, ce qui faisait courir quelques risques pour le travail, car, après cinq ou six « jaunes », l’effet était garanti. Je me gardais de suivre cet entrainement et ne dépassait jamais le deuxième verre. Le travail y était plus difficile, car les journaux arrivaient entre nos mains, pliés en huit et c’étaient nous qui faisions les paquets. Or attraper 60 journaux, les compresser entre deux mains, les soulever, les faire tournoyer, virevolter en les entourant, en croix, par la ficelle qu’on fait glisser et qu’on resserre par un nœud coulissant, coupant d’une même mouvement le reste de la corde à l’aide de notre serpette maintenue en main pendant toute l’opération, ce n’était pas si facile ! Les premières fois que je m’y exerçais, le paquet s’éventra par le centre,  et il me fallut rechercher à quatre pattes les journaux dans toutes les directions, sur le tapis, par terre, sur la table voisine. Mes collègues expérimentés m’attendaient au tournant et éclatèrent d’abord maintes fois de rire à mes tentatives avant de m’apprendre patiemment les bonnes manières. Eux qui allaient à toute vitesse et en faisait même concours entre eux, surent décomposer leurs gestes, pour me montrer la technique. Quand même il me fallut des semaines pour arriver à leur niveau et, à mon tour, jouer les artistes funambules avec mes 60 journaux à la fois : « - Tu vois qu’on mérite notre salaire, appelle un patron pour qu’il fasse ça, on va se marrer ».

J’allais souvent à Mac Donald, porte d’Aubervilliers, sur « les maréchaux ». Là, c’était un complet service de nuit de 9 h du soir à 6 h du matin. On n’aimait pas y aller, mais c’était impératif dans le partage de nos plannings. C’était un immense hangar où travaillaient des centaines de femmes et d’hommes. Tous les journaux, revues, magazines de la capitale, y arrivaient par palettes entières tout au long des nuits, des jours, toute la semaine. La nuit, ça commençaient par les quotidiens les plus urgents, puis les hebdomadaires, puis les magazines mensuels. Les « bricarts » (les contre maitres) nous apportaient des palettes entières et nous étions chacun derrière des casiers allant à mi hauteur de notre taille à celles de nos bras levés. Nous repartissions les différents type de journaux dans ces casiers et de l’autre côté des casiers des femmes les saisissaient selon des carnets de commande, les triaient, les assemblaient en petits et moyens paquets, les étiquetaient en adresses de librairies, de « maisons de la presse » de tout le pays, puis ils partaient sur un tapis roulant, se faisaient plastifier en bout de chaine, et reprendre en charge dans une noria de camionnettes qui partaient aussitôt.

Le travail était sexué : avec les serpettes, les hommes découpaient les palettes et « bourraient » les casiers de façon à ce que les femmes ne soient jamais en manque et ne ralentissent jamais. Le contremaître, lorsque nous tardions à approvisionner  les casiers, venait nous relancer : « - Traînes pas, bourres ta femme ».

Il y avait 90 % de femmes et 10 % d’hommes dans le gigantesque atelier. Tous les contremaîtres étaient des hommes. Le travail était organisé de façon sexiste à l’avantage de hommes et au détriment des femmes. Le boulot des hommes était censé « soulever des poids » et répartir des kilos de papier, il était aussi plus espacé : quand les casiers étaient pleins les hommes attendaient assis, les femmes étaient toujours debout, triaient des petits tas de magazines mais n’arrêtaient jamais.

Le boulot sexué se répercutait dans tous les sens car les femmes plaisantaient comme des charretiers contre les hommes : «  – T’as amené tes joyeuses ce soir ? » « - Tu nous les montres »  «  – Bon, cette nuit, on fait un concours de culs ronds et de culs plats »    «  – Ah, celui-là il a le cul plat » «  Le mien, il a un cul rond ! ».Et un homme qui traversait l’atelier, se voyait mettre la main au cul pour « tâter ». «  – Je l’ai tâté celui-là, c’est du bon bien rond. »

Moi, je « bourrais » les casiers au maximum pour pouvoir lire entre temps la presse que j’avais ainsi dans les mains. Chaque nuit, j’avais toutes les informations, je lisais tout, je partis même avec des journaux, et me trouvais ainsi plus informé que les autres quand j’arrivais au bureau politique de la LCR auquel je participais toujours. Il n’y avait pas internet, pas de téléphones portables, c’est au cours de ces nuits-là que je me cultivais, sur les révolutions nicaraguayenne, iranienne, l’intervention russe en Afghanistan, les grandes grèves de la métallurgie, les dernières années de Giscard. Finalement, de ce point de vue, ce me fut un boulot utile.

