Quatrième partie des innovations théoriques de Mélenchon :

Quatrième partie : des innovations théoriques de Mélenchon :

Partis obsolètes, mouvement gazeux, démocratie nuisible

Quand, dans son document théorique « Comment faire ? » publié pour les 10 ans de LFI, Mélenchon balaie toutes les leçons intéressantes du passé, la raison en est que cela lui permet ensuite d’imposer sa pensée démiurgique au monde nouveau qu’il invente. Il efface le passé, l’histoire, les partis et il tisse une toile où le pouvoir anonyme est « discret », jamais nommé, mais il n’est autre que lui-même. C’est une fantastique théorisation du fonctionnement bonapartiste de LFI et de son monde.

En matière d’exemples historiques, Mélenchon choisit, en 85 pages d’aborder un peu dans le désordre, un nombre limité de thèmes : la Révolution russe et le congrès de Tours, Blum, la « vague » de gauche qu’il appelle le « renouveau latino » en Amérique latine des années 2000, les « enfants du non » en 2005.

Jamais il n’analyse la révolution en Russie (il dit quand même que c’est un « coup de force »), ni les rapports de classes, ni les débats décisifs des quatre premiers congres de l’Internationale communiste, ni la guerre civile ni la contre-révolution en Russie, ni la dictature bureaucratique stalinienne, le Goulag, la résistance de l’opposition de gauche et des trotskistes, les procès, massacres, exécutions de masses, ni de la théorie du socialisme dans un seul pays, ni de l’impact du Comintern stalinisé dans le monde entier ! Non il prend soin de tout résumer au fait que l’échec soit le fait du parti d’avant-garde, du « substitutisme » du « parti révolutionnaire professionnel » de la dictature du parti, « parti-état » concluant : « c’est la forme du parti qui est le seul débat ». Il ne dit rien de la « longue marche » de la révolution paysanne de Mao Tse Toung qui écrasa les « soviets » d’ouvriers en arrivant dans les villes, ni de la nature capitaliste de l’actuel régime chinois.

En France, il ne parle ni de la Commune, ni de 1905, il n’analyse pas la nature de classe de l’alliance du Front populaire, ni la Libération, ni mai 68, ni ne décrit les grèves générales de masse, ni ce que peut apporter la gauche unie au pouvoir ni ce qu’elle bloque. Il se concentre sur la scission du congrès de Tours, et sur Léon Blum essentiellement, quitte à surprendre, pour confirmer que la « forme parti » est bien la clef de tous les problèmes : « sur ce point Blum n’a aucune divergence avec le léninisme. L’écart est immense entre la fable sur « le réformisme » de Blum et la réalité de son discours. » Il écarte tout débat sur réforme et révolution, ne cite jamais Rosa Luxembourg, cite Blum : « La différence tient, comme je vous l’ai dit, à nos divergences sur l’organisation et sur la conception révolutionnaire. Dictature exercée par le Parti, oui, mais par un parti organisé comme le nôtre, et non pas comme le vôtre. »

A partir de là (donc même bien avant les changements du capitalisme dont il fait l’analyse 10 ans après) tout est la faute aux partis substitutistes. « Le parti devient le conservatoire d’un projet global alors même qu’il ne le met pas en œuvre quand il exerce le pouvoir ». Donc le parti et la classe (!) qui devaient être les accoucheurs du socialisme par l’histoire ont échoué dans cette tâche ».

À partir de là, haro sur les « partis-guides » : ils sont incapables d’épouser leur époque, verticaux, hiérarchisés, bureaucratiques, dominés par la concurrence des chefs et des courants, avec des cartes de membres cotisants obligatoires, des courriers, des réunions physiques, de la paperasse, et ils gèrent le système !

Les partis, comme la classe, c’est fini !

Mélenchon a inventé d’autres méthodes de fonctionnement, « totalement nouvelles par rapport aux pratiques des partis traditionnels ». « Nous avons donc inventé le tirage au sort des membres d’instances d’animation, le mandat populaire, les boucles de messagerie qui dirigent, les votes électroniques en ligne et combien d’autres choses. Chaque fois sont annulées les contraintes de temps et d’espace par le contact numérique comme le permettent les techniques de notre temps. »

Les boucles de messagerie qui dirigent !

