Sans démocratie pas de socialisme Sans parti démocratique non plus

Le débat sur la démocratie devrait être prise à bras le corpsà gauche. Nous sommes toujours en retard sur cette question vitale.

La gauche, c’est d’abord une base sociale. Puis une organisation en partis, syndicats, associations. Et, dans son histoire, tous les errements, les trahisons, et jusqu’aux contre-révolutions, sont dus à l’absence de démocratie ou aux carences de cette dernière en son sein.

Sur le dos du salariat en lutte, se sont construits des appareils qui se sont émancipés du respect de l’obligation d’écouter, d’associer et d’incarner fidèlement leurs « bases ». Ces appareils, formels ou informels, réduisent ou détruisent la démocratie interne pour s’en émanciper et défendre leurs intérêts bureaucratiques au détriment de la large masse des adhérents ou sympathisants.

L’histoire le prouve : pour qui veut mener des combat politiques émancipateurs dans nos sociétés, les partis sont indispensables. L’organisation collective structurée est indispensable à  l’action collective, s’inscrivant dans la durée permettant mobilisations de masse,  élaboration collective, formation de cadres, présence contrôlée dans les institutions …

Aujourd’hui  la forme parti est fortement dépréciée ;  dans l’imaginaire il signifie bien souvent « bureaucratie, appareil, professionnalisation » ; (re) trouver le chemin d’un véritable fonctionnement démocratique  capable de combattre toutes les dérives est aujourd’hui indispensable.

Mener ce débat constitue une question préalable pour l’existence et la croissance de la gauche nouvelle qu’entend incarner la NUPES.

 

Pour une société démocratisée

Par opposition au capitalisme, société d’exploitation et de compétitivité qui dresse les classes sociales et les humains les uns contre les autres en les mobilisant pour la suprématie et la guerre, le socialisme est une société de partage qui produit de la révolte libératrice des ttravailleurses et travailleurs salariés, rapproche les humains et les émancipe individuellement tout en leur donnant les moyens matériels et intellectuels de vivre ensemble.

L’existence détermine la conscience, et celle-ci à son tour crée, par la démocratie, les modifications de l’existence.

La démocratie s’use dès qu’on ne s’en sert pas. Avec la démocratie, on ne perd jamais de temps, on en gagne.

La démocratie n’est pas un cadre, pas une technique, ce n’est pas un supplément d’âme, mais une méthode, de l’oxygène ; elle est élément fondamental du programme de la révolution sociale. Elle fait partie du « but » visé, pas seulement des « moyens » nécessaires de la lutte de classes.

La démocratie est une pédagogie et un instrument permanent d’action, une protection et une surveillance de masse réciproque, un échange matériel garantie d’efficacité. Elle est le cœur, l’énergie de tout programme de révolution sociale et de sa mise en œuvre. C’est l’auto-organisation du mouvement de masse par les masses elles-mêmes : le salariat opprimé, exploité ne peut se révolter et gagner sans la démocratie maximum qui unit et décuple ses forces. Priorité aux comités de base.

La démocratie n’est ni un système nerveux centralisé, ni un système gazeux délétère; elle ne vient pas « d’ailleurs », pas de « l’extérieur ». Elle n’est pas en dehors de l’action de masse. La démocratie est pensée et se pense, s’organise de façon endogène comme interaction à tous les niveaux, de la base au sommet. Elle doit être faite de l’attention de tous, à la fois des désaccords et de l’accord de tous, des débats autant que de la décision. Impossible d’être aussi bien pour la réforme que pour la révolution sans pousser jusqu’au bout cette démocratie. C’est une praxis,un brassage d’expériences, une expérimentation collective qui homogénéise, intègre, développe en respectant à l’infini toutes les sensibilités. En mai-juin 68, des millions de salariés ont plus appris en quelques jours et en quelques semaines qu’en plusieurs mois, voire en plusieurs années. C’est en se mélangeant que les meilleures idées gagnent la masse.

Parce que notre classe sociale est pluraliste, son unité ne se fait que par la démocratie. C’est la condition de l’expression authentique d’une classe, d’un peuple, de l’élaboration et du respect des décisions, du succès pratique de leur mise en œuvre. La démocratie n’est pas verticale, ni césariste, elle est pluraliste, horizontale, participative, de terrain, avant d’être représentative.

