Les nouvelles découvertes théoriques de Mélenchon

Peuple contre salariat, révolution par étape

 

 


Beaucoup de militants de gauche sincères sous-estiment l’importance de la théorie dans le développement et le succès des mouvements sociaux et révolutionnaires. Pourtant « la réalité ne pardonne pas une seule erreur à la théorie » expliquait Trotski. Il faut nécessairement une analyse poussée de la division du travail et de la lutte de classes pour agir de façon victorieuse afin de renverser le monde capitaliste : il faut le comprendre pour le transformer.


Mélenchon n’ignore pas la fonction de la théorie, il s’y est exercé à plusieurs reprises. A commencer par ses 272 pages sur « la conquête du chaos » paru en 1991, suivi par une vingtaine de livres, dont « En quête de gauche », « L’ère du peuple » « Le hareng de Bismarck » « Faites mieux vers la révolution citoyenne ».
Mais il vient de donner un coup de grâce à son « mouvement » en lui imposant une incroyable et renversante base conceptuelle, « qu’est-ce que LFI ? » et plus récemment, pour les dix ans de LFI en février 2026 un document de 85 pages qu’il a fait cosigner à Manuel Bompard, Clémence Guette et Mathilde Panot « comment faire ? », 85 pages accompagnées d’un résumé concentré de 4 pages.

