Avant le 21 juin 1973 il y a 50 ans

en cette année 1973 :

Nixon allait-il être chassé à la suite du scandale du Watergate ?
Le 4 février, 331médecins reconnaissaient, dans Le Nouvel Observateur, avoir pratiqué des avortements, ils risquaient de un à dix ans de prison. Le Mlac (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) se créait le 9 avril, en même temps que se développait le MLF (Mouvement de libération des femmes).

Le CES Pailleron brûlait.

Le journal Libération cherchait de l’argent pour paraître régulièrement.

Au Chili, l’Unité populaire de Salvador Allende approchait de sa fin.

Au Vietnam, le cessez-le-feu devançait la défaite et la fuite paniquée des soldats américains.

En France, le grand Picasso venait de mourir.

Les luttes ouvrières « exemplaires » continuaient, le gouvernement de Pierre Messmer se voulait de plus en plus répressif, les provocations se multipliaient. Un ouvrier, Pierre Maître, fut tué près de Reims par des commandos armés par un patron. Des défilés se terminaient par des « casses », si bien que les organisations politiques traditionnelles, PCF, PS, et les syndicats décidèrent une grande journée unitaire contre la répression, le 20 juin 1973.

Le 21 juin 1973 et la dissolution de la LC

Cette grande manifestation du 20 juin 1973, personne ne devait s’en souvenir. Je fus chargé par le BP d’organiser, avec Jean Métais, la participation de la Ligue à ce cortège très unitaire. Pour cette initiative, nous avions publié une belle affiche et fabriqué de belles banderoles.

Il y eut 30 000 à 40 000 participants. Toute la gauche était là. La Ligue défila, mais sans enthousiasme particulier, en queue, jusqu’à la gare de l’Est. Nous avions une puissante sonorisation et lancions surtout des slogans pour appeler à l’« autre » manifestation, le lendemain même, pour laquelle nous n’avions pas imprimé d’affiche ni même tenté de faire participer la gauche et les syndicats.

Ce contraste entre les deux initiatives provenait directement des « démons » qui travaillaient à la Ligue.

Il s’agissait d’interdire, ce soir-là, un meeting d’Ordre nouveau, les successeurs d’Occident et les prédécesseurs de Le Pen, à la Mutualité. Les groupes fascistes avaient mis le paquet : depuis plusieurs semaines, ils préparaient ce rassemblement « contre l’immigration sauvage » en collant massivement des affiches. Selon eux, des « hordes d’étrangers » déferlaient illégalement sur la France et ils se proposaient de mobiliser pour s’y opposer.

Alain Krivine, dans le bureau du premier étage de Guéménée, avait griffonné dans son éphéméride : « 20 juin, responsable Roger ; 21 juin, responsable Ludo. » Et la manifestation du 21 comptait bien davantage dans les préoccupations de la majorité du BP. Pour elle, elle était bien plus décisive que le cortège unitaire traditionnel de la gauche la veille.

C’était l’occasion à saisir pour appliquer nos théories sur les « actions exemplaires », imposer par l’autodéfense ouvrière que les fascistes ne puissent tenir le haut du pavé.

BI 30 contre BI 33.

La majorité de l’organisation LCR était depuis plusieurs années, surtout dans la partie activiste responsable du service d’ordre, engagée dans sa logique guérilleriste : préparation à la clandestinité, aides aux groupes latino-américains, espionnage des fascistes, coups de main, formation des chefs de groupe aux sports de combat, à la fabrication de cocktails Molotov, accumulation de matériels, de « planques », écoutes des ondes de la police, etc. Il fallait bien qu’une telle énergie, une telle patience, un tel investissement chez des jeunes trouve son débouché. L’organisation de commandos qui partaient un jour pour Nice « faire la peau aux fachos en fac de droit », qui s’attaquaient à la fac d’Assas, qui allaient aider les copains de Rennes dans une vaste opération contre les fascistes de la CFT (Confédération française du travail) et leurs commandos propatronaux de Citroën, qui rentraient dans un local d’extrême droite pour rafler le fichier de leurs militants, qui lançaient des « bombes » de peinture rouge sur le général sud-vietnamien Ky ou qui envoyaient du matériel d’impression caché dans le moteur d’une voiture jusqu’en Pologne, tout cela constituait autant d’exercices, mais n’était pas à la hauteur des théories professées et des attentes entretenues.

Moi, j’appréciais qu’on envoie un groupe, avec Alex, en Pologne pour monter une opération de sauvetage des archives de Léopold Trepper, l’ex- chef de l’Orchestre rouge, dont Gilles Perrault avait relaté l’histoire50. Cela me semblait utile. Patrick Rotman obtint ainsi la mission d’écrire les Mémoires de celui-ci 51.

Mais je protestais contre l’énergie, que j’estimais gaspillée, mise dans d’autres « travaux » moins bien orientés. Des « commissions spécialisées », comme la CT (commission technique), s’étaient mises en place depuis longtemps, avec différents services et un budget – confidentiel lui aussi – qui ne cessait de grossir. Le BP et plus encore le CC étaient tenus dans l’ignorance de ces activités, pour des « raisons de sécurité », me disait- on. Seuls des camarades comme Alain Krivine ou Daniel Bensaïd, outre ceux qui étaient directement impliqués, comme Michel Recanatti, n’ignoraient rien.

C’est ainsi que je n’ai pas « vu venir » la manifestation du 21 juin 1973.

Ce n’est pas très fort, pour un responsable politique, je l’avoue, mais mon activité principale, à ce moment-là, consistait à préparer les stages de l’été 1973 à Bièvres. Il était prévu, comme l’année précédente, six semaines de formation par groupes de 100 personnes, sur des thèmes très divers, pour des catégories différentes de militants.

Nous faisions les inscriptions, préparions les lieux, les sujets, prévoyions les orateurs… Si les choses avaient été explicitement présentées en BP, j’aurais voté contre le sens qui allait être donné au 21 juin.

J’ai commencé à me douter de quelque chose seulement à la dernière réunion préparatoire de la manif dans un amphi de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Nous y étions plus nombreux que d’ordinaire et il régnait une fébrilité exceptionnelle dans la direction du service d’ordre. Je ne sais plus si Daniel Bensaïd dit : « Inch Allah » ou : « Alea jacta est », mais c’était quelque chose dans ce genre. Alain Krivine, lui, était parti pour un meeting à Nice, ce soir-là. Je compris immédiatement, mais tardivement, ce qui allait arriver, quelques heures après, sur la place du métro Censier, rue Monge, en voyant débarquer les caisses de cocktails Molotov, tandis que se formait le SO du cortège, archi-motivé, casqué et armé de manches de pioche. Direction : la Mutualité.

Même nos partenaires de Révolution !, ce soir-là, cosignataires avec nous de l’appel à interdire la réunion d’Ordre nouveau, furent, d’après certains d’entre eux qui me le confièrent, surpris.

Il est difficile de dire le nombre de « cocks » qui furent lancés, mais sûrement plusieurs centaines, d’après ce qu’on m’avoua longtemps après. Évidemment, aucun militant ne rentre chez lui avec un tel matériel, il fallait donc s’en servir. Et se servir d’un tel stock implique une véritable bataille. C’est ainsi que le militaire l’emporte sur le politique : avec 300 cocktails Molotov au lieu d’une dizaine…

Le cortège remonta la rue Monge jusqu’à hauteur de Jussieu et enfonça le service d’ordre de la police, une fois, deux fois. Il y avait des flammes partout, et un peu d’inquiétude, car parfois les bouteilles incendiaires étaient lancées de trop loin, par certains camarades encore inexpérimentés, et avaient tendance à passer par-dessus nos têtes, arrivant trop près non pas des flics, mais des manifestants. Mais l’ardeur était telle, apparemment, que ce fut la police qui recula… D’ailleurs, elle recula toute la soirée et en plusieurs endroits.

Car si elle finit par nous empêcher d’approcher de la Mutualité, à force de lacrymogènes (l’air était irrespirable), elle ne put disperser le cortège. Nous nous sommes regroupés en bas de Mouffetard et de Monge. C’est alors que nous avons vu venir de Gay-Lussac et d’Ulm un sombre cortège, une masse d’individus casqués, noirs, formant bloc. Nous avons craint le pire, avant de constater, en nous approchant, que c’étaient les nôtres, qui eux-mêmes avaient peur, tellement, de loin, nos propres cortèges ressemblaient… à ceux des CRS. Nous avons fusionné joyeusement pour repartir à l’assaut des vrais CRS, vers Censier, Monge.

La direction de la manif était éclatée. Les informations captées par la CT qui écoutait les radios de la police ne nous parvenaient plus.

Je commençai à chercher une issue avec le secteur du cortège qui était le mien. Nous avons fait demi-tour et mon idée a été de défiler le plus loin possible du théâtre direct des opérations pour limiter les dégâts, déjà importants. Ce n’est pas que je n’aimais pas la bagarre, au contraire, sur le plan physique j’étais excité comme tout le monde, mais encore fallait- il qu’elle ait un objectif utile, compréhensible par les gens « normaux ».