Alors que nous savons tous historiquement que la gauche est pluraliste, multiple, vivante, bouillonnante, reflet de la vie intellectuelle intense du salariat exploité, traversée de débats créatifs et d’actions audacieuses en permanence qui font surgir dans ses rangs les forces vives, Mélenchon  n’a pas de mots assez violents pour combattre l’existence obsolète de sensibilités, de courants, de plateformes, de tendances : selon lui c’est fétichiste, ça correspond à des « partis dans le parti », a des nuisances pour l’âpre partage des postes, qui fonctionnent comme un mode d’arbitrage de conflits internes sans aucun lien avec les questions posées par la société ». Quoiqu’il ne dise pas du tout comment se règlent ces conflits internes, ni les élections des dirigeants, ni les arbitrages ni comment se prennent les décisions !  Sauf peut-être par une phrase sibylline : « le mouvement insoumis règle essentiellement cette question par son adhésion permanente au contenu d’un programme lui-même mis en débat de façon permanente » (sic).

Il faut se frotter les yeux en citant ce baratin pour y croire : comme un camelot, il vante un mouvement gazeux (?), polycentrique, horizontal, par consensus autour du programme (lequel est en débat permanent – sic ?), adhésion par l’action (?), dons libres, plateformes numériques ad hoc, action populaire via des réseaux d’interdépendance complexes (!), éclaireur, lanceur d’alerte, la révolution n’est pas faite par le parti mais par le peuple lui-même. L’onde de la communication fonctionne comme une « propagation rayonnante » (sic), de la coordination nationale vers les boucles départementales et les groupes d’action, (donc de haut en bas, qui décide les ordres initiaux ?) permettant une réaction quasi instantanée aux événements. Le mouvement est structuré pour maximiser l’action et minimiser les luttes de pouvoir internes ! (il y en a donc !) Par infiltration moléculaire dans la société (on croirait une secte). Autonomie d’action totale, tant que le programme est respecté (mais qui décide de ça, comment le sait-on ?) La Coordination des Espaces : (qui la nomme ?)  Organe opérationnel qui fédère les différents secteurs : luttes sociales, élections, jeunesse, formation. Refus du modèle « bureau politique » (qu’est-ce donc ? Un bureau pas politique ? Si pas politique, pas de bureau, qui « décide ?) ; les membres sont désignés (par qui ? comment ?) pour leur activité concrète et leur disponibilité (leur discipline ? leur soumission, leur efficacité ? leur suivisme ?). La discrétion (le secret ?) est érigée en bien commun pour permettre un travail collectif efficace »

Voilà Lénine devenu chef de boucle de messagerie. On comprend là qu’il n’y a plus de démocratie, pas de débats nationaux organisés, pas de congrès, pas d’élections, pas de direction élue, pas de contrôle ni politique, ni financier, pas de statuts, et si « c’est la boucle de messagerie qui décide » (sic), c’est celui qui a créé la boucle qui détient tout. Mélenchon proteste d’ailleurs contre « tweeter » qui avait exclu Trump, alors il en tire conclusion qu’il veut une boucle où c’est lui qui pourra exclure !

En novembre 2023 quand éclate un conflit interne à propos du comportement familial d’Adrien Quatennens, Mélenchon adresse un SMS à Alexis Corbière (un des cofondateurs de LFI, son alter ego depuis 20 ans) et lui dit « je t’interdis de m’adresser dorénavant la parole ». Corbiere sera viré sans motif, sans écrit, sans débat, sans procédure, sans recours, tout comme Danielle Simonnet qui recevra un SMS à 23 h 23 pour lui indiquer que sa candidature ne sera pas renouvelée.

Les purges laides et odieuses en ont découlé sans motif, sans débat, sans procédure, sans recours. Les prétextes les plus divers ont été inventés a posteriori sans que les intéressés ne puissent les contester vu qu’ils avaient été « déconnectés » comme chez Uber, sans même un procès en bonne et due forme. Ainsi dans un « mouvement gazeux » s’imposent des méthodes plus brutales plus centralistes que dans un parti organisé avec des statuts démocratiques.

Sans démocratie pas de socialisme ! Sans parti démocratique non plus

Ce débat CONTRE la théorie et la pratique de Mélenchon, niant la démocratie, est fondamental.

Ce n’est pas un sujet hors programme, ce n’est pas annexe, ce n’est pas secondaire, c’est le cœur, la condition de tout programme. Aucun programme n’a d’intérêt n’est séduisant ni concret sans démocratie pour la classe qui doit le mettre en œuvre !

La gauche, c’est d’abord une base sociale. Partons toujours de là. Le salariat, 30 millions, 90 % des actifs. Seul le travail crée de la valeur. Nous n’avons que notre force de travail à vendre.

Puis une organisation en partis, syndicats, associations. Tout parti a une nature de classe.