La démocratie est d’abord l’action de masse, collective, l’apprentissage pratique, vécu, de la socialisation, du partage, en sororité et fraternité. C’est l’apprentissage vécu de la généralisation de l’égalité des droits, de la commune à l’Assemblée nationale. La société est d’autant plus transformée collectivement en profondeur que les consciences le sont par l’action. C’est l’insurrection sociale qui génère l’insurrection civique, pas l’inverse.

 

C’est la force des assemblées et des luttes qui exprime, incarne et soude le salariat majoritaire et qui libère, par ricochet, les autres parties du peuple. C’est ce qui fait qu’à tous les stades de la cordée, la cuisinière, l’infirmière, la femme de ménage, l’écrivaine, le chauffeur-livreur, le balayeur, le vendeur, l’ingénieur, le professeur, le conducteur de travaux, le gestionnaire, sont en mesure de connaître, comprendre, donner leur avis, de modifier le cours des décisions, de la construction, de l’élévation sociale commune.

Libérée et démocratisée, la société peut alors créer plus, innover plus, produire plus, redistribuer toujours mieux, faire face aux plus grands des défis, face à tous les besoins collectifs sociaux et écologiques.

 

Pour un parti démocratique et pluraliste de la gauche sociale et écologiste

Il ne faut pas chercher à nier ou méconnaître que, dès qu’il y a représentation, élection, division des tâches, dans toute organisation qui combat la société capitaliste et au-delà, naissent des tendances négatives, matérielles qui facilitent la création d’appareils qui échappent et nuisent à la démocratie.

Des conquêtes matérielles partielles, des avantages moraux, intellectuels, des corruptions surgissent facilement et sont l’apanage des directions et dirigeants des partis, syndicats et associations qui expriment, incarnent le salariat en lutte pour la révolution sociale. Il y a des dangers professionnels du pouvoir. Le capitalisme se défend en divisant et en corrompant : « La domination de la bourgeoisie n’est fondée que sur la concurrence des ouvriers entre eux, c’est-à-dire sur la division à l’infini du prolétariat, sur la possibilité d’opposer entre elles les diverses catégories d’ouvriers » (Friedrich Engels).

 

Les « appareils » sont de caractère contradictoire : ce sont des couches bureaucratiques formalisées ou non, cristallisées ou non, qui se détachent et échappent plus ou moins au contrôle de leurs bases, de leurs mandants. Car pour exister, il leur faut, à la fois incarner leur base sociale suffisamment pour que celle-ci les soutienne et leur donne la force suffisante pour acquérir des avantages et prébendes auprès de la classe bourgeoise dominante, notre adversaire historique. Cette dernière achète ainsi la paix sociale à peu de frais et impose d’autant plus aisément la contre-révolution. Cela a produit, de par le monde, nombre de « partis ouvriers bourgeois » hybrides, les pieds dans le salariat, la tête dans les institutions bourgeoises – bonapartistes ou non. À force de côtoyer le haut, ils se distancient du bas, et le salariat, trahi, en paie le prix fort. On a ainsi connu cela dans la IIe, puis dans la IIIe Internationale, les errements sociaux-démocrates, puis le cancer du stalinisme. Cela a été le fait de grands partis de masse et de petits partis sectaires. Cela a été le fait de courants anciens ou de courants nouveaux, le vieux SPD allemand comme le bien plus récent Parti des travailleurs brésilien, le PS français depuis plus d’un siècle comme le jeune mouvement Podemosen Espagne.

Ces appareils ont des caractéristiques connues : plus ils sont flous, moins ils ont de règles, en l’absence de transparence et de contrôle ; moins ils ont de genèse historique claire, de théories solides et éprouvées, d’implantation militante profonde, de liens avec les meilleures traditions de la classe sociale dont ils émanent, plus ils sont capables de versatilité, d’opportunisme, de zigzags bureaucratiques et finalement de trahisons.

Il n’y a pas de vaccins contre les appareils et les trahisons. La menace est toujours là. Seuls le rapport de force social, l’éducation et la vigilance conjuguée de millions de salariés nous en protègent vraiment.