Nous avons remonté le boulevard Étienne-Marcel, tourné boulevard de l’Hôpital. Las, il y avait encore des cars de policiers, ceux-ci curieusement non informés, mais embusqués et coincés là, à Austerlitz, prenant peur et traversant, pour fuir, les rangs de manifestants. Les cars furent chahutés, cabossés, avant de finir contre un poteau de feu rouge, enflammés par les cocktails Molotov. Une fois la Seine traversée, mon objectif de diversion avait pris corps : il consistait en l’attaque du local d’Ordre nouveau, rue des Lombards. Avant d’y parvenir, il y avait encore des cars de police, et l’un, coincé place de la Bastille, prit carrément feu. Là, c’était vraiment trop, nous avons décidé d’aider les policiers affolés à sortir de leur car, assurant l’extinction des flammes et leur sécurité. Je me demandais quand et comment cela s’arrêterait. Alors que nous remontions jusqu’au local de la rue des Lombards, nous étions encore très nombreux. Nous avons réussi à enfoncer la porte, quelqu’un tira et un manifestant à côté de moi reçut des chevrotines dans la tête. Nous avons trouvé des caisses de cocktails Molotov dans ledit local, je me rappelle bien les avoir fait sortir et, dans un instinct de contre-propagande, les avoir exposées pour que des photographes puissent les prendre et témoigner que les autres, en face, étaient armés…

Dans ma tête, ce soir-là, en insistant pour que ces photos soient prises, j’essayais naïvement d’inverser les preuves. Je comprenais tous les effets politiques de ce qui se passait, nous étions tout à fait à découvert, dans une action totalement minoritaire, étrangère et incompréhensible pour des millions de gens qui n’y participaient pas et ne pouvaient la comprendre, donc la défendre. Quelque part, le débat, hier abscons, entre les BI 30 et 33, était tranché, ceux concernant la réintroduction de la violence aussi, l’impatience gauchiste juvénile vis-à-vis d’un Mai 68- qui-devait-resurgir-armé-de-pied-en cap également.

Nous avions aidé « l’histoire à nous mordre la nuque ! »

Le lendemain, toute la presse titrait sur l’émeute. Les photos des cars enflammés s’étalaient partout.

Il fallut attendre Le Canard Enchaîné pour que soit dénoncé l’étrange attentisme de la préfecture de police, qui avait laissé faire, et le curieux manque de consignes et de communication entre les cars de police, qui tombaient à tour de rôle dans des traquenards, face à des segments de manifestations armés.

Les policiers perquisitionnèrent à l’aube au local de l’impasse Guéménée et y arrêtèrent les militants de garde, dont Pierre Rousset. Ils cassèrent tout. Ils trouvèrent les bouteilles placées au premier étage pour la défense du local contre une attaque fasciste. Et aussi, comble de désordre, deux vieux fusils de guerre, archaïques, apportés quelques semaines plus tôt par un individu mal identifié et que la CT avait oubliés là… Les flics mirent aussi la main sur l’éphéméride dans lequel Krivine avait écrit : « 20 juin, responsable Roger ; 21 juin, responsable Ludo. » Le juge lança un mandat pour retrouver « Roger » et « Ludo ». Mais surtout « Ludo », évidemment.

Pendant quelques jours, il y eut incertitude sur ce qui allait arriver de la part de Marcellin et du gouvernement. Une conférence de presse fut organisée dans nos locaux dévastés. Mais nous attendions la décision gouvernementale. Une enquête était ouverte. Serions-nous tous arrêtés ? Ou seulement quelques-uns ? Krivine était à Nice le soir du 21, c’était bien intentionnel, il ne pourrait être accusé…

La décision fut prise au BP de ne plus habiter dans nos appartements habituels. Et même de se dissimuler. Hubert Krivine insistait surtout pour que nous changions de visage, notamment « Ludo ». Celui-ci, au bout de huit jours, se fâcha tout rouge. Il se laissait pousser la moustache avec obstination, mais vu qu’il était imberbe, cela ne se manifestait que par un mince filet de poils. Nous tenions nos réunions chaque fois dans un lieu différent. Nous voilà comme les maos deux ans plus tôt. Belle affaire !

C’est ainsi que nous étions, le 28 juin, dans l’appartement de Jacques Charby (j’appris à cette occasion son aide au FLN pendant la guerre d’Algérie), près de Montparnasse, lorsque le communiqué du conseil des ministres tomba. Nous venions de faire un sondage informel au sein du BP réuni : qui pariait que nous serions dissous ? « Non, ils n’oseront pas », avait répondu la majorité écrasante des camarades, excepté Hubert Krivine et moi. J’étais très pessimiste. En effet, nous avons appris notre dissolution à midi pile, par la radio.

Silence. L’affaire était bouclée. Nous nous sommes regardés. Chacun pensait aux conséquences : le débat national, le débat international, l’organisation, les militants. Comment justifier une telle « connerie » ?page254image1006607472 page254image1006607680 page254image1006607888 page254image1006608096

Le BP fit aussitôt bloc pour survivre. La polémique ne devait éclater que quelques mois plus tard, dans un CC clandestin réuni à Gand, en Belgique. En attendant, il fallait prendre des mesures, de sécurité, de défense de l’organisation, de défense démocratique.

La première mesure consista à cacher Krivine et Recanatti. Alain irait chez Michel Piccoli, Michel en Belgique. Il fallait éviter que tout le BP ne subisse le sort de Pierre Rousset.

La seconde fut de contacter toutes les organisations de gauche pour organiser une contre-campagne vis-à-vis du gouvernement. Cette fois, nous allions avoir besoin du « front unique ».

Je m’y collai : je pris mon bâton de pèlerin pour rencontrer tous les syndicats, tous les partis de gauche. Une camarade, notre trésorière, permanente, qui avait une moto, fut chargée de me véhiculer dans Paris. C’était « Thalou », de son vrai nom Sybille Fasso. Elle me convoya avec patience pendant les semaines suivantes. Dans le cadre de mon mandat pour organiser une défense démocratique unitaire, je rencontrai Louis Astre pour la FEN, rue de Solferino (ce n’était pas encore les locaux du Parti socialiste). Je fus reçu au Colonel-Fabien, mais seulement en bas, dans le hall, par un secrétaire responsable du Bureau politique qui m’écouta poliment sans rien medire.CitéMalesherbes,auPS,Claude Estierm’accueillitchaleureusement et je serrai la main de François Mitterrand. Je fus également reçu square Montholon par des responsables de second rang de la CFDT et me rendis à Louis-Blanc, rue Lafayette, alors local confédéral de la CGT.

Tous les permanents (environ vingt-cinq à l’époque) étaient ventilés dans des locaux différents, le PSU nous prêta deux pièces et un téléphone. Françoise quitta ainsi, forcée et contrainte, la librairie de Guéménée et alla travailler là-bas. Les cellules de militants étaient organisées avec tout un système de « rendez-vous secondaires » rapidement mis en place. Mille militants, sur Paris, plongèrent, de façon parfois très excessive, dans la clandestinité. Nous étions censés prendre des précautions, éviter d’être suivis quand nous nous rendions d’un point à un autre. Nous devions changer de lieu chaque nuit. Je n’allais plus à l’appartement où je logeais, rue Borda, après avoir quitté la rue Saint-Guillaume. Une fois, je fus hébergé pour la nuit, avec « Ludo », du côté de Château-Rouge, une autre fois chez une artiste sympathisante du côté de la Gaîté, ou encore dans un studio de la rue des Arquebusiers, dans le IIIe arrondissement.

Il fallait organiser une réunion unitaire : ce serait au local du PSU, rue Borromée, dans le XVe arrondissement. Je représentais la Ligue. Mais si tous les groupes d’extrême gauche étaient présents, les grandes forces démocratiques manquaient à l’appel. Charles Berg (plus tard connu, nous l’avons mentionné, sous le nom de Jacques Kirschner) était là, pour l’OCI. Ironique, il me faisait des « vannes » privées, hors sujet, mais bien informées, sur les conséquences de notre aventure dans les débats du SU (le Secrétariat unifié de la IVe Internationale devant assumer notre ligne guérilleriste face à la fraction dirigée par le Socialist Worker Party, qui y voyait déjà la conséquence concrète de notre ultra-gauchisme).

Il y avait Alain Geismar, pour moi, un revenant. Il me prit à part pour me donner des conseils fraternels et un peu paternels à partir de son expérience personnelle, quand il s’était retrouvé dans la même situation : comment ne pas se faire prendre ? Que faire ?

Finalement, un curieux meeting unitaire nous serait imposé par le PCF qui sentait le vent : l’opinion de gauche était pour nous. Les staliniens, c’était une première, allaient donc défendre les trotskistes. Ce serait au Cirque d’Hiver, le 4 juillet.

La réunion au local du PSU fut interrompue, on annonçait que la police était là. Les écoutes de la CT qui me parvenaient le confirmèrent. Il fallait que je parte car, apparemment, le seul but de cette présence policière, pour cette réunion-là, c’était moi. On me fit sortir à toute vitesse et enfourcher la moto du jeune Christophe Aguiton (dit « Vartang »), venu me chercher.

En fait, jamais la police n’a vraiment cherché à nous arrêter.

Nous avons eu le temps de lancer un « appel de personnalités » contre la dissolution, pour la libération de Krivine et de Rousset : Michel Rocard, Claude Estier, Jean Poperen, Albert Detraz, Louis Astre, Juliette Gréco, Michel Piccoli, Simone Signoret, Costa-Gavras, Robert Enrico, Laurent Schwartz, Alain Touraine, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Michel Foucault, Michel Leiris, des centaines de noms prestigieux s’alignaient en bas du texte en notre faveur.