Cette nature de classe s’identifie à partir de sa genèse, avec des critères précis, référence programmatique, forme et continuité organisationnelle, historique, implantation sociale, liens syndicaux, rôle dans les luttes du salariat, électorat.

Sans histoire consciente, expérience transmise, il n’y a pas d’avenir. Soulignons qu’une classe dominée est encore plus attachée, accrochée à ses traditions que la classe dominante. Les partis traditionnels ne disparaissent vraiment que lorsqu’ils sont physiquement remplacés. Sinon ils resurgissent comme le PS après mai 68, comme le PS portugais lors de la révolution des œillets, le PSOE en Espagne, le PASOK…

Et au cours de l’histoire, tous les errements, les trahisons et jusqu’aux contre-révolutions, sont dus à l’absence de démocratie ou aux carences de cette dernière en son sein. La démocratie organisée c’est la vie, c’est le partage, c’est aussi le contrôle.

Sur le dos du salariat en lutte, se sont construits des appareils, c’est inévitable, qui se sont émancipés du respect de l’obligation d’écouter, d’associer et d’incarner fidèlement leurs « bases ». Ces appareils, formels ou informels, ont tendance à réduire ou détruire la démocratie interne pour s’en émanciper et défendre des intérêts bureaucratiques et/ou personnels. Ce sont les appâts et corruptions de la société capitaliste qui produisent immanquablement cette tendance au détriment de la large masse des adhérents ou sympathisants. Mieux vaut donc partir du point de vue qu’aucun parti n’échappe a priori à la formation d’un appareil plus ou moins nocif, il faut non seulement le comprendre, le savoir, éduquer les militants mais avoir des statuts minutieux, vigilants, pour le maitriser et le vaincre.

Ce n’est pas la « forme parti » qu’il faut mettre en cause, c’est l’appareil qu’elle génère. Les instruments « anti appareils » sont précisément ceux que Mélenchon veut supprimer !

Toute l’histoire des combats contre les tyrannies le prouve : pour les actions politiques émancipatrices, les partis sont une conquête, un droit, un instrument vital, indispensable en lien avec leur classe sociale. Non pas en étant « d’avant-garde » ou « substitutistes », mais en étant les plus larges et pluralistes possibles, reflétant le salariat réel. Aux moments les plus décisifs dans les luttes comme dans les urnes, semblable organisation collective structurée est condition d’une action efficace, s’inscrivant dans la durée, permettant mobilisation de masse, élaboration collective, formation de cadres, présence contrôlée dans les institutions, prise du pouvoir.

Pendant 85 pages, Mélenchon se moque des « bureaux politiques » mais c’est pour mieux en être un à lui tout seul.  Il surfe de façon démagogique sur le fait que la « forme-parti » est fortement dépréciée.

C’est certain mais QUI la déprécie ? l’extrême-droite, la droite, l’idéologie dominante, le présidentialisme ! Les écuries présidentielles bonapartistes, façon LREM En Marche Macron ou RN Le Pen. Les tyrannies et toutes les variantes libérales ne veulent pas de partis démocratiques. Et dans la gauche, le passif des appareils cela veut dire bien souvent « bureaucratie, appareil, professionnalisation » Quand les plus démagogues dénigrent la démocratie des partis le résultat est généralement d’asseoir leur pouvoir personnel. La réponse est donc de rechercher la démocratie maximum dans les partis – pas de jeter les partis à la poubelle.

Pour gagner le pouvoir, et gérer une société démocratisée il faut des partis de gauche démocratiques.

On ne verra jamais un parti refusant la démocratie en son sein l’instaurer dans le pays !

Par opposition au capitalisme, société d’exploitation et de compétitivité qui dresse les classes sociales et les humains les uns contre les autres en les mobilisant pour la suprématie et la guerre, le socialisme est une société de partage qui est le produit de la révolte libératrice des travailleurs et travailleurs salariés, rapproche les humains entre eux et les émancipe individuellement tout en leur donnant les moyens matériels et intellectuels de vivre ensemble.

L’existence détermine la conscience, et celle-ci à son tour crée, avec des méthodes démocratiques, les partis démocratiques les modifications de l’existence.

La démocratie s’use dès qu’on ne s’en sert pas. Avec la démocratie, on ne perd jamais de temps, on en gagne.

La démocratie n’est pas verticale, ni césariste, elle est pluraliste, horizontale, participative, de terrain, représentative.

La démocratie n’est pas seulement une technique, ce n’est pas un supplément d’âme, mais une méthode, de l’oxygène ; elle est élément fondamental, la sève du programme de la révolution sociale. Elle fait partie du « but » visé, pas seulement des « moyens » nécessaires de la lutte de classes.