Mais les nuits à Mac Donald étaient longues :  il y avait une énorme horloge dans le grand hangar, on la voyait de partout. Je me rappelle que les heures étaient interminables. De 9 h à minuit, les aiguilles ne semblaient jamais bouger. La grosse aiguille ne remontait pas, on aurait dit qu’elle était lestée de plomb. De minuit à quatre heures, la même grosse aiguille semblait ne pas vouloir redescendre, le mécanisme semblait l’avoir bloqué. N’importe comment quand je la regardais, avec attention, à la dérobée, subrepticement ou longuement, cette grosse aiguille me décevait toujours.

A quatre heures du matin, il y a avait une pause repas d’une demie heure. Qu’on ait faim ou pas, tout le monde se précipitait,  les hommes mangeaient avec les hommes, les femmes avec les femmes. Les hommes buvaient des bières Pelforth, les femmes du Muscat. C’était à qui allait en boire le plus, parce que ça aidait à faire passer le temps restant plus vite,  de 4 h 30 à 6 h. Ensuite on était des zombies, plus personne ne se parlait, le travail ralentissait, puis on courait tous, épuisés, vers le premier métro ou le premier bus. Dans la bouche de métro de la Porte d’Aubervilliers, j’arrivais devant les grilles encore fermées. On étaient des dizaines dans le noir à attendre leur ouverture. Quand c’était l’heure on se précipitait dans les rames, mais les lumières étaient encore éteintes, alors chacun s’asseyait et commençait à somnoler. Et puis il y avait le signal sonore et les lumières s’allumaient brutalement, secouant les corps, les têtes se redressant tant bien que mal. Généralement les femmes étaient plus dignes et plus belles que les hommes, elles s’étaient remaquillées fièrement par-dessus leurs fatigues tandis que la barbe des hommes les rendaient gris et hâves.

Une fois que j’étais de jour, il y eut une grève…  de femmes. Pour une dispute avec un contremaitre, les femmes avaient fait une assemblée et décidé d’arrêter. Les hommes immobiles étaient restés à leurs places quasi tétanisés ou gênés. « - Qu’est ce qu’ils vont faire ? » demanda une des femmes leader. Je me sentais mal à l’aise, mais je quittais mon poste et je marchais vers elles. «  - Y’en a un qui se décide mais les autres ? » Les autres hésitaient mais ne bougèrent pas, ce qui me mit davantage mal à l’aise, isolé, j’eus peur d’être démagogique, je fis quelques pas en arrière pour aller rechercher des collègues et les entrainer. «  - Ah tu vois, il recule, y’a rien à attendre des mecs ». Une grève de femmes contre les hommes. Tous et toutes travaillaient dans le même syndicat. C’était tendu et violent. Je décidai de retourner vers elles. Un bricart vint leur crier d’un ton agressif de se remettre au travail, elles refusèrent en l’insultant. Toute la presse du jour était bloquée et évidemment la direction du dépôt vint enfin proposer de négocier. Je n’ai pas su ce qui avait été conclu, à part « qu’elles avaient gagné ce qu’elles voulaient » me dit un des contremaîtres avec un accent de mépris.

J’ai vécu ainsi pendant deux ans, Léa avait un an et une petite Emma était apparue, jusqu’à ce que je redevienne majoritaire dans la LCR en 1979 (thèses T4, congrès de Saint-Gratien) et que les mêmes qui m’avaient « licencié » pour un simple courrier me demandent de redevenir « permanent »  au quotidien Rouge à temps plein. Pendant deux ans je n’avais jamais aussi bien gagné ma vie – bien plus que quand je deviendrais inspecteur du travail, même en fin de ma carrière. Permanent au Smic, je (re)diminuais par trois mon salaire et regrettais aussi, de ce point de vue, de n’être plus « ouvrier du livre ».

C’est beau, non, « ouvrier du Livre » ?

Je voulus garder ma serpette, pour je ne sais quelle raison, sans doute comme souvenir de ce monde disparu, mais elle s’est égarée.