Nous avons réussi à ressortir Rouge et une revue spéciale sur les événements, contre Ordre nouveau, contre Marcellin, et nous avons réoccupé les locaux ravagés de Guéménée.

Semi-clandestins, semi-plébiscités

Nos lieux secrets de réunions de BP devenaient de plus en plus « huppés ». Henri Weber avait trouvé un appartement avec piscine sur le toit aux Champs-Élysées. Nous nous retrouvions aussi chez Michel Piccoli, Juliette Gréco. En fait, tout cela représentait pour la police un secret de Polichinelle.

Nous devions trancher : la Ligue serait-t-elle « clandestine », comme les maos, ou allions-nous choisir d’assumer notre défense publique ? C’était absurde de militer clandestinement dans la France de 1973, nous n’étions ni en Argentine ni en Uruguay. Un BP spécial, très tendu, se réunit, rue de l’Université. Il fut décidé qu’Alain Krivine tiendrait une conférence de presse, le lendemain, et qu’il se ferait arrêter s’il le fallait. Il y eut un vote très majoritaire, explicite sur ce point : « pour » qu’Alain se fasse arrêter.

Nous avons appelé le PS, sans nous interroger, cette fois, sur sa nature de classe, pour demander à Charles Hernu de nous prêter le local des élus socialistes et républicains, place de l’Hôtel-de-Ville. Il accepta. À l’aube, Henri Weber réveilla François Mitterrand et Edmond Maire, il leur expliqua à tous deux séparément que Krivine parlerait à la presse et qu’il serait sûrement arrêté. La réponse des deux fut : « Ils n’oseront pas. » Henri insista. François Mitterrand et Edmond Maire se consultèrent et décidèrent, finalement, de venir en personne place de l’Hôtel-de-Ville, mais de n’apparaître que s’il se confirmait que le gouvernement voulait vraiment l’arrêter.

Alain Krivine parla ce jour-là devant une nuée de micros et de caméras. Nous écoutions les radios de la police retransmises par la CB de la CT au Bureau politique, depuis la rue de l’Université. Les abords de la conférence de presse grouillaient de policiers, leur mission était claire : l’arrestation. Avertis par nous, Mitterrand et Maire choisirent alors d’apparaître par une porte de côté, en cours de conférence de presse, et la presse, stupéfaite, les vit soutenir Krivine. Tout s’agitait, c’était l’événement, le maximum de remous. Bien joué ! François Mitterrand demanda à Krivine ce qu’il voulait faire après son speech à la presse. Il offrait, si Krivine l’acceptait, de le faire venir au local du PS, cité Malesherbes. Après consultation par CB et téléphone, notre réponse fut « oui ».

Le cortège de voitures partit de l’Hôtel de Ville pour le local du PS, Krivine entre Mitterrand et Maire. Affolement dans les radios de la police. L’ordre était d’attendre, Alain arriva libre cité Malesherbes. Mais là, que faire ? Y rester ? Mitterrand l’avertit que c’était possible. Nouvelles consultations par téléphone : nous avions voté pour qu’Alain se fasse arrêter, il devait se faire arrêter. Quel sens de rester à Malesherbes au local du PS ? Il devait donc sortir, puisque les flics n’osaient pas le prendre dans les locaux. Alain transmit sa décision à Mitterrand et à Maire, qui montèrent avec lui ce scénario : il sortait, les deux leaders l’accompagnaient jusqu’à la porte de la cité, puis Charles Hernu et Claude Estier iraient avec Alain jusque chez lui, puisqu’il habitait un peu plus bas, rue Saint-Georges. C’est ce qui se passa, on vit Alain Krivine entre François Mitterrand et Edmond Maire sur toutes les photos. Tandis qu’ils marchaient tous les trois, le premier secrétaire du PS commentait sur un ton amusé les détails de l’architecture de la cité, pour, comme il l’avait expliqué auparavant à Alain, « faire naturel » devant les photographes.

Tous les médias retransmirent directement les événements. En descendant la rue Saint-Georges, Alain fut interpellé par un passant solidaire qui lui demanda : « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? » « De l’argent pour l’organisation », répondit-il, et la personne lui en donna. Alain était arrêté chez lui, quelques instants plus tard, par la police enfin décidée à appliquer sa mission. Il resterait à la Santé jusqu’au milieu du mois d’août.

L’opinion évoluait. Le Monde, Le Nouvel Observateur, Le Canard enchaîné, L’Humanité dénonçaient maintenant « le piège de Marcellin ». La Fédération autonome des syndicats de la police, par la voix de Gérard Monatte, s’interrogea aussi sur ce qu’avait vraiment voulu faire le pouvoir.

Les révélations se multipliaient, qui nous rendaient victimes d’une volonté manichéenne du pouvoir. La thèse de la provocation policière prenait une telle importance que la police dut réfuter les arguments un à un. Le ministre de l’Intérieur en personne dut intervenir sur la première chaîne de la télévision : il contre-attaqua et accusa Mitterrand et Marchais de faire le jeu des gauchistes en défendant la Ligue communiste dissoute. Dans ces conditions, le meeting du 4 juillet du Cirque d’Hiver rassembla toute la gauche et fit le plein. « Le Parti communiste français proteste contre la dissolution de la Ligue communiste. » L’Humanité précisait : « La dissolution de la Ligue communiste, l’arrestation de ses principaux dirigeants, c’est d’abord une atteinte aux libertés de tous. » Le seul hic était le veto du PCF au fait que nous parlions au cours du meeting. Ils nous défendaient tout en nous faisant taire.

Il y avait eu beaucoup d’hésitation dans notre BP : une partie des camarades voulait s’orienter vers une activité clandestine prolongée, en attendant, sans doute, le grand soir qui n’allait pas tarder… Il fallait donc mesurer qui d’entre nous allait apparaître en public. Comme j’avais déjà eu la charge de la conférence de presse à Guéménée, comme j’avais pris les contacts unitaires, on m’y colla encore.

Il fut décidé que je me tiendrais à l’intérieur du Cirque d’Hiver avec Jean Métais, qu’Henri Weber serait à l’extérieur avec le SO. Quand j’arrivai dans la salle, derrière la tribune, alors que tous les acteurs se répartissaient l’ordre de parole, j’essayai de négocier encore notre intervention. Jacques Duclos, que j’interpellais, me tourna grossièrement le dos aussitôt. C’est Daniel Meyer, embarrassé, qui me prit par la manche pour me rassurer : « On ne parlera que de vous ! » Certes, mais en nous censurant ! J’interpellai Jean Le Garrec qui allait parler, comme les autres, six minutes au nom du PSU, et lui suggérai de partager la parole à ce moment-là, depuis la tribune. Il refusa. Dans la salle archi-bondée et dehors, où se massaient des milliers de personnes, les cris fusèrent : « Libérez Krivine », « La parole à la Ligue. » Ce fut un chahut monstre. Au fur et à mesure que se succédaient les orateurs, la salle se divisait pour ou contre la « parole à la Ligue ». Je tentai, quand ce fut au tour de Jean Le Garrec, de monter sur une chaise, dans un brouhaha indescriptible, pour demander modestement « trois minutes ». Rien. Seul Duclos, excellent orateur, vieux routier stalinien, força l’attention et les applaudissements de la salle. Mais il est vrai que nous avions la vedette et que la censure nous concernant choquerait ; nous y gagnerions un statut confirmé de double victime de l’ostracisme à la fois du pouvoir et des staliniens. Ces derniers avaient été amenés à nous défendre et à ne pas se rendre sympathiques. Je sortis du Cirque d’Hiver alors qu’Henri Weber, dehors, essayait de parler à la sono, le SO m’entoura et m’emmena jusqu’à la fuite programmée sur la moto de « Thalou ». Nul ne fut poursuivi.

Belle histoire ! Partout en province nos camarades rencontraient une solidarité active, tenaient des meetings nombreux et combles, en cette période de juillet où normalement les gens partaient en vacances. Ils étaient ravis, on parlait de nous partout, nous recrutions, nous nous renforcions spectaculairement.

Ce qui me vaudrait, deux mois plus tard, à la réunion nationale de bilan, un isolement total quand je voudrais critiquer notre « action exemplaire du 21 juin ».

Joe Baxter

La police fit une seule enquête sérieuse. J’avais hébergé, rue Borda, pendant quelques mois, un militant argentin en exil, Joe Baxter, connu comme l’un des fondateurs des Tupamaros, puis comme l’un des dirigeants de l’ERP. Hubert Krivine l’appelait « El gordo » et le respectait infiniment, c’est pourquoi j’étais ravi de le loger. Il était au demeurant fort sympathique, bon vivant et intéressé par la politique « rationnelle » telle qu’on la vivait, selon lui, en France. En fait, il avait plus ou moins rompu avec l’ERP, avec son chef Roberto Santucho, lequel se réclamait davantage de Kim Il-Sung, de Mao Zedong, de Hô Chi Minh et de Castro que de Trotski… et des nôtres. Il me raconta l’histoire de l’ERP et j’appris avec stupéfaction les dégâts idéologiques du militarisme terroriste, les « revues » sur la fabrication des armes « terre-mer » façon armée française, la discipline militaire, les « gradés », les « prisons du peuple » où l’on enfermait les mauvais guérilleros, les sanctions internes, etc.

