La révolution compartimentée ?
Beaucoup de lecteurs du dernier document théorique que Mélenchon a donné à LFI pour son dixième anniversaire, n’y voient pas du premier coup la gigantesque liquidation du marxisme qu’il contient… parce qu’ils le lisent sans malice, ni volonté de décryptage. (Voir premiere partie du commentaire dans D&S précédent, n°335 mai 26). Continuons d’essayer de les y aider :
Après avoir expliqué que le mouvement ouvrier était mort, remplacé par le « peuple agrégat aux contours flous », les « catégories sociales du peuple balkanisées » basées sur « la circulation et la consommation et non plus sur la production » (sic) Mélenchon en vient à saucissonner de façon assez grotesque les « phases » de la révolution : à ce stade de la lecture, normalement les consciences un peu cultivées devraient se réveiller et se méfier.
« Trois phases caractéristiques, » dit Mélenchon
« La première est « instituante », c’est le moment où le peuple entre en mouvement, se constitue et s’identifie lui-même comme acteur de l’action. Ici la visibilité d’un mouvement est essentielle à son auto-identification. (..) Les symboles, signes distinctifs, emblèmes de la culture contestataire populaire sont alors convoqués. C’est aussi l’appropriation de signaux auditifs (musique, casserolade, slogan). Mais aussi très souvent le drapeau national fonctionne comme un signal de légitimité sur le mode : « le pays réel, le peuple, c’est nous » ! Le port du gilet jaune en est une forme quasi emblématique. »
De grands enfants i ils s’identifient eux-mêmes ! : comment ? par « musique, casserolade, slogan, gilet jaunes, drapeau national » N’allez pas parler d’auto-organisation ni de conscience de classe, de revendications, de mots d’ordre, d’expériences antérieures, de traditions, encore moins de parti, de syndicats, de comités d’action, de piquets de grèves, tout ça est absent ! Le peuple « réel » de Mélenchon est, en fait, un « nous » mélangé, exploiteurs et exploités, patrons et salariés, en collaboration de classes aux contours flous, « très souvent » derrière le « drapeau national ». Indépendance de classe, conscience de classe, organisation de classe, connaît pas !
La « phase destituante » : « En deuxième temps, le processus révolutionnaire devient « destituant ». Est alors exigé des pouvoirs et de ses agents qu’elle affronte de « dégager » (sic). Un peu court non ? il semble pourtant s’agir de l’essentiel des révolutions, les moments où se découvre massivement que le pouvoir en place ne peut satisfaire les revendications qu’il a engendrées… Ce moment où la conscience et l’organisation en même temps décident de la victoire ou de la défaite !
« Enfin, la dernière phase, selon Mélenchon est « constituante ». C’est le moment où le peuple décide de la reconstruction du cadre politique pour prendre les décisions. » (sic)
Comment Mélenchon ne comprend-il rien aux révolutions pour vouloir ainsi les enfermer dans un pareil académisme ?
Regardez le mouvement révolutionnaire bolivien en cours en mai 2026 : est-il découpable en instituant, destituant constituant ?
La classe exploitée des Hauts plateaux apprenant que les libéraux au pouvoir voulaient privatiser et vendre leur bien le plus précieux (le lithium, ils avaient déjà été obligés de faire la guerre de classe pour défendre leur eau, puis leur gaz, leur conscience vient de loin) a fait, en masse, 190 kilomètres de marche, vers La Paz, armés de bâtons de dynamite pour les empêcher, elle a incontestablement désobéi au schéma mélenchonien et voulu parcourir les trois phases en même temps.
Toutes les révolutions suivent des parcours imprévisibles selon les traditions, les expériences, les degrés de conscience et d’organisation, depuis le petit marchand de légume Mohamed Bouazizi auquel la police tunisienne vole son étal, qui s’immole par le feu le 17 décembre 2010 et embrase le pays, ouvrant la « Révolution de Jasmin » et un printemps arabe, et faisant chuter et fuir le tyran Ben Ali le 14 janvier 2011. Quatre semaines de manifestations continues, s’étendant à tout le pays malgré la répression et amplifiées par une grève générale.
Ou les barricades victorieuses des étudiants le 10 mai 68 qui déclenchent la plus grande grève générale de l’histoire de l’humanité. Les dix millions de grévistes apprennent plus en trois jours qu’en trois semaines et en trois semaines qu’en trente ans. Sauf qu’il y a les appareils des syndicats et des partis, et que le stalinisme, il faut comprendre le rôle qu’il joue, et que le manque d’un grand parti de gauche pluraliste, démocratique et révolutionnaire fait qu’on ne passe pas de l’instituant au destituant, encore moins au constituant.