Gérard Filoche (7 novembre 2020)

 

PS :

1°)Jean-Michel Vallantin nous a quitté prématurément à l’âge de 60 ans, il savait chanter comme pas un, Gaston Montéhus et Aristide Bruant (notamment « La filoche » et « Les mains blanches »), la Commune n’est pas morte et le Chant des partisans, dans nos longues soirées fraternelles et nos nuits de libation, c’est à ce bon vieux camarade que je rends hommage ici et que je remercie encore de tout coeur.

2°) je n’en avais pas fini avec le Livre : quand je suis devenu, en 1982, contrôleur du travail à la formation professionnelle, j’ai eu l’occasion fortuite de visiter un organisme appelé « Coforma » et de rapporter en sa faveur auprès des commissions officielles de la Préfecture pour qu’il obtienne un agrément de formation, je sus alors qu’il s’agissait du syndicat CGT des correcteurs.

Je fus invité à un « célèbre Alla » du Livre, à Blanqui en l’honneur des « stages Rigoud », il y avait 400 personnes au moins, et les murs vibrèrent quand 10 puis 100 puis 400 crièrent « Alla … allaa… alaaaaaa  « A la santé du confrère qui nous régale aujourd’hui » ! »

3°) Et encore : après avoir passé le concours d’inspecteur du travail et suivi la formation à l’INT de Marcy l’Etoile près de Lyon, de 1985 à 1987, j’ai fait mon « stage » de deux mois à l’hiver 1986 au « Journal officiel ». C’était, peu le savent, une coopérative où les 900 salariés étaient syndiqués CGT, et n’avaient pas le droit de faire grève – sauf symboliquement. Ils avaient un Préfet spécial pour les contrôler. On en était encore aux « typos » en plomb et aux maquettes sur table avec filets. C’est là que j’ai rédigé un « mémoire » intitulé « Du plomb à l’électron ».  (Cf. archives INT)

 

 

 

 

Ne mettez pas cent milliards pour les riches, mettez-les pour les salariés, les jeunes et les pauvres

 

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Ne mettez pas cent milliards pour les riches et les chefs d’entreprises,

Mettez-les pour la santé et la vie des salariés, des jeunes et des pauvres,

 

En mars déjà, la politique de Macron nous a fait mal

 

En mars c’était à cause de l’austérité budgétaire imposée depuis 2015 par  Macron : il n’avait respecté ni le principe de précaution ni les principes de prévention. Il manquait de lits, de respirateurs, de gel, de masques, de blouses, de gants, de lunettes, de seringues, de pousse-seringues, d’écouvillons, de médicaments, de curare, et surtout de soignants dans tous les domaines. Il y eu 30 000 morts recensés du Covid et ceux qui n’ont pas pu être soignés à cause du Covid. Les malades ont été « triés », le droit à la vie et à la mort, a découlé en direct des décisions budgétaires, des choix de Macron depuis 5 ans.

 

Le capitalisme c’est la recherche du profit maximum, un système qui entre frontalement en contradiction avec les droits et besoins prioritaires de santé des salariés.

Ni la recherche ni les politiques de santé nulle part n’ont disposé des moyens de prévention, et le principe de précaution est resté vain.

 

Rappelons que Macron a d’abord refusé de confiner le 6 mars, puis concédé un premier confinement du 15 mars au 11 mai.  C’était à contre cœur, de peur d’être lynché par le peuple menacé par la pandémie. Ce confinement c’était une concession, un hommage du vice à la vertu, du capitalisme au socialisme, une priorité brièvement et désespérément concédée à la santé contre le profit.

 

Pour compenser leur manque à gagner auprès des riches et des patrons, Macron en a profité pour abonder avec des dizaines de milliards les caisses des entreprises, baissant les impôts et cotisations sociales, ce qui a eu pour effet de vider les caisses de la sécurité sociale, des aides sociales, des services publics.

 

Ce gouvernement préfère l’économie capitaliste à la santé.

Il donne aux riches alors que la pandémie frappe les pauvres.

Il donne aux chefs d’entreprise alors que ceux-ci licencient.

 

 

Il n’a pas anticipé une seconde vague, au contraire, il a fermé encore et encore des centaines de lits, limité les moyens exigés par les hôpitaux et les soignants.

Il a même pris un décret permettant de licencier des soignants.