La démocratie est une pédagogie et un instrument permanent d’action, une protection et une surveillance de masse réciproque, un échange matériel garantie d’efficacité. Elle est le cœur, l’énergie de tout programme de révolution sociale et de sa mise en œuvre.

Le salariat opprimé, exploité ne peut se révolter et gagner sans la démocratie maximum qui unit et décuple ses forces.

Dites-le à Mélenchon : la démocratie n’est ni un système nerveux centralisé, ni un système gazeux délètère ; elle ne vient pas « d’ailleurs », pas de « l’extérieur ». Elle n’est pas en dehors de l’action de masse. La démocratie est pensée et se pense, s’organise de façon endogène comme interaction à tous les niveaux, de la base au sommet. Toutes les techniques doivent être à son service : débats nationaux, droits de tendances, de plateformes, de motions, amendements, élections, congrès, votes, élections, contrôle, participation maximale des militants à tous ses niveaux.

Là ou Mélenchon veut tout éteindre excepté la propagation de son « onde rayonnante » nous voulons le bouillonnement, la créativité militante partout.

Qui a peur du débat a peur du socialisme.

Qui a peur des courants mutile la gauche.

Qui croit que lorsque cent fleurs s’épanouissent cela veut dire forcément paperasse, bureaucratie, courriers, guerre de chefs, de postes, paralysie interne, se méprend à 100 % : l’existence de sensibilités, tendances est le produit de la vie sociale et intellectuelle, du salariat, il faut leur donner libre cours, le maximum d’attention et de moyens matériels, elles stimulent la pensée et l’action ! La bureaucratie, la paralysie c’est quand il n’y a qu’un chef, qu’une ligne, qu’une plateforme.

Impossible d’être réformiste ou révolutionnaire sans pousser jusqu’au bout la démocratie. Il n’y a pas deux gauches irréconciliables, pas de gauche « molle » et de gauche « dure », ni de « traitres » face à des radicaux ! Radicaux un jour, traitres le lendemain !  les mêmes débats traversent tous les partis et tous les syndicats. Il y a une pluralité de gauches : il faut qu’elles se confrontent, s’impulsent, s’associent, se respectent pour qu’en sorte la meilleure action possible. Les militants ne sont pas des robots ni des passereaux au service d’une plateforme ou d’une murmuration, le but est qu’ils soient des acteurs conscients. La « base » n’est pas réductible aux colleurs d’affiches, aux distributeurs de tracts, au relai des chants, des symboles, des jeux de mots, des « consignes » venues d’en haut ! C’est une praxis, un brassage d’expériences, une expérimentation intellectuelle commune qui homogénéise, intègre, développe, cultive, élève en respectant à l’infini méticuleusement toutes les sensibilités. Qualifier les tendances, courants, sensibilités d’obsolètes et nuisibles, c’est un attentat contre la démocratie, une extinction des feux de l’intelligence collective.

En mai-juin 68, dix millions de salariés en grève ont plus appris en quelques jours et en quelques semaines qu’en plusieurs mois, voire en plusieurs années. C’est en se mélangeant que les meilleures idées gagnent la masse. Il y a manqué l’efficacité d’un grand parti démocratique pluraliste et unitaire, capable d’ouvrir une issue politique à la grève générale. Il a fallu une décennie pour en arriver à l’effet différé (et différent) de la prise de pouvoir par Mitterrand et le PS.

La démocratie c’est l’apprentissage vécu de la généralisation de l’égalité des droits, de la Commune à l’Assemblée nationale. C’est l’insurrection sociale qui génère l’insurrection civique, pas l’inverse. Ça vient d’en bas, ça vient du ventre. Libérée et démocratisée par sa classe principale majoritaire, la société peut alors créer plus, innover plus, produire plus, redistribuer toujours mieux, faire face aux plus grands défis, à tous les besoins collectifs sociaux et écologiques.

Voilà pourquoi nous sommes absolument contre la théorie de « mouvement-gazeux-avec-chef » de Mélenchon et pour construire un grand parti avec un nouveau congrès du Globe comme celui de Jaurès en 1905, une grande maison commune, totalement pluraliste et loyalement démocratique, de toute la gauche sur un programme comme celui de la NUPES/NFP avec le maximum de règles démocratiques. C’est la mobilisation la plus forte possible des larges masses qui en garantira la réussite et inversement.

Gérard Filoche (suite 5 à venir : dernière partie théorie de la désunion et règne personnel)

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