Ou le gouvernement stalinien à Prague qui ferme la lumière du théâtre ou se joue une piéce d’opposition, ce qui pousse les spectateurs à manifester ce qui s’étend dans toute la ville et démarre « le printemps de Prague » en janvier 1968. Écrasée par les chars de la bureaucratie russe en août 68 : peut-on parler de stalinisme, là ? expliquer la contre révolution stalinienne en URSS ? expliquer la bureaucratie « les dangers professionnels du pouvoir » de Christian Racovski ? Ses conséquences sur les pays dits de l’Est ? Expliquer le totalitarisme capitaliste en Chine ? que nenni, rien de tout cela n’existe dans le document attribué à LFI. Staline est un nom inconnu dans les 85 pages de Mélenchon (excepté une mention, laudative p. 24. « le noyau social-démocrate est capable d’attaquer des banques sous la poigne d’un militant peu connu alors : Staline ».)
Ou l’union dans l’action à la base en 1934, (Mélenchon ne parle jamais d’union des partis et des syndicats) impose le Rassemblement Populaire de 35, qui se fait avec un grand parti bourgeois (le Parti Radical) sur un mauvais programme, mais qui stimule la fusion syndicale CGT-CGTU le 2 mars 36, laquelle stimule les luttes, la victoire électorale le 4 mai, qui fait naitre la grève générale le 15 mai, laquelle oblige le patronat le 10 juin à lâcher les 40 h puis, comme ça ne suffit pas, les congés payés ! L’union a commandé, l’union paie !
C’est la volonté de mettre fin à la guerre du tsar qui a tué 6,5 millions de russe de 1914 à 1917 qui a soulevé en masse les femmes le 8 mars 1917 et les quartiers ouvriers de Wiborg de St-Pétersbourg, ouvrant la révolution permanente depuis la chute de Nicolas II jusqu’à la prise du pouvoir par les bolcheviks devenus majoritaires aux doumas et aux soviets. Impossible d’appliquer les schémas de Mélenchon à cette grande révolution. (Qu’aurait dit Mélenchon à Lénine à son retour d’exil lorsque celui-ci exigeait : « pas de soutien au gouvernement provisoire » et « tout le pouvoir aux soviets » ? Aurait-il répondu qu’il fallait d’abord en passer par la « phase instituante » ou « la phase destituante » ?)
Ou le traitre Thiers qui veut donner les 227 canons de Paris à Bismarck ce qui indigne et soulève les Parisiens le 18 Mars lesquels vont en deux mois, construire la première révolution ouvrière de l’histoire, bâtir la Commune de Paris ensuite massacrée sauvagement lors de la Semaine sanglante bien avant d’avoir été instituée, destituée et constituée.
Pendant qu’à Paris beaucoup dissertaient sur les Lumières de la République, la révolution française a été vraiment déclenchée en concret par la Marche des femmes sur Versailles le 5 octobre 1789. Des milliers de Parisiennes, exaspérées par le prix élevé et la pénurie de pain, ont marché 19 kilomètres pendant 6 h jusqu’au château de Versailles. Elles ont assiégé le palais et contraint le roi Louis XVI et sa famille à rentrer à Paris avec elles. La plupart des révoltes pour dénoncer la faim ont été ainsi déclenchées par les femmes, chargées de l’approvisionnement du foyer : mais on est chaque fois passé vite, sans « phase » intermédiaire, de ces mouvements de la faim à la révolution politique. La demande de pain, à laquelle Louis Capet numéroté XVI répond favorablement se lie aux exigences de ratification des décrets relatifs à la Constitution, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, à laquelle le roi se plie dans la soirée, remplacement des gardes du corps du roi par la Garde nationale, et installation définitive du roi et de sa famille à Paris. En une seule journée, la révolution a été instituée, destituée, constituée, l’ancien régime a commencé son agonie.
La vision de Mélenchon d’une révolution civique citoyenne, compartimentée en trois phases ne colle avec aucune expérience historique ni réalité.
Mais, on va comprendre pourquoi, : son opposition à la révolution sociale et à la théorie de la révolution permanente, tout comme le remplacement qu’il fait – au mépris de la lutte de classes – du salariat par le « peuple agrégat social balkanisé », sont la couverture d’une bien plus grande et dangereuse liquidation théorique, avec de lourds effets pratiques, comme on va le voir.
8326 signes
a suivre partir 3
3° le sens du passé oublié
4° réseaux et plateforme contre démocratie,
5° mouvement contre parti,
6° les raisons théoriques du dos tourné à l’unité