Il a même imposé le paiement d’un forfait de 18 euros aux urgences

Il vient de fermer l’Hôtel Dieu, à Paris, il n’utilise pas le Val-de-Grace, il ferme encore des centaines de lits dans toute la France, il impose ainsi 80 % de non-prises en charge de l’hospitalisation pour d’autres maladies, il ne réquisitionne pas à plein le secteur privé.

Les étudiants-soignants qui sont appelés en renfort sont mal payés, mal traités alors faut un plan massif de recrutement et de formation accélérée – en payant de forts salaires et des primes à l’embauche. Car s’il y a une 3ème ou 4ème vague épidémique ce sera un désastre. C’est le moment d’imaginer l’hôpital de demain, rompu à l’urgence et au déploiement de moyens exceptionnels, à rebours des années de restrictions budgétaires imposées aux soignants et aux patients depuis trop d’années.

 

Macron n’a rien concédé, en dépit de ses promesses, aux salariés dits « de première ligne » qui ont fait marcher le pays, éboueurs, vendeur, livreurs, chauffeurs, nettoyeurs, caissieres, femmes de ménage. Il leur a refusé la reconnaissance du Covid pour « maladie professionnelle ». Il n’a pas investi dans les services publics, ni dans l’emploi public si nécessaires.

 

Il a préparé un budget d’austérité pour 2021, il pris dans les caisses de la sécu, sans y remettre, il a donné la priorité au CAC 40, aux grosses entreprises, à la police et même aux militaires, au détriment des petites et des « indépendants». Il a soutenu le blocage des salaires, le versement d’un chômage partiel limité à 84 % du salaire pour 12,5 millions de salariés, imposé un télétravail surchargé et pénible à 8,5 millions de salariés, insuffisamment soutenu les précaires, CDD, intérimaires, saisonniers, intermittents, pauvres, mal logés, menacé les chômeurs, les sdf.

 

En octobre, Macron c’est pire qu’en mars

 

Ni prévention ni précaution.

 

C’est seulement quand il s’est révélé que sa politique nous livrait à une seconde vague de Covid, que tardivement il s’est résolu à imposer un couvre feu, mi-octobre. Puis comme c’était manifestement insuffisant, il a été obligé d’instauré un trop tardif et fort insuffisant déconfinement – partiel limité à un mois – et qui est évidemment mal compris, mal toléré et mal respecté. Alors qu’à nouveau, et par défaut d’avoir mis en oeuvre les solutions alternatives ignorées et refusées, c’est un confinement completqui s’impose « coûte que coûte ». Car on se trouve confronté à un virus qui progresse partout dans le pays et partout ailleurs.

 

Dans cette situation tragique, s’ajoutent, à l’absence de mesures puissantes pour l’hôpital public, l’absence de médicaments, de la recherche, un choix imbécile de fermer les petits commerces et de laisser ouvertes les grandes surfaces, une législation qui tient les sous-traitants à la merci des donneurs d’ordre et des banques. C’est le même choix aberrant d’opérer une « politique dite de l’offre », alors que c’est la demande qui est en cause, alors que les salaires, les minimas sociaux devraient augmenter, alors que les licenciements devraient être contrôlés, qu’il faut compenser le chômage, l’appauvrissement et la faim qui frappent. Un million de personnes supplémentaires en dessous du seuil de pauvreté ! Dix millions au total !

 

Jamais il n’y a eu tant besoin d’imposer le respect du droit du travail, à domicile ou non, le partage du travail comme des richesses produites par celui-ci dans les entreprises. Mais au contraire celles-ci sont laissées sans contrôle alors qu’elles trichent massivement sur le chômage partiel.

 

Il faut distribuer des aides alimentaires et des logements (interdire les expulsions, bloquer les loyers, taxer les gros bailleurs) et légiférer sur le télétravail.

 

Enfin la situation de l’école (de la maternelle à l’université) est tragique entre fermeture des classes, des cours, des cantines scolaires, des garderies, au point que les lycéens sont obligés de se rebeller pour assurer leur propre sécurité sanitaire face à Macron qui dépense l’argent public a la répression au lieu de le dépenser pour recruter 100 000 emplois jeunes pour enseigner et encadrer dans toutes les besoins des écoles.