Ce document et son résumé méritent d’être analysés en détail tellement ils représentent une coupure épistémologique avec le marxisme. Comme on dit : « il faut le lire pour le croire ». Pratiquement tous les concepts forgés et utilisés au travers de décennies de débats et de luttes sont balayés et remplacés par un fatras idéologique d’une confusion sans précédent.
Attention : nous ne disons pas cela du point de vue d’un marxisme dogmatique, selon nous, la réflexion doit être permanente, il y a mille marxismes, ce n’est qu’une méthode de pensée, solide certes, mais infinie, il faut toujours innover et chercher de façon vivante en s’appuyant de façon matérialiste sur l’expérience des luttes sociales et internationales du salariat depuis deux cent ans. Mais élaborer une théorie ce n’est pas déverser n’importe quel blabla pour couvrir une pratique déjà en cours, c’est se confronter sérieusement à la réalité pour en tirer des leçons qui orientent l’action.
Ce n’est pas du tout ce que fait Mélenchon, là dans ce texte devenu référent pour LFI : au contraire, il liquide de façon expéditive tous les concepts établis, fondés, vérifiés au cours de l’histoire et de la praxis du mouvement social de la Commune à nos jours, et produit à leur place une bouillie illisible et choquante qui n’a absolument rien à voir avec de la recherche et de l’innovation. C’est au nom de « tout est nouveau sous nos yeux » qu’il justifie « une pratique d’adaptation permanente », laquelle vise évidemment à couvrir les multiples changements de ligne et d’orientation qu’on lui connait depuis trente ans.
Au point qu’on en reste incrédules et qu’on se demande par quel bout le prendre : si on dit trop vite qu’il bascule dans l’ésotérisme, l’irrationnel et un dangereux délire, on va nous dire qu’on est trop polémiques, que c’est par préjugé et par « anti-mélenchonisme » primaire (sic).
Pourtant si l’on résume, c’est à ne pas y croire  : cette bouillie idéologique invente et justifie, au nom de « l’ère du peuple », une liquidation du mouvement ouvrier, une négation de son histoire, une ignorance des appareils et des dangers professionnels du pouvoir, un « oubli » des contre-révolutions stalinienne et de leurs effets, un complet et redoutable refus de la démocratie sociale vivante collective, un projet de fonctionnement uberisé des mouvements dirigés par une plateforme autonome de type big brother, un total effacement de la lutte de classes, le remplacement de la classe salariale « par l’individuation et les réseaux », par un « peuple agrégat social aux contours flous », défini par sa place dans « la circulation et la consommation » et non plus selon les rapports de production capitalistes, les syndicats sont hors champ et c’est la fin des partis de gauche « du passé » (« concurrence des chefs et courants », « verticaux », cotisations obligées, « réunions physiques »), une incroyable vision académique de la révolution « civique » par étapes bureaucratiques (phases instituante, destituante, constituante – sic), tout ça pour finir en une abominable perspective d’une « onde de propagation rayonnante » qui irrigue une future « harmonie » uneosmose (sic) une « murmuration » « visant la concordance des cycles de l’activité humaine » gérés au « consensus  plutôt que par votes » tout ça déterminé, vu qu’il n’y a pas d’intermédiation,  par un cerveau qui ne peut être que… le sien (sic).
Alors quand on rentre dans le texte, on se prend la tête : quelle est cette étrange secte qui a pondu ça ? Par quel bout va-t-on faire comprendre aux épigones l’ampleur de son ineptie ?
« Ce document dit « de briefing » est censé « synthétiser les principes fondamentaux, les cadres théoriques et les modalités opérationnelles de la France insoumise, tels qu’exposés dans les réflexions de ses membres fondateurs. (sic) » Il y a quelque chose du rôle « des membres fondateurs » du Temple solaire là-dedans : quelques éclairés ont décidé de vous faire la révélation que la classe ouvrière, le capitalisme, le prolétariat, l’exploitation, les syndicats, les partis, la démocratie, la révolution sociale et la perspective du socialisme, c’est fini.
On a envie de prendre ligne à ligne et dépecer le document pour démontrer son inanité, mais on va faire aussi long que lui, et va t on être lu et compris ?
Dégageons les principaux thèmes dans ce premier article :
1°) le peuple remplace le salariat :
Le constat se veut central : le capitalisme « a tellement changé » qu’il a fait émerger un « nouvel acteur historique » le peuple. Le monde est émietté. Finie l’opposition entre bourgeois et prolétaires. Les rapports humains sont nouveaux. Il y a un collapse des temps sociaux (sic).  Les grands collectifs de travail ont été pulvérisés.  Statuts sociaux et contrats de travail ne procurent plus aucun sentiment d’identification commune. C’est la fin d’une identité de classe : « il ne reste presque plus rien des bases matérielles et culturelles rendant possible les « partis de classe ». Le nouveau peuple ne se confond pas avec celle de la classe prolétarienne fondant l’ancienne doctrine socialiste. Dans la théorie dite de « l’ère du peuple » cette dépendance réside dans la nécessité pour chacun d’accéder aux réseaux collectifs base de l’existence matérielle : c’est un agrégat social, un ensemble aux contours flous » : « Ni l’espace urbain toujours composite, ni les temps, ni les statuts sociaux ne lui définissent chacun à soi seul une frontière stable ». « Sa réalité sociale ne peut être même résumée par le temps du travail gratuit du producteur qui produit la plus-value capitaliste ». Donc la conscience de classe du salariat ne peut plus se former, a la place il y a la « murmuration » du peuple.
Doit-on dire à Mélenchon que la lutte des classes en réalité traverse le monde entier. Que l’exploitation capitaliste du travail et l’extraction du maximum de profits domine la vie quotidienne l’humanité entière ? Que les classes dominantes et leurs milliardaires ont concentré tellement de pouvoir, que le capitalisme et l’impérialisme parviennent à ces stades suprêmes et infames de barbarie, et induisent tant d’exploitation, de misères, d’inégalités, de chômage et de guerres que la révolution sociale frappe à toutes les portes dans le monde.
Quand la majorité (bolcheviks) du Parti ouvrier social-démocrate russe, Lénine et Trotski prenaient, entre août et octobre 17, la majorité et le pouvoir dans les doumas et les soviets, la classe ouvrière russe ne pesait que 4 millions alors que la paysannerie pesait 150 millions d’habitants ! C’est pour cela qu’ils ont exclu de bâtir le socialisme dans un seul pays et mirent tous les espoirs dans les révolutions allemandes, anglaise, française…
A l’époque en France il y avait 3 millions de salariés et aujourd’hui il y en a 30 millions (90 % des actifs). Le salariat était minoritaire sur la planète et aujourd’hui il fait 54 % des actifs ce qui rend les conditions de révolutions socialistes plus actuelles, réalistes, possible que jamais dans l’histoire. Mais pour cela il ne faut pas passer son temps théorique et pratique à déconstruire l’existence de notre classe et à la noyer dans le peuple aux contours flous (et cela aboutira forcément sur la collaboration de classe et toutes sortes de « pactes productifs » avec le « patronat national » comme dit Mélenchon).
Seul le travail crée de la valeur. Le salariat c’est ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre et qui ne reçoivent pas la part qu’ils méritent pour ce qu’ils produisent.
Doit-on apprendre que les grands collectifs de travail existent et sont concentrés plus que jamais, à lui, Mélenchon qui parle pourtant des GAFAM ? Lui dire qu’en France même, 1000 entreprises de plus de 1000 salariés, font presque 50 % du PIB ? Lui dire que les sous-traitances en cascade se font dans de mêmes chantiers ? Lui expliquer qu’il n’y a plus de cols blocs ni de cols bleus, ni de « classes populaires » (sic, ni de « classes moyennes » (sic), mais qu’employés, ouvriers, catégories prétendues intermédiaires, cadres, tous sont des salariés, 85 % en CDI, avec un salaire médian à 2028 euros et à 97 % en dessous de 4000 euros, donc avec une homogénéité qui ne souffre que d’une chose, c’est de n’être pas consciemment révélée et prise en charge par la gauche unie.
Il faut au contraire de ce que fait tout le discours du texte référent que Mélenchon a donné à LFI, passer son temps militant à construire la conscience du salariat en tant que classe à partir de ses statuts, conquêtes et droits, l’unir suffisamment dans l’action pour le constituer en classe révolutionnaire consciente active capable de prendre collectivement le pouvoir.
Sans aucun doute la bataille centrale principale à la présidentielle de 2027 du fait des attaques des Bardella, Le Pen, Retailleau, Philippe, Attal, sera pour ou contre les salaires nets et bruts, pour « rapprocher le net du brut » et supprimer de la feuille de paie les 850 milliards de cotisations sociales ! Faut-il dire a Mélenchon que tout son document pour LFI noie la question principale, et que ce n’est pas un hasard s’il part en vrille dans ses meetings sur n’importe quoi sauf la défense des 30 millions de salariés ?
2°) La révolution bureaucratique par étapes