Joe Baxter avait prévu de quitter Paris le 20 juin 1973 pour Santiago du Chili. Je le vis une dernière fois avec sa compagne, Rosa, place Clichy, avant qu’il ne prenne l’avion pour le Chili où, nous le savions, les choses se gâtaient. Un peu après son arrivée, le 29 juin, il devait y avoir le tancazo, la première tentative de coup d’État de l’armée contre Salvador Allende. C’était une sorte de répétition générale de la droite militaire pour vérifier comment réagiraient les forces vives de l’Unité populaire si les chars sortaient dans les rues. Joe Baxter s’était aussitôt, en bon combattant, rendu dans les entreprises, aux côtés d’Hugo Blanco, et avait constaté l’impuissance dans laquelle se trouvaient les travailleurs pour résister, sans organisation, sans directives et… sans armes ! Les guérilleros locaux ne lui avaient guère inspiré confiance : « J’ai vu des têtes moustachues circuler dans des mini- Austin », disait-il cyniquement en parlant du service d’ordre du MIR allant d’une entreprise à l’autre. Dans son récit téléphonique du 30 juin, il était sévère et désespéré sur les conditions dans lesquelles le mouvement ouvrier chilien pourrait résister si l’armée décidait véritablement de faire un coup d’État. Hélas, on allait le vérifier soixante-dix jours plus tard, quand Kissinger donnerait le véritable ordre de la tuerie à Pinochet.

Mais lorsque, de notre côté, nous avions averti Joe Baxter que nous étions « dissous », il avait hurlé qu’il ne fallait pas plaisanter, que le téléphone coûtait cher… Lui, grand admirateur de la politique rationnelle conçue par les Européens, parti le 20 juin de Paris, le jour calme de la manifestation unitaire contre la répression, ne pouvait imaginer que le lendemain 300 cocktails Molotov brûlaient dans Paris et que le 28 juin Marcellin nous interdisait ! Nous avons dû l’assurer que nous ne plaisantions pas. Il reçut les journaux français, nous rappela… et nous promit une surprise, pour quelques jours plus tard.

La surprise fut amère. Le 5 juillet, l’avion de la compagnie brésilienne Varig devait s’écraser à Orly, faisant près de 300 morts. Les passagers furent asphyxiés par un gaz dégagé à cause de l’incendie d’une matière toxique contenue dans les parois.

La seule enquête sérieuse de la police après le 21 juin fut de chercher à savoir pourquoi le corps de Joe Baxter se trouvait à bord de cet avion en possession d’un faux passeport appartenant à un membre de la IVe Internationale britannique et d’une mallette contenant 40 000 dollars. Les policiers interpellèrent plusieurs de nos camarades, montrant des photos où Joe Baxter sortait du local, impasse Guéménée, en compagnie d’Alex, de Jean-Pierre Beauvais, de moi…

Que s’était-il passé ? On nous l’expliqua ensuite. Joe Baxter, qui était l’un des responsables de l’enlèvement et de la mort de Sallustro, événement que nous avions si bien « suivi » lors de notre IIe congrès à Rouen, avait appris que la Fiat avait passé dans les journaux, en Argentine, des petites annonces pour chercher à contacter la guérilla, les ravisseurs. Elle souhaitait prendre une « assurance » pour que ses cadres et responsables ne soient plus menacés. Joe Baxter, à l’annonce de notre dissolution, était tout simplement allé « vendre » cette assurance et avait pris l’avion de Santiago, puis changé pour la Varig, afin de nous venir en aide… Ce geste et ce sacrifice ne nous servirent pas.

Isolé

Alain Krivine sortit, en pleine forme et rayonnant, de la Santé, sans être autrement poursuivi, au bout de quatre semaines. Toujours chargé de l’apparition publique, porte-parole de remplacement, j’allai le chercher à la porte de la presse, avec la presse. Nous nous sommes aussitôt rendus chez Jean Daniel, au Nouvel Observateur, sur l’entregent de Gilles Martinet, pour rédiger un article sur le marbre avant le bouclage (l’hebdomadaire avait déjà donné un coup de pouce en racontant que Krivine, s’il était à Nice, au fond, c’était parce qu’il n’était pas d’accord avec ce qui se passait ce soir-là dans les rues de Paris…). Puis nous sommes allés chez les parents Krivine fêter la sortie du rejeton.

Le Comité central de la Ligue dissoute se réunit à Gand. Les camarades belges nous firent traverser la frontière séparément sans problème, louèrent une salle et créèrent les meilleures conditions de travail. Sauf que nous ne pouvions conserver les textes soumis au vote, pour des raisons de sécurité. Comme j’en avais gros sur le cœur, j’écrivis une contribution de rupture, très critique, avec ce que nous avions fait. Je voulais que non seulement nous dénoncions les dérives du fameux BI 33, mais que nous en revenions à une orientation de construction sérieuse pour un nouveau parti tourné vers les masses – et non pas soumis aux pulsions gauchisantes.

Je croyais le moment venu de le dire. Mal m’en prit, car il y avait enthousiasme et quasi-unanimité pour approuver l’action du 21 juin ! Je fus maltraité, sinon tout à fait méprisé. Les camarades étaient ravis d’avoir eu l’occasion d’être au centre de l’actualité, ils avaient été fêtés partout en province, traités en héros grâce à notre « hardiesse », s’étaient attiré une sympathie inouïe. Pour la première fois, le PC avait été obligé de nous défendre, de nous soutenir, pas seulement le PC, toute la gauche. Nous avions défié le gouvernement et qu’avions-nous perdu ? Rien, Rouge paraissait, nous étions rentrés dans nos locaux, nous agissions sous le nom du journal, nous recrutions. Certes, nos stages d’été avaient été annulés et nous avions un problème d’identité à terme, mais à quoi bon se plaindre, le bilan était positif !

Il y eut bien quelques nuances. D’une part, les plus gauchistes, partisans du BI 30, voulaient que nous profitions de l’occasion pour nous structurer clandestinement. Puisque, de toute façon, l’explosion sociale était proche, autant transformer un inconvénient en avantage ! La grève de Lip montrait, selon eux, le degré de maturité des travailleurs, l’intervention de la police le 15 août à Palente prouvait la violence du capital, il fallait parfaire l’éducation des militants, des cellules, renforcer le rôle de la CT, lancer de nouvelles « actions exemplaires ». À l’inverse, inclinant plutôt de mon côté, les responsables du « travail ouvrier », Janette et « Radot », minimisaient le rôle des « actions exemplaires », les subordonnant à notre travail syndical, mais ne voulaient pas s’opposer sérieusement, ni surtout engager un débat avec toutes ses conséquences prévisibles.

J’obtins une voix, une seule, la mienne, sur mon texte.

J’étais isolé.
Presque dix ans de militantisme, une grande crise révolutionnaire sans

précédent et c’était, pour moi, l’échec. Que faire ? Baisser les bras ? J’y songeais.

Nous avons tous changé nos pseudos. À l’heure où, trente ans après, la Ligue a abandonné ceux-ci, il n’y a plus guère de mystère, sauf, un peu de jeu, de mémoire, de sourires, à ce propos. Nous nous appelions toujours par nos pseudos dans les réunions, dans les BI, si bien que, de longues années après, je reconnais certains visages sans avoir jamais su le vrai nom correspondant. On me dit : « Mais si, Untel, tu sais, qui a été longtemps à la Ligue… » Et je ne sais pas du tout qui est Untel. Parfois, je mélange, ou je confonds, à cause des changements consécutifs aux dissolutions de 1968 et de 1973. Façonné, j’ai encore des scrupules réflexes, alors que ça n’a plus d’importance de donner à la fois le nom et le pseudo.

Dans une réunion de BP clandestine… sur les Champs-Élysées, je choisis « Matti » à cause de mon admiration pour ce héros de Brecht. Charles Michaloux s’emballa : « Alors, je choisis Puntila. » « Chiche ! » Il y renonça pour le nom d’une ville où il avait été élevé enfant.

La Ligue issue du Mai du quartier Latin était morte, mais elle ne le savait pas encore.

Interdite en symétrie d’Ordre nouveau, rangée dans l’extrémisme, elle était certes sympathique à de petites franges, mais étrangère à la grande masse de ceux qui allaient, peu à peu et de plus en plus, placer, de 1973 à 1981, leurs espoirs dans l’Union de la gauche.

La dissolution officialisait pour nous la fin de ces cinq années de bouillonnement où nous espérions que Mai 68 allait reprendre à tout moment.

Nous vivions dans une illusion de Mai des barricades, alors que le Mai massif, ouvrier et jeune survivait en profondeur. Nous avions fini par nous identifier au Mai mondain dont la presse nous renvoyait l’image, car il parlait de nous. Nous désespérions de comprendre le Mai social et de nous y mêler.

Même Alain Krivine ou Daniel Bensaïd expliquaient dans les médias que nous étions « nés en mai », alors que la LC était une section de la IVe Internationale créée en 1939 par la volonté de Léon Trotski. Nous passions ainsi plus pour des étudiants que pour un courant du mouvement ouvrier. Le pire, c’est que nous avions rompu avec le mouvement traditionnel des étudiants en rêvant chaque matin du grand soir. Sans doute, par ces impatiences, ce gauchisme, avions-nous gâché les chances de construire un nouveau parti de gauche. Car s’il y a eu une « fenêtre » pour y parvenir, ce fut bien dans ces années 1968-1973. La LC, hélas, s’est mise dans une mauvaise voie, dans un mauvais réseau, et a raté tous les wagons et trains successifs.