 

Macron donne aux riches quand les pauvres meurent

 

L’autre choix aberrant du gouvernement est de baisser les impôts alors qu’il y en a tant besoin : il faudrait prendre tous les dividendes, rétablir l’ISF, instaurer un impôt progressif sur les sociétés et un prélèvement exceptionnel massif sur toutes les fortunes mobilières et immobilières.

Faire payer aux pauvres une tragédie qui frappe déjà les pauvres, transférer aux riches le maximum des aides d’état et abaisser tous les moyens de droit de défense des salariés (le report des élections politiques et professionnelles, un état d’urgence policier y compris la mise en cause du droit de manifester et de filmer les policiers qui commettent des exactions) constitue le comble du comble de l’injustice de ce gouvernement.

Après cette analyse et tout en soulignant le besoin urgent d’une autre politique nous devrions tous ensemble à gauche, mettre en avant les revendications immédiates et urgentes qui s’imposent pour mette en place un bouclier social et sanitaire.

Celui-ci peut se décliner tout de suite en 4 grands axes de propositions.

 

Un bouclier sanitaire et social

 

Ne mettez pas cent milliards pour les riches et les entreprises,

Mettez-les pour la santé et la vie des salariés, des jeunes et des pauvres,

Premier axe : Un plan massif pour l’hôpital public et les établissements médico-sociaux

Il manque 100 000 emplois. Il faut un plan massif de recrutement et de formation accélérée pour l’hôpital avec revalorisation de 300 euros des salaires des agents (aides-soignants, infirmières, agents de propreté, brancardiers, ambulanciers,…). Il faut rendre attractifs les métiers du soin. Donner un 13° et un 14° mois à tous et notamment à l’embauche lorsque le contrat est signé. Retrait de l’amende de 18 euros pour accéder aux urgences.

Idem pour l’aide et le soin à domicile et l’ensemble des lieux de vie collectifs (EHPAD, résidences autonomies mais aussi foyers de vie, foyers d’accueil médicalisés…). Les Ehpad doivent être toutes prises en main et sous contrôle public, il ne doit pas y avoir « d’or gris » aux actionnaires, tous les établissements doivent être à but non lucratif.

C’est toute une économie de la santé et de la recherche pour le présent et le futur qu’à cette occasion il faut reconstruire. De même qu’il faut redonner un vaste élan à tous les services publics, école, transports en commun, communications et au service de l’écologie.

 

Second axe : augmenter les minima sociaux et les salaires

 

La pauvreté, le chômage augmentent. Il faut garantir un minimum social pour que personne ne soit en dessous du seuil de pauvreté. Soutien total aux organisations de chômeurs. Abrogation de la réforme de l’assurance chômage.

Distribution de denrées et de repas, hébergements en gymnases des personnes à la rue, fonds locaux de solidarité avec la culture, les associations. Blocage des loyers, interdiction des expulsions, logements d’urgences.

Il faut un plan national de 100 milliards d’euros pour abonder les efforts des collectivités locales et des associations.

Un plan qui instaure un minimum social garanti à hauteur de 80 % du Smic.

Le chômage partiel doit être un outil de la réponse sanitaire.

Il doit être indemnisé à 100 %.

Il faut contrôler tous les licenciements au préalable.

Augmenter le Smic et les salaires des premiers de corvée et des salariés dits de seconde ligne. 300 euros mensuels pour toutes et tous ne serait que justice à commencer par le Smic. Il faut payer à hauteur de l’utilité sociale, valoriser l’accompagnement, l’assistance, le service rendu.

Ce sont les salariés qui font marcher le pays. Il faut restaurer et développer leurs droits injustement supprimés ces dernières années, les institutions représentatives du personnel, dont les CHSCT.

 

Troisième axe : des moyens pour l’école publique

 

Les lycéens se mobilisent pour des moyens d’étudier, les jeunes et les profs réclament une organisation en demi-groupes. Ils ont raison.

Il faut des mesures immédiates de protection et de soutien. Il faut des recrutements d’adultes pour l’école publique, une revalorisation des salaires, un plan d’ouverture de nouveaux locaux.

100 000 emplois jeunes pour aider, encadrer, compléter les besoins nouveaux apparus, du fait de la pandémie, dans toutes les écoles

La jeunesse lycéenne et étudiante, les enseignants ont besoin de réseaux Internet performants partout sur le territoire. Plutôt que de précipiter les dépenses pour la 5G, il y a besoin d’une couverture 4G partout.

