Théorie de la désunion et règne personnel
Certains lecteurs disent que ce fameux bréviaire théorique que Mélenchon a donné à LFI « tombe des mains à la lecture » et qu’il ne mérite pas tant d’attention. Il est vrai qu’on peut se demander pourquoi l’auteur a tant tenu lui-même solennellement à « synthétiser les principes fondamentaux, les cadres théoriques et les modalités opérationnelles de la France insoumise, tels qu’exposés dans les réflexions de ses membres fondateurs. (sic). C’est tout sauf une synthèse. Pour ceux qui ne liront que les titres de chapitres, ils sont redondants et étranges à la fois dans leur désordre. Et il faut le dire, à part le résumé de 4 pages (dont on dit qu’il est de chatGPT, et il est vrai qu’il met en relief avec efficacité tous les défauts du texte), ces 85 pages sont indigestes.
D’autres lecteurs glissent dessus avec indulgence, distance, indifférence et feignent de ne n’y voir aucun mal du point de vue théorique. Une simple tentative de « rénover » les idées. Un non-événement. On ignore. On s’ennuie. Pas de quoi fouetter un chat. Néophytes ou naïfs, ils ont bien tort. Non ! Il est impossible de laisser passer comme si c’était des banalités toutes ces liquidations du marxisme et de ne pas mesurer les résultats concrets de ces hérésies du point de vue du rôle politique que Mélenchon joue aujourd’hui. Quand y a théorie, y a conséquences !
Sa façon de révoquer le passé (échec et fin du mouvement ouvrier, échec et fin des partis traditionnels, fin du prolétariat/salariat remplacé par un nouveau peuple agrégat social aux contours flous, analyse d’un capitalisme émietté balkanisé ou les collectifs de travail sont explosés, où les rapports de production ne sont plus déterminants, révolution civique citoyenne par étapes encadrées, rejet des principes et normes élémentaires de la démocratie, marginalisation des syndicats) ajoutée à sa façon de tracer, projeter en conclusion un étrange et incertain monde « en harmonie » (sic) au consensus et sans votes (basé de façon ésotérique, sur un mouvement gazeux, sur les réseaux sociaux, la circulation, la consommation, inspiré par un changement permanent à ondes rayonnantes, par une infiltration moléculaire (sic) dans la société, permettant, dans la discrétion, une osmose, une murmuration du nouveau peuple) doit être au moins être qualifiée de projet démiurgique dangereux.
Affirmons qu’il s’agit ni plus ni moins que de la théorisation définitive de la désunion de la classe sociale révolutionnaire et de la gauche d’une part, et d’autre part, d’une lourde description de l’avènement caché, rampant, réellement délirant d’un pouvoir personnel, bonapartiste, d’essence totalitaire, façon Big Brother.
Derrière le vide statutaire de LFI, derrière l’absence de règles, derrière les ondes rayonnantes, se cachent forcément manipulation et totalitarisme.
« Les enfants de mai 2005 »
Une des plus spectaculaires manipulations qui s’appuie à la fois sur l’éradication de l’histoire réelle, sur une méthode sciemment déformée de lecture des événements, et une interprétation, est incontestablement dans les chapitres où Mélenchon décrit la naissance de LFI et sa propre rupture avec le PS : « les enfants de mai 2005 » !
Rappelons aux lecteurs que Mélenchon ayant rompu avec une analyse par classe sociale, et n’ayant jamais étudié les appareils des partis de la gauche, se prive de tout grille d’étude scientifique. Lénine lui, parlait déjà de « parti ouvrier bourgeois » notamment pour le parti travailliste britannique et le « lloydgeorgisme » c’est-à-dire s’efforçait de décrire ce qu’était un grand parti social-démocrate « embourgeoisé » dont la tête dirigeante et pensante était happée par les ors de l’état bourgeois, et dont la basse restait « ouvrière » ce qui soumettait semblable parti à des contradictions permanentes, traversé par la lutte de classes. Dans cette tradition de pensée, tout parti a une « nature de classe » et pour la caractériser, il importe de prendre en compte un certain nombre de critères : genèse du parti, références théoriques et politiques générales du parti, continuité organisationnelle, base sociale, électorale, liens avec les syndicats et associations, rôle dans les luttes de classes. Ces critères sont matérialistes, ils survivent et dépassent les errements de l’appareil dirigeant, y compris quand celui-ci trahit manifestement les intérêts de la classe dont il est issu, sans cesser pour autant de l’en faire dépendre. A la différence des partis bourgeois qui n’ont pas de compte à rendre au salariat, ces « parti ouvriers-bourgeois » en ont. Dès lors la bonne stratégie à leur égard, y compris pour démasquer les forfaitures de leurs dirigeants est la mise en œuvre d’une stratégie de front unique, qui les inclue, et les dépasse. La force du front unique, au sommet et à la base, est de les entrainer à gauche et par la dynamique de l’union favoriser l’essor du mouvement social.
