« Lionel par Jospin »

 

 

Diffusés le 29 mars 2026 sur la chaine 5, deux documentaires (deux fois 1h30 : le premier de 1937 à 1988, le second de 1988 à 2002) de Patrick Rotman « Lionel par Jospin » retracent la vie du Premier ministre disparu le 22 mars 2026, et se terminent avec la tragédie du 21 avril 2002, ce qui me vaut ce dernier soir-là d’être sur la photo faisant l’accolade à celui qui perdait au nom de toute la gauche.

Retracer l’ambiance de cette dernière séance vaut un éclairage du bilan de la législature 1997-2002, celle « des 35h ».

En fait, nous sommes à l’Atelier, rue Saint-Martin, local loué pour la campagne présidentielle, il est aux alentours de 20h, ce 21 avril, il y a une quarantaine de membres de la direction du PS, tous consternés, le temps s’est comme arrêté, l’atmosphère est épaisse, angoissée, cotonneuse, nous venons tous d’apprendre depuis 19 h 30 que Le Pen est devant Jospin et que celui-ci est définitivement éliminé du 2° tour. Jospin lui-même, qui ne voulait y croire, l’a appris dans l’escalier en arrivant quelques minutes plus tôt, il nous fait donc tous, un par un, une sorte d’accolade d’adieu. Émotion. Gorge nouée. Quand c’est mon tour, à la différence des habitués de cour, je ne sais quoi lui dire, je suis partagé entre une intense et intime colère parce que je me remémorais ce qui avait raté dans sa campagne et la 2° partie de son quinquennat, je pensais avoir dit et savoir ce qu’il aurait fallu faire autrement, et puis en même temps ce n’était pas le moment, cet homme était le premier ministre des 35 h, courageux, intègre et ne méritait pas un tel sort, il fallait le réconforter, je n’ai pas su le faire, je fis donc une accolade silencieuse.

Montait en moi l’hommage à l’homme qui avait rendu possible entre 1998 et 2000 « les 35 h hebdomadaires sans perte de salaire » que nous défendions avec acharnement depuis 1993. Nous avions lancé avec la revue mensuelle « Démocratie et socialiste » (créée en décembre1992) une pétition à l’appel de trois syndicalistes, Raymond Vacheron (CFDT) Jean-Louis Mourgue (FO) et Bruno Lemerle (CGT) pour une loi pour les 35 h afin de lutter contre le chômage de masse. Cette pétition avait un succès de masse et suscitait de multiples réactions :  la direction de la CFDT et Martine Aubry refusaient catégoriquement semblable loi. Les Verts se déchiraient à propos de la baisse de salaire qui était censée l’accompagner. Rocard organisa des « états généraux » à Lyon où les 35 h s’imposèrent, mais ne les reprit pas. Henri Emmanuelli devenu premier secrétaire du PS, vint ostensiblement signer notre appel. Lionel Jospin, à ce moment là isolé au sein du PS, vint observer notre stand à la « fête de la rose » de juillet 1994, puis défendit « les 37 h ». Il vint même, devenu Premier secrétaire, après la grande grève de nov-déc 95, discuter avec cinq d’entre nous de la Gauche socialiste, pendant 5 h à ce sujet. C’est lorsque Chirac dissout l’Assemblée nationale le 17 avril 1997 que Jospin décida alors, tout seul, de centrer sa campagne d’emblée sur les 35 h précisant avec force « sans perte de salaire » et c’est clairement ce qui le fit gagner !  Le CNPF de Jean Gandois s’insurgea et crut possible d’empêcher Jospin de tenir sa promesse : fait exceptionnel, le patronat « déclara la guerre au gouvernement Jospin » sur le parvis de Matignon, ajoutant « je démissionne car pour mener cette guerre, il faut des tueurs à ma place » et ce sera Denis Kessler et le baron Seilliéres qui s’y collèrent.

La bataille des 35 h a été très rude, au point qu’il fallut semaine après semaine, veiller à son contenu et ses déclinaisons dans chaque chapitre du Code du travail. Les salaires furent maintenus dans 99,97% des cas. L’annualisation fut limitée à moins de 3% et soumise à la signature des syndicats. A la tribune du congrès de Brest, devant 3000 personnes je pus dire « - lisez sur mes lèvres 35 h-heb-do-ma-daires-sans-perte-de-sa-laire » en étant ovationné. Jospin nous répondit : « - On peut dire de moi que je suis de la Gauche socialiste ! Je suis pour les 35 h ! » Martine Aubry (qui en était pourtant chargée mais était contre qu’elles soient faites « par la loi ») et DSK réussirent à la dissocier en deux lois, l’une en juin 98, l’autre en décembre 2000, ce qui fit que la majorité des salariés ne bénéficia des 35 h qu’a partir du 31 janvier 2002. Deux ans d’âpres négociations !

Mais Jospin tint bon et 100 % des salariés, 100 % des employeurs, 100 % des entreprises ont été soumises à la loi qui a été et demeure la plus avancée au monde. Elle a créé autour de 450 000 emplois : un record ! Cela fut reconnu par Fillon lui-même et admirablement établi dans une enquête-rapport de la députée Barbara Romagnan.

Sauf que ce soir-là, 21 avril 2002, alors que je lui fais cette accolade triste et respectueuse, je me demande pourquoi Jospin n’a pas tiré avantage des 35 h. Dans la 2° partie de son quinquennat, son entourage a dénigré les 35 h au point de ne même pas les mettre en valeur dans les 40 pages de son programme de campagne pour 2202-2007. Il a dit aux salariés en grève de Danone « l’État ne peut pas tout » et n’a pas défendu sa dernière loi sociale de janvier 2002 qui contrôlait – mieux – les licenciements (Jospin n’y avait hélas pas repris mon appel pour un contrôle administratif des licenciements qu’il avait pourtant défendu dans sa déclaration d’investiture devant l’Assemblée nationale 5 ans plus tôt en juin 1997). Je le sentais ce soir-là, ce n’était pas seulement la division de la gauche qui le faisait être éliminé, mais le fait que lui-même, à la fin, n’avait pas défendu le salariat avec autant de volontarisme qu’au début.

Après les accolades, il s’isola de nous avec Pierre Moscovici, mauvais conseiller s’il en est, et Aquilino Morelle, pour rédiger sa célèbre déclaration où il quittait la politique. A l’atelier, le clan DSK et le clan Fabius, commençaient à se disputer pour savoir qui irait à TF1, qui irait à France 2. Hollande qui était l’anti-Jospin s’apprêtait à prendre les commandes et nous discutâmes au bar de l’hôtel du square d’à côté, jusqu’à 4 h du matin. Ce qu’on a dit à 3 h du matin, Hollande en dit le contraire à 10 h du matin au Bureau national où Jospin lui conféra la succession. La vie du PS continuait en moins bien.

Gérard Filoche

PS : J’avais publié un livre (« Ces années-là quand Lionel… ») quand Lionel Jospin s’était courageusement et fièrement déclaré trotskiste devant toute l’Assemblée nationale. J’ai eu le droit de publier un bilan détaillé de toute la politique des 5 années Jospin (pas seulement sur les essentielles 35 h) dans l’officielle « La revue socialiste » (Cf. reprise dans mon blog juillet 2002 et mars 2026 : gerard-filoche.fr ) et surtout dans le livre paru chez Atlande « mai 68 histoire sans fin» « mes années PS ». Je me permets d’y renvoyer le lecteur qui veut en savoir plus.

 


 

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