La Ligue, avec retard sur les éphémères maos, se trouvait confrontée au mur de la réalité. Non, le « vieux » mouvement ouvrier n’était pas relégué dans les poubelles de l’histoire. Non, la social-démocratie n’était pas définitivement morte. Et nous n’allions pas mordre la nuque de l’histoire ni ranger le mouvement étudiant puis la classe ouvrière directement – universités rouges et usines rouges – sous notre bannière triomphante !

Le Chili, Lip, le Mlac, l’antimilitarisme et une nouvelle élection présidentielle allaient encore nous occuper avant qu’au congrès de décembre 1974 une autre page de l’histoire de la Ligue ne s’ouvre, celle du débat de tendances et de l’Union de la gauche.

 

 

 

une autre version gauchiste de l’évènement :

https://www.mediapart.fr/journal/politique/150123/21-juin-1973-quand-l-extreme-gauche-ecrasait-le-fascisme-dans-l-oeuf

21 juin 1973 : quand l’extrême gauche écrasait le fascisme dans l’œuf (vraiment ultra gauche)

Le 21 juin 1973, à l’appel de la Ligue communiste, des milliers de manifestants casqués et armés prennent d’assaut un meeting raciste d’Ordre nouveau protégé par la police. Tournant dans l’histoire de l’extrême gauche de l’après-1968, cette manifestation reste un souvenir vivant de l’antifascisme et de son actualité.

par. Mathieu Dejean

15 janvier 2023 à 11h18

IlIl est minuit passé, au soir du jeudi 21 juin 1973, quand les membres de la « commission technique » (CT, ancienne CTS, « commission très spéciale ») de la Ligue communiste se retrouvent à leur point de rendez-vous, une brasserie parisienne en face de la gare de l’Est. La CT est la direction du service d’ordre de la Ligue, qui s’occupe des actions extralégales. Michel Recanati (pseudonyme : Ludo), en charge de la manifestation coup de poing contre le meeting d’Ordre nouveau à la Mutualité, attend ses camarades de pied ferme.

Ils arrivent au compte-gouttes. Michel Angot (Laszlo, pour les camarades) fait son entrée. Recanati l’envoie aux toilettes se laver le visage, noir de la fumée des cocktails Molotov – 400, saura-t-on plus tard – qui ont déferlé sur les policiers durant les heures précédentes, faisant 76 blessés. Le militant avait traversé tout Paris en métro sans s’en rendre compte. Les huit membres de la CT sont dans un état second, dopés à l’adrénaline.

 

La une de « Rouge » en 1973, après la manifestation du 21 juin et la dissolution de la Ligue communiste.  © Illustration Simon Toupet / Mediapart

L’analyse des événements commence, dans une odeur d’essence suspecte. « Une analyse militaire », précise aujourd’hui Michel Angot, le regard aussi clair que sa mémoire. Sur une feuille, dans son appartement parisien, l’ancien militant de la Ligue dessine un plan du Quartier latin, de l’arrêt de métro Censier-Daubenton à la Mutualité, que relie la rue Monge – le terrain des affrontements. Tout avait été méticuleusement planifié.

Cinquante ans plus tard, c’est tout un monde enfoui qui resurgit. Une époque où le consensus social pour interdire la parole à l’extrême droite était acquis, où une extrême gauche aux méthodes de plus en plus musclées rayonnait au point d’obtenir le soutien de la gauche officielle, du Parti socialiste à la CFDT. Et où les actions de cette journée déboucheront sur la dissolution, ordonnée le 28 juin 1973 par le gouvernement, de la Ligue communiste (LC) et d’Ordre nouveau.

Une « petite déviation militariste »

Gérard Chaouat, spécialisé dans les « aspects techniques », avait mis au point des appareils récepteurs pour écouter les communications de la police. Des camarades avaient discrètement dissimulé du « matos », la veille de la manifestation, sur l’itinéraire prévu – barres de fer et autres pieds de biche, déposés dans de fausses caisses du service de la voirie de la Ville de Paris. Une voiture amènerait des bouteilles derrière les arènes de Lutèce, pour les cocktails Molotov. Avec les nouvelles chaussettes en nylon et un mélange d’essence et de pétrole testé préalablement, l’explosion à l’impact est spontanée.

La CT, composée de militants triés sur le volet, baigne dans une culture révolutionnaire mâtinée de violence politique. Celle-ci est omniprésente dans le contexte post-68. Dans les débats de la Quatrième internationale, l’influence de la « guerre de guérilla » en Amérique latine ou des Zengakuren au Japon (des fédérations étudiantes organisées en redoutables commandos casqués) est palpable. Avec les Brigades rouges en Italie et la Fraction armée rouge en Allemagne, l’escalade de la violence déborde l’extrême gauche.

En France, le service d’ordre (SO) de la Ligue affronte déjà depuis quelques années des milices patronales aux méthodes musclées, comme la Confédération française du travail aux usines Citroën de Rennes. L’assassinat du militant maoïste Pierre Overney, tué par un vigile de Renault en 1972, a jeté un froid. Les groupes maoïstes, la Gauche prolétarienne en tête, analysent la situation comme « préfasciste ». Sa « branche armée », la Nouvelle Résistance populaire, dirigée par Olivier Rolin, passe à la clandestinité.

C’est dans ce contexte bouillant que la CT a travaillé. A posteriori, Michel Angot reconnaît, en euphémisant, une « petite déviation militariste »« À partir du moment où tu fais des opérations de plus en plus professionnelles, où tu chiades l’armement des camarades, tu structures les troupes, tu parles avec un langage militaire, on peut dire qu’il y a eu cette tentation militariste », dit-il.

Le 21 juin 1973, donc, les manifestants arrivent par groupes de vingt, avec des rendez-vous secondaires pour perdre les policiers. Place Monge pour le SO, métro Censier-Daubenton ou Cardinal-Lemoine pour les autres. Un ultime « PC » (poste de coordination) est prévu rue Monge, dans l’appartement d’une camarade situé, idéalement, au cinquième étage. C’est de là que sont filmées les images aériennes de la manifestation dans le film de Romain Goupil (un des dirigeants du SO à l’époque) Mourir à trente ans« Notre stratégie était de descendre la rue Monge vers la Mutualité : elle présente l’avantage d’être en pente, assez large pour faire une manif de front, et il y a deux lignes de métro, la 7 et la 10, dont une ne serait pas surveillée », raconte Michel Angot.

 

Article du journal « Rouge » le 15 juin 1973.

L’ancien du lycée Buffon (XVe arrondissement) – où il se bagarrait déjà avec le futur secrétaire général d’Ordre nouveau, Alain Robert –, un des rares du SO à ne plus être étudiant en 1973, avait posé trois jours de congés en amont. Rouge, l’hebdomadaire de la Ligue, avait appelé, dans son édition du 15 juin, « tous les antifascistes à exiger en commun l’interdiction du meeting prévu le 21 juin à Paris par les nazis ».

« Si le pouvoir laisse faire, nous prendrons nos responsabilités […] : le meeting d’Ordre nouveau ne se tiendra pas », prévenait le journal. Le groupuscule d’extrême droite, adepte des ratonnades, et qui faisait office de service d’ordre du tout jeune Front national, comptait lancer une campagne sur le thème : « Halte à l’immigration sauvage ».

Le Bureau politique (BP) de la Ligue, dont plusieurs membres sont issus de familles juives portant la mémoire du génocide, répond par le mot d’ordre : « Écraser la peste brune ». « La décision unanime du BP a été d’empêcher le premier grand meeting fasciste après 68 de se tenir. C’était en plus une vraie provocation, car il devait avoir lieu au Quartier latin, c’est-à-dire chez nous », rapporte Janette Habel (pseudonyme de Jeannette Pienkny), la seule femme membre du BP.

Les maoïstes de La Cause du peuple, de L’Humanité rouge et de Prolétaire-Ligne rouge, ainsi que Révolution ! (dite « Révo », une scission de la Ligue), ont répondu présents – ils auront une place dans le SO de tête. On leur prête un rôle important dans l’avalanche de cocktails Molotov, qui a surpris même les plus aguerris. « Sur la nécessité d’écraser le fascisme dans l’œuf, il n’y avait pas l’ombre d’une divergence entre nous », rapporte un des dirigeants de Révo à l’époque, qui préfère taire son nom.

La gauche officielle, liée depuis peu par le Programme commun, préfère défiler calmement le 20 juin contre le racisme et pour « l’élargissement de la liberté » – « un sommeil organisé, avec pour fin les élections », raillera quelque temps plus tard Philippe Gavi, fondateur deux mois plus tôt de Libération, quotidien d’obédience mao.

Le BP de la Ligue donne des consignes claires : un affrontement limité, qui marque le coup. La CT prend la tâche très au sérieux. Elle peut s’appuyer sur un SO digne d’une véritable organisation bolchevique, composé d’anciens lycéens de Mai-68, qui ont souvent fait leurs armes au Front universitaire antifasciste (FUA). Certains ont côtoyé Pierre Goldman, connu pour son expérience des combats de rue. Il aurait sûrement été de la partie s’il n’avait pas séjourné en prison en 1973.