Chacun comprend que Mélenchon s’étant privé dans son propre appareil conceptuel de toute théorie et analyse de la nature de classe des PS (Labour, SPD, PS, PSOE, Pasok, PS portugais…) n’a plus pour boussole que des appréciations très subjectives et très évolutives des circonvolutions des dirigeants. C’est ainsi qu’il date le changement de nature du PS entre 2005 et 2008 en France, disons-le sans caricature quand lui, Mélenchon le quitte.
Oui, Mélenchon aurait pu avoir un regard historique sur la SFIO de 1914 qui trahit avec toute la II° internationale, s’engageant dans la guerre que combattait Jean Jaurès, et votant les crédits de guerre. Il aurait pu partir de l’importance de la trahison de Guy Mollet, des « pouvoirs spéciaux », de la guerre d’Algérie (500 000 morts), de l’avènement de la V° république, de l’éclatement de la SFIO, du PSA, UGS, CIR, FGDS, PSU… Il aurait pu comme le font tant de militants du PCF, renvoyer cela au tournant de la rigueur en 1983, des gouvernements Mauroy puis Fabius. Mais n’était-il pas membre de ce parti aux successives directions « traitres » de 1975 à 2008 ? N’était-il pas actif et engagé dans la direction Rocard au moment où celle-ci s’attaquait à la sécurité sociale basée sur le travail et le salaire par la CSG (cotisation sociale généralisée) ? (et il défendit la fiscalisation de la Sécu jusqu’en 2019 !) ? Était-ce par tactique ? Quel était son projet quand il était dans la Gauche socialiste ? Comment voyait-il alors la nature de ce parti dont il était membre, actif, dirigeant, sénateur, puis ministre ?
Il aurait pu trouver dans l’histoire des coupures épistémologiques autrement plus importantes et sérieuses que celle qu’il invente entre 2005 et 2008, moment où il part. Et si le PS est passé de l’autre côté (?), définitivement « traitre » pourquoi faire la NUPES en 2022 avec un parti qui a trahi depuis 2005-2008 ? Pourquoi rompre la NUPES et signer le NFP ? Pourquoi rompre le NFP et le qualifier « l’alliance de toxique » en février 2025 ? Pourquoi avoir rompu avec le « front de gauche » parce que le PCF noue des alliances avec le PS aux municipales de 2014 et nouer des alliances LFI-PS dans 60 villes aux municipales de mars 2025 ? Quelle bouillie intellectuelle !
Toujours est-il que Mélenchon choisit de relier la naissance de LFI aux « enfants de mai 2005 » et, là, franchement, cela ne peut paraitre que totalement inconséquent et manipulatoire dans les faits et dans l’esprit à qui connait l’histoire !
Oui, Mélenchon a appartenu à la Gauche socialiste et même au comité de rédaction de sa revue mensuelle D&S, et à ce titre il a combattu au sein du PS sur la question européenne. D’abord en votant pour Maastricht et ses critères libéraux, ensuite avec D&S, « en tournant la page de Maastricht », du titre du texte (écrit avec Jean-Jacques Chavigné) de la GS qui obtint une spectaculaire majorité de 52 % des voix dans le PS en mars 1996, ensuite en s’opposant aux traités d’Amsterdam, de Nice, puis en fusionnant les courants d’opposition de gauche, NM (Nouveau Monde), NPS (Nouveau Parti socialiste), FM (Force militante) pour le « non au TCE » lors du referendum interne du 1er décembre 2004, (40 % de « non » seulement à cause d’une triche intense de la direction Hollande). Comme on sait le « non au TCE » gagna le 29 mai 2005, dans un raz de marée à 55% des voix (en dépit de 90 % de la presse) : le « trio socialiste », Dolez-Filoche-Généreux avait fait campagne pour un « non socialiste » dans 20 régions, 80 meetings, devant 45 000 participants, Mélenchon s’était décidé à faire une autre campagne présentée comme une objection de conscience, « pour moi c’est non », Emmanuelli avait fait un tour de France des délocalisations « cette fois c’est non », Peillon, Montebourg, Hamon n’avaient rien fait. Sans doute de 60 à 80 % des électeurs socialistes avaient voté « non » malgré la direction Hollande qui les méprisait.
Cela aurait pu donner lieu à une Gauche socialiste solidement campée et victorieuse en interne comme en externe au PS, sur le fond, suite à 10 ans de débat, de travail militant sur les questions européennes (nous avions voté contre les traités, non parce qu’ils étaient européens, mais parce qu’ils étaient capitalistes !). Un tel ancrage aurait pu faire du PS français (allié à toute la gauche !) une force singulière capable de freiner les déferlantes libérales que nous connaissions après la défaite de Lionel Jospin de 2002. Il suffisait d’unifier la Gauche socialiste (NM, NPS, FM,..) et il n’était pas impossible de prendre le leadership du PS et de toute la gauche. A condition de faire l’union et de travailler collectivement.