Cela doit donc faire partie de l’éducation et du programme de la gauche que de mettre en œuvre le maximum de garde-fous : il faut établir les meilleurs statuts possible, et, parce que leur « technicité » – même poussée à la perfection – ne suffit pas, il faut savoir les faire vivre au mieux.

Les meilleurs statuts, les plus démocratiques, peuvent être dénaturés. Mais, sans statuts démocratiques, la dénaturation est certaine et a toujours abouti sur des explosions, des crises et des scissions, encore plus brutales et décourageantes sans garde-fous.

 

Pour un parti féministe et antiraciste

Le combat que nous menons pour l’émancipation sociale intègre le combat contre toutes les formes d’oppressions en  particulier contre l’oppression patriarcale et contre toutes les formes de racisme notamment liées à l’histoire coloniale des pays occidentaux.

Toutes les formations de gauche qu’elles soient politiques, syndicales associatives doivent avoir à cœur de combattre en leur sein et dans leur fonctionnement les manifestations de ces oppressions. Instaurer la parité femmes-hommes de manière systématique dans le fonctionnement, permettre des expressions collectives, mettre en place des commissions ad hoc permettant de réagir à des cas de discriminations sexistes ou racistes sont aujourd’hui des étapes indispensables

 

Nos propositions

Le prix de la démocratie interne aux partis de gauche ne garantit pas à 100 % l’idéal, mais permet de s’en rapprocher :

Avec :

-      des critères de sélection, d’adhésion et d’éducation, de participation et de cotisations, et une formation militante continue. * L’adhésion formalisée nous semble une condition indispensable à un fonctionnement démocratique permettant d’associer tous les militant.e.s,  y  compris « la base » aux prises de décisions. Cette délimitation n’exclut pas d’autres formes de participation plus fluides qui peuvent correspondre d’autres formes d’engagement  la volonté d’un parti d’être accessible et ouvert ne peut se faire au détriment d’une véritable association de ses membres à une vie démocratique

-       La prédominance des instances de base, et des militants de base.

- des droits précieux et détaillés, du respect des idées, des sensibilités, des débats organisés, du partage de l’information, de la transparence du fonctionnement interne, une éducation et une acceptation du pluralisme

- des mécanismes d’élaborations collectives, de discussion organisée et minutieuse avec droit de tendances, de congrès avec libertés de votes, d’élections à la proportionnelle, de désignation des candidats et élus, de contrôle des mandats.

- un contrôle transparent et collectif des finances, des moyens matériels du parti, de ses organes de presse internes et externes, de la désignation et du fonctionnement des instances des élus dans les institutions. Le fonctionnement doit être public autant que possible, avec des commissions des conflits scrupuleuses, des commissions électorales pluralistes élues.

- une indépendance organisationnelle et statutaire respectée des syndicats et associations sœurs, des organismes qui concourent ensemble aux mêmes buts, mais avec des rythmes, des modalités, des bases et des programmations différentes.

- une exigence de moralité et d’intégrité optimales de la part de toutes et tous, élus, mandatés, porte-paroles ou simples militants de gauche. Pas de secte, ni d’avant-gardisme : le devoir d’exemplarité, tant que l’on vit dans une société capitaliste, ne peut être totalement disjoint d’elle et de ses tares, mais il convient de tout faire pour chercher à s’en protéger, s’en dégager au maximum en fonction des possibilités et des circonstances : comme le préconisait la Commune de Paris, militants et candidats doivent « ressembler aux nôtres », aux salariés.

 

Nous sommes pour un nouveau congrès du Globe (1905) permettant de construire une maison commune, pluraliste et loyalement démocratique, de toute la gauche sur un programme comme celui de la NUPES. Le maximum de règles démocratiques dans le parti de gauche à construire offre des garanties qui ne peuvent absolues, mais il est nécessaire au maximum de démocratie dans la société socialiste qui sera construite par ce parti ensuite. C’est le reste du programme social, écologique, internationaliste, et la mobilisation la plus forte possible des larges masses qui en garantira la réussite.

 

Gérard Filoche

 

 

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