Débordement général

Le soir du 21 juin, entre 3 000 et 5 000 personnes font irruption rue Monge, casquées pour la plupart et le visage dissimulé derrière un foulard. L’esthétique zengakuren saute aux yeux. « Quand on a appelé à cette manif, les gens savaient pourquoi ils venaient, la violence était prévue. Les gens venaient là pour interdire un meeting, pas que pour dénoncer », analyse Alain Cyroulnik, « Cyroul » pour les intimes, membre de la CT. Quelques slogans sont lancés : « Ordre nouveau, ordre fasciste ! » Les minutes d’attente des derniers arrivants avant l’assaut semblent longues.

À l’avant, les militants de Révo s’impatientent de ce désordre un peu trop ordonné à leur goût : « On se demandait quand la LC allait déclencher les hostilités », rapporte l’un d’eux. Le SO de la Ligue, informé de la structuration du cortège par des estafettes à mobylette, finit par sonner la charge. « On se tenait par les coudes, très serrés les uns derrière les autres. On a avancé, c’était fort et massif. Il devait y avoir quinze ou vingt rangs de gens casqués, alors qu’il n’y avait que cinq ou six rangs de SO ! », s’étonne encore Michel Angot. La première rangée de brigades spéciales qui barre la rue ne fait pas le poids. Elle éclate. Des deux côtés de la voie, des groupes de lanceurs de cocktails Molotov, commandés respectivement par Alain Cyroulnik et Michel Angot, font leur œuvre incendiaire.

« Les cocktails Molotov pleuvent, c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts dans l’affrontement, ç’aurait été possible », se remémore Janette Habel. Certains policiers, tombés entre les trotskistes, sont exfiltrés tant bien que mal. Le SO a interdiction absolue de faire des « victimes de campagne ». « Je suis personnellement intervenu quand j’ai vu un flic par terre, j’ai dit aux camarades que c’était la peste brune qu’on voulait écraser », rapporte Cyroulnik.

Après le choc contre le deuxième barrage policier, obligé de reculer, la manifestation se disperse progressivement, sous la protection du SO. Un peu plus tard, deux cents militants qui ne s’étaient pas dissous franchissent le pont d’Austerlitz pour faire une descente au local d’Ordre nouveau, rue des Lombards, près des Halles. Romain Goupil et Alain Cyroulnik, qui sont du commando, rapportent les faits à Recanati dans le bistrot de la gare de l’Est, au milieu de la nuit. Personne ne bronche.

Le meeting contre l’« immigration sauvage » a eu lieu en très petit comité. Les « rats noirs » ont rasé les murs.

Dans le chaos, alors qu’une chaîne retenait la dernière porte blindée, un coup de fusil a été tiré par un des membres de l’organisation d’extrême droite – un militant de quatorze ans. Un document interne d’Ordre nouveau parle d’une main arrachée côté trotskiste. Cyroulnik dément : « Ils avaient un fusil, un militant paniqué a tiré, mais il n’y a pas eu de blessés. » « On a tous entendu parler de ça, mais on n’a eu aucun camarade blessé le 21 juin, c’est d’ailleurs complètement dément », assure Michel Angot.

À chaud, gare de l’Est, les membres de la CT font un bilan globalement positif. Certes, ils n’ont pas atteint la Mutualité, mais le SO d’Ordre nouveau est resté sagement derrière les policiers. Le meeting contre l’« immigration sauvage » a eu lieu en très petit comité. Les « rats noirs » ont rasé les murs.

« Même Reca [Recanati – ndlr] ne s’est pas dit que c’était peut-être une bavure, on n’a pas pensé que ça pouvait mettre l’organisation en péril, car au BP personne ne s’y était opposé », rapporte Angot. Le cinéaste Bertrand Tavernier, proche des trotskistes lambertistes de l’Organisation communiste internationaliste (OCI), regrettera même qu’ils n’aient pas rejoint cette action, jugée trop « gauchiste ».

Crise interne à la Ligue

La troupe d’élite du SO ne mesure pas la crise dans laquelle cette action va plonger l’organisation. Le lendemain, Pierre Rousset, membre du BP, est arrêté lors de la perquisition policière au siège de la Ligue communiste. La rumeur d’une dissolution imminente se propage. Alors que les trotskistes se cachent chez des artistes sympathisants (Michel Piccoli, Juliette Greco, Jean Seberg, Marguerite Duras…), un clivage latent depuis 1972 explose entre la tendance jugée « gauchiste », incarnée notamment par Daniel Bensaïd (« L’histoire nous mord la nuque », disait-il), et la tendance dite « ouvriériste » défendue par Janette Habel et Gérard Filoche.

Janette Habel, présente à l’arrière de la manifestation le 21 juin, ouvre les hostilités. Lors d’une réunion clandestine du BP chez le comédien Jacques Charby, elle dénonce leur aventurisme. Les moyens techniques utilisés étaient totalement disproportionnés et risqués, accuse-t-elle. « La critique porte sur le fait qu’on y voit une véritable autonomisation du SO par rapport à la direction de l’organisation. Quatre cents cocktails Molotov, très bien faits, plus les pieds de biche, ça faisait beaucoup. Une discussion très houleuse commence », relate celle qu’on appelait alors « la Cubaine ».

Au-delà même des rangs de la Ligue, toute l’extrême gauche s’interroge sur les leçons à tirer.

Henri Weber et Daniel Bensaïd, qui assuraient le lien entre le BP et la CT, étaient-ils informés de l’ampleur des moyens mobilisés ? Le doute demeure. « Je crois que tout le monde, indépendamment des divergences qu’on a pu avoir, a été surpris, car je suis formelle : on n’était pas au courant. Il n’y a eu aucune prévision au BP des risques que cette affaire faisait courir », affirme Janette Habel.

Au-delà même des rangs de la Ligue, toute l’extrême gauche s’interroge sur les leçons à tirer. L’historien Benjamin Stora, membre de la direction de l’OCI, l’organisation trotskiste rivale de la Ligue, rapporte ce séisme dans La Dernière génération d’octobre : « L’épisode du 21 juin laissa des traces dans toute l’extrême gauche, y compris dans nos rangs. Bien sûr l’OCI n’avait jamais plaidé pour l’exemplarité d’une violence avant-gardiste [...]. Mais la tentation du gauchisme extrême, pouvant basculer dans le terrorisme, touchait des secteurs significatifs de la jeunesse et n’épargnait aucune organisation toujours prompte à convoquer des services d’ordre, très “équipés”, pour les manifestations. »

Après l’annonce de la dissolution de la Ligue communiste et d’Ordre nouveau par le gouvernement, et une réunion clandestine du comité central où la minorité est traitée violemment de « droitière », il est convenu que la défense de l’existence démocratique de l’organisation doit primer, plutôt que le passage à la clandestinité. Alain Krivine doit se laisser arrêter. Il tient une conférence de presse rue de Rivoli, dans un local prêté par le Parti socialiste (PS), où Charles Hernu l’accueille. L’ex-leader étudiant de Mai-68 y dénonce un coup monté par le ministre de l’intérieur, Raymond Marcellin, qui aurait sciemment sous-équipé les policiers pour pouvoir dissoudre la Ligue.

Dans ses mémoires, Krivine maintient : « Nous ne comprîmes que plus tard que nous étions tombés dans un piège. En sous-équipant ses hommes en grenades lacrymogènes, Raymond Marcellin espérait souder la police contre l’extrême gauche et développer un syndicalisme policier d’extrême droite face à la Fédération autonome des syndicats de police (FASP), proche du Parti socialiste et alors largement majoritaire. »

Il apparaît ensuite devant les caméras au siège du Parti socialiste, cité Malesherbes, flanqué de François Mitterrand et d’Edmond Maire, le secrétaire général de la CFDT.

 

Edmond Maire et François Mitterrand entourent Alain Krivine avant son arrestation le 28 juin 1973, au siège du Parti socialiste.  © Photo collectif RaDAR

Le 4 juillet 1973, la gauche officielle tient meeting au Cirque d’hiver pour défendre la Ligue. L’avocat de la Ligue des droits de l’homme, Yves Jouffa, joue un rôle clé d’entremetteur. Signe des temps, et union de la gauche oblige, même le vieux dirigeant du Parti communiste (« un parti stalinien de la plus belle eau », dixit Janette Habel), Jacques Duclos, prend la parole pour se solidariser de la Ligue et réclamer la libération d’Alain Krivine. En contrepartie, les trotskistes ne s’expriment pas à la tribune.

« Paradoxalement, la dissolution de la Ligue a accru son audience et crédibilisé son image auprès du mouvement ouvrier, dont les communistes. Le courant que représente la LC a été pleinement admis au sein de la gauche après cet événement qui aurait dû la marginaliser », analyse le sociologue Ugo Palheta, militant du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Après une courte période de sommeil, la LC se reforme sous le nom de Ligue communiste révolutionnaire (LCR).