C’est alors que pour le congrès du Mans, qui suivit en octobre 2005, Mélenchon choisit le contraire, non pas de former « les enfants de mai 2005 », non pas d’emporter un mouvement politique et de se fonder sur lui, mais de s’allier à la direction Hollande, et de faire synthèse avec ses « ouiiistes ». Ce retournement fut vécu par les « enfants de mai 2005 » comme une trahison, affaiblit profondément le travail de dix ans de la GS, et contribua à permettre que des dizaines de députés socialistes se sentent plus libres de voter pour le traité de Lisbonne ! Cela redonnera la main aux pro-européens libéraux de Ségolène Royal à François Hollande.
Mélenchon se trouvera minorisé au congrès suivant à Reims et partira sur la pointe des pieds, le 8 novembre 2008, par un communiqué expliquant : « Ségolène Royal avait gagné dans les urnes et dans les cœurs » et « le PS allait au Modem comme la rivière allait à la mer ». Ces deux affirmations, justifiant qu’il quitte le PS, se révélèrent fausses comme de bien entendu, et aucun « enfant de mai 2005 » n’y porta jamais attention.
Plus tard, dans un premier essai « Qu’est-ce LFI ? » Mélenchon essaya d’expliquer que c’était au moment où il quittait le PS que celui-ci changeait de nature.
Ne confiez pas à un « réseau social » le soin de dire la vérité façon Mélenchon, ne le laissez pas manipuler l’histoire ainsi : page 44 : « il faut pour le comprendre prendre toute la mesure du paysage dessiné par le référendum de 2005 en France. Car au total, le fil conducteur de l’histoire des insoumis commence et se poursuit comme conséquence de ce vote (de 2005). « Le Front de gauche » puis la « France insoumise » ont assumé de prolonger son contenu politique comme base de leur programme. » (sic)
Et, pardonnez la longue citation, mais il fonde toute la suite sur ce terrible mensonge : « Les programmes présidentiels de 2012 (« l’humain d’abord ») et de 2017 (« l’Avenir en commun ») confirment le refus des fondements du traité de Lisbonne comme base et cadre de leurs propositions gouvernementales. C’est-à-dire notamment : « la concurrence libre et non faussée » et le « libre-échangisme commercial ». Dans la suite, c’est la raison pour laquelle la France insoumise a toujours mis l’accent sur le contenu de son programme en exigeant la conclusion en bonne et due forme d’un accord de programme à la base de ses accords électoraux. Ce furent, en 2022, les 650 mesures du « programme partagé » de l’accord NUPES pour les candidatures communes du premier tour des législatives. Puis, ce furent les 340 mesures de l’accord du « Nouveau Front Populaire » en 2024 »
La guerre du vocabulaire :
Conseillons au lecteur du document théorique de 85 pages de Mélenchon rédigé comme, rappelons-le, comme « synthése des principes fondamentaux, des cadres théoriques et des modalités opérationnelles de la France insoumise, tels qu’exposés dans les réflexions de ses membres fondateurs » de le relire attentivement ils y trouveront d’autres perles que celles que nous avons eu la place de relever ici.
Mais puisqu’il faut finir, il y a un régal supplémentaire : celui de la lecture à travers les titres des chapitres !
Parmi les meilleurs, en résumé : L’outil fait la main. Le mouvement ouvrier a échoué. L’onde du message. Le centralisme téléphonique. Tous connectés. Nouveau centre de gravité. Former un réseau social autonome. Rapport de force numérique. La murmuration révolutionnaire. L’adaptation permanente. Le nouveau monde émietté. Nouvel agrégat social. Marcher fait le chemin. La forme onde. L’osmose. La guerre du vocabulaire. Vers l’harmonie.
Mélenchon parle de la murmuration révolutionnaire du peuple, et choisit de conclure sur la « guerre du vocabulaire ».
La guerre des mots est décisive, insiste-t-il.
De quoi prendre au sérieux cette façon de voir son sujet de prédilection : le peuple agrégat social, agglomérat, îlot, amas, assemblage, concrétion. Imaginez son action de murmurer comme un nuage. « Murmuration » phénomène où des milliers d’oiseaux, disons des étourneaux sansonnets, volent ensemble en figures mouvantes, fluides et synchronisées dans le ciel. On imagine le peuple et le mouvement LFI infiltré moléculaire dans ce spectacle à la fois visuel et sensoriel, riche en circonvolution.
Par le passé, Mélenchon avait décrit le mouvement gazeux LFI comme un système nerveux.
Sans doute a-t-il renoncé à cette guerre du vocabulaire-là, car on lui avait fait observer que le système nerveux était constitué de 2 parties distinctes : le système nerveux périphérique (nerfs) et le système nerveux central (cerveau et moelle épinière). Et il était trop difficile de faire croire que ce dernier n’existait pas, que tout était spontané, que l’ensemble du système et de sa murmuration, n’avait pas de chef masqué. Chut !
Gerard Filoche (achevé le 11 juin 2026)
Partie 5 : 14 442