 

Quatrième axe : Répartir les richesses autrement, taxer les bénéfices

 

Mille entreprises font 50 % du PIB, c’est elles qui décident de tout, et encaissent tout en dernière instance, celles-là ne doivent pas être aidées mais elles doivent aider (tous les dividendes doivent y contribuer) le pays dans lequel elles font tant de bénéfices.

Taxer fortement les GAFA devrait relever de l’évidence, taxer les bénéfices du CAC 40  et imposer aux banques d’assurer le crédit aussi.

C’est là et dans la lutte contre la fraude fiscale, contre « les 600 milliards» qui manquent à la France, qu’on trouve en urgence les nouvelles ressources nécessaires pour financer les mesures sociales et sanitaires.

Quant aux aides publiques nécessaire aux entreprises en difficultéelles doivent être conditionnées à l’emploi et contrôlées dans leur usage sans exception.

Notamment il faut renforcer le fonds de solidarité pour soutenir les PME et TPE surtout les activités culturelles, touristiques, événementielles. Mais il faut en même temps légiférer pour une organisation de la sous-traitance, pour que les donneurs d’ordre soient responsables de ce qui se passe sous leurs ordres, qu’il n’y ait qu’un seul niveau de sous-traitance, que les sous-traitants soient alignés sur la convention collective des donneurs d’ordre, que les unités économiques et sociales soient juridiquement reconnues afin d’interdire le morcellement des droits des salariés, d’interdire l’ubérisation, la précarité.

 

Les forces politiques de la gauche et de l’écologie peuvent défendre ensemble ces mesures d’urgence collectivement et constituer ensemble un comité national d’urgence et d’action.

 

Petits commerces et grande distribution, nulle équité, jamais

Regard d’une fille de commerçants qui a bien grandi

Deux jours que Bruno Retailleau organise habilement la défense de l’équité entre les commerces. Pas la défense des petits commerces et des bourgs, non. La défense de la libre concurrence. La droite et les commerces… comme la droite et les agriculteurs… La droite qui pense que tous les commerces se valent, que toutes les cultures se valent. La droite qui accompagne les changements, s’en accommode mais surtout n’enclenche rien, ne critique jamais rien, ne prend pas position. La droite de la liberté d’entreprendre et de réussir. Réussir soi sans jamais s’interroger sur : réussir, au détriment de qui ? Qui refuse d’interroger le système. La droite vendéenne devenue dans la presse fer de lance du soutien aux petits commerçants obligés de fermer quatre semaines dans les bourgs des villages et villes. Parce que COVID.

Cette même droite qui ne dénonce pas aujourd’hui l’implantation d’Amazon, pire qui l’accompagne en jetant toutes les critiques d’un revers de main, au nom d’une sacro-sainte antienne dont on sait pourtant qu’elle est fausse, la création d’emplois. Création d’emplois de Bezos quoiqu’il en coûte. Disparition des sols et de la culture des terres. Prix à payer pour les salariés à bas coûts et aux conditions de travail scandaleuses. Retour sur investissement nul pour un Bezos qui ne paie pas ses impôts. Création d’emplois de Bezos pour Bezos. Au détriment de nous tous.

Cette même droite qui dans les années 1990 louait le nouveau modèle dit de grande distribution. Parce que c’était l’avenir. Qui autour de la famille Leclerc obtenait la libéralisation des prix des carburants. Ce même Leclerc qui échouait sur la remise en cause du prix unique du livre, et c’est tant mieux ! Celui là-même qui voulait casser tous les prix, vendre de la pharmacie… mais à quel prix justement ? Celui des fermetures des officines et des boutiques en villes. Commerces de bouche, de fringues, quincailleries.

Le libéralisme apprenait tranquillement à diviser pour mieux régner. Diviser les gens, entre consommateurs et salariés. Les uns se satisfaisant des prix bas à l’achat sans se soucier des conditions de travail des autres. Comme s’ils n’étaient pas un. Comme si les conditions du travail d’un secteur entier, celui de la grande distribution : salaires au minimum, temps partiels subis, horaires à rallonges, n’auraient aucun impact sur le reste du monde. Sur les conditions de travail du reste du monde. Comme si la puissance de la grande distribution ne devenait pas telle qu’elle imposerait bientôt tout aux producteurs et transformateurs.