Il y a abondance pléthorique de saillies dans la théorie de Mélenchon sur la révolution « citoyenne » « civique » et ses « phases ». Il parsème certes parfois son texte des beaux mots « programme de transition » ou de « révolution permanente » et « soutien aux grèves ». Mais il est clair : « il ne faut pas enfermer le concept de « révolution citoyenne » dans une représentation tirée du passé des évènements révolutionnaires. La révolution citoyenne n’est pas un évènement à date fixe sous forme violente faite de barricades et d’épisodes de ce type. Il s’agit d’un processus ».
Les mouvements sociaux ne sont jamais le point de départ de ses réflexions :  sa question n’est jamais de chercher la revendication qui fait démarrer et unifie le mouvement, la grève, la manifestation, l’occupation des entreprises, l’affrontement avec le pouvoir patronal, la structuration du combat, les comités de grève, les piquets de grève, la remise en marche des entreprises sous contrôle des salariés, la naissance d’un double pouvoir. Ce n’est pas son monde. Pour lui c’est le passé. Et c’est aussi pour ça que les syndicats n’ont pas d’utilité ni de place dans ses 85 pages. Il ne parle pas de branches, de métiers, de négociations sociales, de droit du travail, de conventions collectives, d’institutions représentatives du personnel, de délégués, de comités d’entreprises, de prud’hommes, de médecine du travail, d’inspection du travail. Ce n’est pas son monde.
L’idée n’est pas de s’appuyer sur le rapport de forces social.  En tous cas pas celui des entreprises selon les traditions du salariat dans notre pays et partout dans le monde : Mélenchon ne parle pas des luttes qu’on voit tous les jours, il est dans son monde, celui des réseaux, celui des ondes rayonnantes, celui de l’osmose et de la murmuration du peuple…
Pas de « théorie du chaos » pour le coup. Il ne retient rien de juin 36, ni de mai 68. Ni l’étincelle, ni l’explosion, ni la généralisation. Il ne sait pas que toutes les révolutions sont généralement parties dans un climat propice, d’évènements fortuits, d’étincelles et constituent des « crises » révolutionnaires, des chocs, des insurrections, lesquelles précèdent et façonnent ce qui se passe ensuite « civiquement » dans les élections ! Ne dites pas à Mélenchon que mai 1981 est un effet différé de mai 68, ni que juin 1997 est un effet différé de novembre-décembre 95, il ne comprendrait pas.
Le socialisme vient du ventre pas des ondes rayonnantes. C’est dans l’action de masse que la conscience du salariat progresse. Elle ne murmure pas elle hurle à faire tomber les murs ! La grève générale ne se décrète pas, elle surgit impétueuse, et à ce moment-là il est important que syndicats et partis jouent leur rôle.
Mais Mélenchon range « les phases » de la révolution dans des cases soigneusement organisées par lui-même par ordre, dans sa tête, son mouvement, ses réseaux : « la phase instituante », la phase « destituante » et la « phase constituante » (sic) Si, si ! voilà la révolution permanente compartimentée !
Gérard Filoche (partie 1)

A suivre dans le prochain D&S juin 2026 n° 336 (3° le passé oublie, 4° réseaux et plateforme contre démocratie, 5° mouvement contre parti, 6° les raisons du dos tourné l’unité)

 


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