« Le FN aurait pu mourir à ce moment-là »

En 1987, quand Alain Krivine jette un coup d’œil  dans le rétroviseur, il considère la date du 21 juin 1973 comme une rupture : « La dissolution de la Ligue en 1973 clôt une époque. Celle de l’action directe, dans la rue. […] La montée de l’union de la gauche, la renaissance du Parti socialiste, l’apparition d’une solution électorale transformaient les conditions de notre intervention politique. »

L’extrême droite, elle, est accablée. D’autant plus que les antifascistes ne les lâchent pas. « Ils étaient moins présents dans la rue, mais on les surveillait : on avait récupéré des fichiers de fafs à la fois à leur local rue des Lombards et à Assas [suite à la mise à sac de leurs locaux dans l’université par la LC et les lambertistes, en 1971 – ndlr], raconte Michel Angot. Quand il y a eu l’éclatement avec le GAJ [Groupe Action Jeunesse], qui était très violent, ils ont commencé à s’affronter, on les a manipulés, si bien que quand le Parti des forces nouvelles [PFN] issu d’Ordre nouveau apparaît deux ans après, c’était un tout petit truc sans légitimité, accroché au FN. »

« Le FN aurait pu mourir à ce moment-là, abonde Ugo Palheta. Ils sont au fond du trou, notamment après l’échec absolu de leur campagne aux législatives de 1973, financée par des fonds du MSI [héritier du fascisme italien – ndlr]. Le Pen ne peut d’ailleurs pas se présenter à la présidentielle en 1981, et le PFN, qui drague la droite libérale voire gaulliste, non plus. La ligne d’indépendance totale du FN vis-à-vis de la droite traditionnelle ne lui permettra de percer que plus tard, dans les années 1980. »

Jean-Pierre Tatin, qui militait à Ordre nouveau, note toutefois que sur le moyen terme, Jean-Marie Le Pen tire son épingle du jeu : « La dissolution donne une chance inouïe à Le Pen. Il était isolé, et il devient le chef du seul mouvement légal. Il n’a plus de rival. Commence une guerre qui va durer dix ans. » La crise de l’antifascisme et l’institutionnalisation de l’extrême droite sont encore loin.

Dans un dialogue, publié en 1974, avec le journaliste à Libération Philippe Gavi et le dirigeant de la Gauche prolétarienne Pierre Victor (pseudonyme de Benny Lévy), Jean-Paul Sartre tire le bilan de cette période. Considérant l’évolution du contexte national et international, il estime que le passage de relais entre les générations militantes d’extrême gauche implique un changement de tactique.

« Nous, nous envisagions la prise du pouvoir comme une nécessité mais les moyens que nous envisagions étaient bien vagues, considère le philosophe. [...] On se battait de toutes ses forces et puis on finissait par se dégonfler. Ce n’est pas comme ça désormais que les choses se passeront. On se battra, mais pas à la manière militaire ; de quelle manière ? C’est ce qu’il faut préciser. » Cinquante ans plus tard, la question reste entière.

Mathieu Dejean

 

 

Reconstruire le Code du travail en 10 points prioritaires pour « travailler mieux, moins, tous » et gagner plus

Meilleur est le code du travail, meilleur est l’emploi. Meilleur est l’emploi et meilleur est le salaire. Meilleur est le partage du travail moins il y a de chômage. moins il y a de chômage mieux on travaille et mieux on produit – toutes et tous.

1°) Réduire la durée légale et maxima du travail :

8 h par jour, 32 heures légales, 40 heures maxima, 4 jours de travail et 3 jours de repos consécutifs par semaine. La première préoccupation est de réduire la durée réelle de la semaine de travail au plus près de la durée légale de 35 heures et de la poursuivre en lien avec la santé des salariés et avec l’emploi de tous. Le « temps de travail effectif » sera défini comme le « temps où le salarié est subordonné à l’employeur ». Il intégrera ainsi les pauses forcées, le temps des trajets impo- sés, d’habillage obligatoire et de casse-croûte indispensables sur le lieu de travail en journée continue. Les heures supplémentaires doivent redevenir « ponctuelles et imprévisibles », donc exceptionnelles (selon un accord signé par le patronat le 31 octobre 1995). Elles doivent être majorées de 50 % pour les 3 premières heures et de 100 % pour les suivantes afin de les rendre plus coûteuses que l’embauche. Le contingent annuel d’heures supplémentaires doit  être réduit à 100 heures. La durée du travail légale annuelle sera rétablie à 1 500 heures annuelles, le « forfait jour » sera abrogé, le temps de repos quotidien porté à 13 heures, tout sera mis en œuvre pour que la totalité des heures de travail effectif soient comptabilisées de façon fiable et transparente, contrôlables par les salariés eux-mêmes, les syndicats et l’inspection du travail. Les sanctions aux délits de « travail dissimulé » seront majorées et appliquées. Nous rétablirons, sauf cas de force majeur le principe du repos dominical. En cas de dérogation exceptionnelle, il sera attribué une majoration de 100 % ainsi que pour le travail de nuit, afin d’en rendre l’usage dissuasif pour les femmes et les hommes. De manière générale, les travaux du dimanche et de nuit seront soumis à dérogation et à contrôle : l’interdiction aux mineurs sera rétablie. Les aides publiques pour les 32 heures seront réservées aux petites et moyennes entreprises (moins de 50 salariés) et seront versées en proportion du nombre d’embauches réalisées et maintenues, suite à la réduction réelle du temps de travail. Ces aides seront distinctes selon les seuils sociaux (moins de 10 salariés, moins de 20 salariés et moins de 50). Elles feront l’objet d’une « convention » avec la puissance publique, elles seront liées au respect du Code du travail, suspensives avec effet immédiat, et restituables comme toute aide en cas d’infraction aux accords passés.

2°) Empêcher la précarité en instaurant un plafond non CDI par entreprise : la loi fixera un quota maximal d’intérimaires et de contrats à durée déterminée égal à 5 % maximum des effectifs dans les entreprises de plus de 20 salariés, sauf dérogation exceptionnelle préalable. La loi augmentera l’indemnité de précarité d’emploi pour la rendre dissuasive : dans un premier temps à 15 %, pour les CDD comme pour l’intérim. L’usage de contrats précaires sur des postes permanents sera plus durement sanctionné. La requalification en CDI de CDD successifs sera facilitée, autant dans le secteur public que dans le privé. La durée d’un CDD sera au maximum d’un an. Tout allègement des cotisations sociales encourageant les emplois à temps partiel et précaires sera supprimé. La loi établira une complète égalité des droits entre salariés à temps plein et salariés à temps partiel, organisant la priorité pour revenir à temps plein. Elle limitera à 1 heure au maximum l’interruption entre deux plages de travail au cours d’une même journée, pour tout temps partiel, avec pénalité forte en cas d’infraction. Elle encadrera le temps partiel, freinera les abus, empêchera qu’il soit un ghetto subi pour les femmes et non qualifiés, le valorisera de façon à ce qu’il ne soit pas le lot des « travailleurs pauvres ».

 

3°) Établir un nouveau contrôle administratif sur les licenciements : en 1986, la droite avait supprimé le précédent contrôle de l’administration sur les licenciements qu’elle avait elle-même instauré en 1975 et dont les prémices existaient depuis 1945. L’inspection du travail, saisie par un syndicat, pourra suspendre la procédure dès lors qu’il y a « un doute manifeste » sur le bien-fondé du licenciement. Le salarié restera dans l’entreprise et si l’employeur veut poursuivre la procédure, ce sera à lui d’apporter la preuve de son bien-fondé devant le juge concerné. Pour les licenciements collectifs, la « loi de modernisation sociale » de janvier 2002 sera rétablie et améliorée de façon à donner à la puissance publique les moyens d’interdire effectivement, les délocalisations et licenciements boursiers, spéculatifs, ne reposant pas sur des difficultés économiques réelles et sérieuses. Le contrôle et la taxation massive des délocalisations boursières et des externalisations artificielles est l’arme par excellence contre l’avidité du capital financier. Si l’existence de réelles difficultés économiques est reconnue, l’inspection du travail pourra rendre la procédure « nulle et de nul effet » en dressant un « constat de carence » dans un délai de huit jours après la fin de toutes les procédures, lorsque « les mesures visant au reclassement sont insuffisantes », sauf si le comité d’entreprise ou les délégués du personnel, à la majorité, constatent que l’employeur a fait les efforts nécessaires en matière de reclassement et d’indemnisation des salariés concernés et qu’il a mené une politique active de ré-industrialisation du bassin d’emplois touché par la fermeture éventuelle du site.

4°) Réguler la sous-traitance : contre les « externalisations » artificielles, les cascades de sous-traitance organisées par des grands groupes pour contourner les seuils et droits sociaux. Un seul niveau de sous traitance sera permis. Conduire une politique nouvelle de régulation et de protection pour 97 % des entreprises avec trois mesures essentielles :

– Rendre pénalement, civilement et économiquement responsable de façon incontournable le donneur d’ordre afin qu’il ne puisse passer des marchés à des conditions avi- lissantes et se dégager des conséquences qui en résultent.

– Aligner les conventions collectives des sous-traitants sur celle du donneur d’ordre le temps de l’exécution des marchés, selon le principe existant déjà dans le Code du travail pour les CDD et les intérimaires.

– Faciliter la reconnaissance des unités économiques et sociales (UES) et la lutte contre les fausses franchises, l’éclatement artificiel des établissements, le faux travail indépendant, le marchandage et le prêt illicite de main- d’œuvre.