Les élus qui crient aujourd’hui à l’inégalité de traitement des petits et des grands alors qu’ils l’alimentent au quotidien. Qui inaugurent des centres commerciaux toujours plus grands, toujours plus beaux et qui t’assènent aujourd’hui d’aller acheter dans les boutiques, pour sauver ton voisin. Sauf que le système qu’ils ont entretenu ne te permet plus d’aller dans le commerce d’à-côté où tout y est plus cher. Et encore, ça c’est quand il en existe encore car, la plupart du temps, il n’y a même plus de boutiques à-côté.

Ils nous ont divisés. Les salariés mal rémunérés, clients de la grande surface du coin en rentrant du taf. Tout sur place, petits prix, caddie rempli. Dont le salaire arrive à suffire justement parce que, heureusement, à Carrefour, Lidl ou Leclerc c’est pas cher. Ils nous ont divisés. Les agriculteurs mal rémunérés, clients eux-mêmes de la grande surface pour les mêmes raisons. Un serpent qui se mord la queue.

Et voilà qu’aujourd’hui, on t’intime de faire tes courses là où tu n’as financièrement pas les moyens d’aller acheter. On te ferme le rayon livres de la grande surface alors que la bibliothèque de ton bled a les portes closes. On te ferme le rayon livres de la grande surface alors que c’est le seul endroit à des bornes à la ronde où tu peux acheter un bouquin pour tes gamins.

Voilà que tu te retrouves plongé dans un truc plus grand, qui te dépasse et qui fait système. À force de complaisances, à force de considérer que tout accompagner, dans le respect de ce qu’est chacun, petits et gros commerçants, les élus ont laissé tomber les petits. Bruno Retailleau a déclaré au Sénat cette semaine qu’il fallait “rétablir l’équité entre les commerces”. Or, d’équité, il n’en existe aucune. Défendre les petits et les grands, c’est laisser gagner les grands. Et regarder les petits baisser les volets de leur boutique tant aimée les uns après les autres. En politique, ça s’appelle le libéralisme et c’est un choix qui, s’il en enrichit quelques-uns, collectivement, nous coûte cher.

 

Non au travail payé à la tâche

Au boulot n° 514 à lire dans l’Humanité Dimanche

 

Le pire c’est qu’ils nous font revenir au travail payé à la tâche, à la mission, au chantier, au forfait. C’est la plus sûre façon de nous prendre notre temps, de ne plus payer nos heures, nos journées, nos semaines, nos mois. Ça sape les  fondements du salariat.

 

Ils le faisaient illégalement jusque-là, surtout pour ceux d’en bas. Ils ne comptaient plus en heures mais en nombre de blousons, de chaussures ou de sacs confectionnés, de mètres carrés de carreaux nettoyés ou de quartiers de ville par éboueurs, par prospectus distribué.

Sur leurs fiches de paye, ils indiquaient encore une référence horaire, parce que la loi l’oblige. Mais elle est fictive, calculée arbitrairement : l’employeur divise le volume de travail du mois par un taux horaire.

 

La pression de la recherche du profit maximal les poussent à abolir la référence au temps de travail et à rétablir sans le dire le salaire à la tâche, celui-là même que l’on croyait consigné au passé, voire réservé à quelques professions : les bûcherons payés à la taille, les désosseurs de viande payés à la découpe, les livreurs payés à la course, la dentellière au napperon.

 

Dans le nettoyage par exemple, le paiement « au lit », à la chambre ou au m2 s’est accru, dans l’entretien des bureaux ou des hôtels. «Aujourd’hui, vous avez 30 lits à faire.» Chaque matin, à 7 heures, les femmes de ménage sont au garde-à-vous devant leur téléphone. Le lendemain, la commande peut varier de 20 ou 30 unités, en fonction du taux de remplissage de l’hôtel.

 

Les heures supplémentaires ne sont pas payées. Le temps rémunéré se rétrécit pendant que le temps travaillé s’intensifie et s’allonge.Les salariés sont de moins en moins nombreux à choisir eux-mêmes la façon d’atteindre les objectifs fixés et à pouvoir faire varier les délais fixés.

 

Hé bien, maintenant c’est devenu le point commun à 12,5 millions de salariés qui se croyaient en haut de l’échelle, ils sont de retour en télétravail, sur leur ordinateur : « - Tiens t’as trente dossiers à traiter pour demain ».

 

Gérard Filoche