Cela revient à abroger les lois Madelin, Fillon, Dutreil, Larcher, qui ont encouragé les « découpes » d’entreprise, et toutes les formes de recours à la sous-traitance dérégulée permettant à des donneurs d’ordre de surexploiter les petites entreprises, privées de réelle autonomie et de droits pour leurs salariés, poussées notamment à recourir au travail illégal dissimulé.

La présomption de salariat s’appliquera et il sera mis fin aux prétendus auto-entrepreneurs, aux marchandages, aux prêts illicites de main d’oeuvre, aux faux détachements.

5°) Redévelopper la démocratie syndicale et sociale.

Il dépend d’une volonté républicaine de redonner toute leur place dans notre pays aux syndicats. Les syndicats, indispensables à la vie démocratique et sociale, ont été atteints et diminués par la montée du chômage, par une très vive répression patronale, par la déréglementation des droits du travail. C’est au législateur de corriger ce déséquilibre nui- sible à toutes les relations sociales. Il faut leur redonner les  moyens juridiques, moraux et matériels de jouer un rôle de premier plan.

Pour donner une légitimité démocratique à la représentation syndicale, les élections prud’homales et les élections qui seront rétablies et étendues à la gestion de toutes les caisses de protection sociale (Sécu, chômage, retraites, accidents du travail et maladie professionnelle, allocations familiales) devront se tenir le même jour, une fois tous les 5 ans. Ce jour sera chômé payé afin que chacun puisse voter librement. Les syndicats seront aidés financièrement par la puissance publique pour pouvoir défendre leurs points de vue et solutions dans de vraies campagnes électorales, citoyennes, éducatives. Ce financement public ne saurait se substituer aux cotisations ni mettre en cause l’indépendance syndicale, il viendra en complément et en proportion des adhérents réels et du nombre de voix obtenues aux différentes élections.

Les élections professionnelles et celles des comités paritaires de la Fonction publique seront organisées à dates fixes le même jour, tous les deux ans au plus, dans chaque branche, de façon à permettre popularisation et intérêt pour celles-ci.

6°) Accroître les moyens et pouvoirs des instances représentatives du personnel IRP). Le redéploiement de la démocratie sociale nécessite une extension des missions des comités d’entreprise et, à défaut, une extension des missions et moyens des délégués du personnel (DP : entreprises de plus de 10 employés) et des conseillers du salarié (entreprises au sein desquelles il n’y a pas de DP). Les comités d’entreprises, élus tous les deux ans au plus, ne seront plus seulement consultés, mais ils pourront sur certaines questions donner un « avis conforme » sans lequel. l’employeur ne pourra imposer sa décision. Cela rétablira une obligation de négocier, avec des résultats. Cela portera sur des questions clés et délimitées : horaires, application des conventions collectives, pour lesquelles l’employeur ne pourra pas imposer ses décisions sans avoir obtenu l’avis préalable et conforme de ces instances, comme c’est déjà le cas pour les comités d’entreprise (à propos des modifications d’horaires individualisés et de changement de centre de médecine du travail). Les conseillers du salarié se verront augmenter en nombre, en moyens, crédit d’heures, avec la possibilité d’être saisis par les salariés, là où il n’y a pas de délégués du personnel, et d’intervenir légalement comme interlocuteurs des employeurs sur les questions ayant trait à l’application du droit et des conventions collectives.

7°) Protéger l’hygiène et la sécurité au travail.

Grâce a la reconstruction etendue et renforcée de CHSCT protéger la santé au travail en lien avec la réduction du temps de travail et le recul de la précarité deviendra un aspect décisif de l’ordre public social. Nous prendrons toutes les mesures pour réparer complètement, ce qui est loin d’être le cas, les accidents du travail et les maladies professionnelles.

Nous re-développerons la prévention, et donnerons toute son indépendance à la médecine du travail. Le taux d’exposition aux risques étant plus élevé dans les petites entreprises, il faut abaisser les seuils à 20 salariés, initier des CHSCT de site et de branche, départementaux, donner davantage d’heures de délégation, une meilleure formation de qualité, et un budget.

Les CHSCT, avec la présence de l’inspection du travail, des médecins du travail, des agents desCRAM, c’est la prise en main par les travailleurs concernés de leur propre sécurité, la meilleure prévention pourvu qu’ils aient les moyens humains et matériels de faire face à toutes leurs obligations. Ils seront élus et non plus désignés, auront un budget et un statut propre, dans toutes les entreprises de plus de 20 salariés, leurs membres seront formés et disposeront de crédits d’heures suffisants pour exercer leur mission assurant tous les domaines de la sécurité au travail prévus dans leurs fonctions. Une « obligation de faire » sera instaurée en matière d’hygiène sécurité.

8°) Combattre toute forme de discrimination.

Donner les moyens aux institutions, syndicats, IRP, ins-pecteurs du travail, prud’hommes, tribunal pénal, d’agir contre et de sanctionner toutes les formes de discrimination et de harcèlement au travail et dans l’entreprise. Cela concernera les discriminations syndicales en premier chef mais aussi à l’égard des immigrés, des jeunes, seniors, ou contre les syndicats, ou à l’égard des orientations sexuelles.

À commencer par les discriminations à l’égard des femmes, en matière de salaires, de promotions et de congés maternité. L’égalité salariale devra être établie par la loi partout en un délai d’un an sous peine d’astreintes et de lourdes sanctions financières.

Les conventions collectives devront comporter des chapitres obligatoires sur l’évolution des carrières, des qualifications, des niveaux, échelons et coefficients salariaux, pour tous et toutes explicitement selon les grilles de métiers et les expériences acquises. Les femmes de retour de congés maternité devront retrouver un poste identique et seront protégées pendant 18 mois après leur retour.

9°) Instaurer une véritable Sécurité sociale professionnelle, quatre droits fondamentaux constitutifs seront mis en œuvre :

– Le droit au reclassement.

– Le droit au revenu.
– Le droit à la protection sociale.
– Le droit à la formation continue.
La formation des salariés tout au long de la vie nedoit pas être un prétexte du patronat pour licencier. Il ne s’agit pas d’échanger une sécurité de l’emploi pour l’ombre d’un reclassement aléatoire. Ni de permettre au patronat de rejeter la formation hors du temps de travail et de ne pas en payer le coût. Les formations des demandeurs d’emploi doivent être rétribuées dans les mêmes conditions que le chômage : 75 % des derniers salaires. Ce droit sera financé dans le cadre du droit au revenu de la Sécurité sociale professionnelle, de l’assurance maladie et de la retraite.

Cela impose la création d’un grand service public de la formation professionnelle doté des moyens nécessaires, tant humains que financiers permettant de délivrer des certifications reconnues par l’État et intégrées dans les conventions collectives.

Ce droit à la formation ne doit pas permettre de légitimer l’abaissement du niveau du socle minimum de connaissances que l’école doit permettre à chacun d’acquérir, sous prétexte que la formation continue serait d’autant plus développée que la formation initiale aurait été courte. Il faut rappeler à ce sujet, pour éviter tout dérapage, que rien ne vaut une formation initiale de qualité.

Pour une bonne Sécurité sociale professionnelle, il est nécessaire d’écarter deux illusions.

La première illusion : considérer que la mobilité de l’emploi est une conséquence inéluctable des mutations technologiques.

La deuxième illusion : croire que la Sécurité sociale professionnelle puisse se substituer à la lutte contre les licenciements abusifs et pour le plein emploi.

Une véritable Sécurité sociale professionnelle devra s’accompagner de toutes les mesures destinées à sécuriser l’emploi. Il s’agit d’un droit lié à la personne qui n’est pas contradictoire ni substituable mais complémentaire aux droits liés au contrat de travail.

10°) Démultiplier les moyens de l’inspection du travail. L’établissement d’un réel contrôle par la République sur le pouvoir des employeurs et des actionnaires demandera un accroissement substantiel des effectifs et des moyens de l’inspection du travail. il faut au minimum 5000 inspecteurs  pour permettre le respect des droits des 18 millions de salariés actifs dans le secteur privé. Il faut rétablir les tribunaux prud’hommes en nombre et en droits.

Il s’agit d’un choix de société : les lois de la République doivent l’emporter sur le marché, l’état de droit doit régner dans les entreprises comme ailleurs. Il faut remplacer la fumeuse « main invisible du marché » par la citoyenne « main visible de la démocratie ». Le bon combat, c’est celui pour que l’économie soit subordonnée aux besoins des humains, et non l’inverse.

Toute cette bataille pour un nouvel ordre public social devra être accompagnée d’un renforcement du droit pénal du travail : sanctions effectives plus fortes, directives aux Parquets plus strictes contre la délinquance patronale. Il est insupportable pour une société équilibrée que « ceux d’en haut » et, parmi eux, les chefs d’entreprise, ne montrent pas l’exemple, alors que les sanctions tombent drues sur les jeunes des banlieues sans travail et sans avenir.

 

Stop à l’opération militaro-policière contre les pauvres à Mayotte

L’opération significativement appelée   de « décasage » et nommée « Wuambushu », annoncée par Gérald Darmanin pour « lutter contre l’immigration » à Mayotte commence et va durer 2 mois.
il s’agit d’expulser par la force toutes les familles comoriennes qui se sont installées à Mayotte, femmes et enfants compris et de détruire leurs cases.
400 gendarmes mobiles supplémentaires et  des « brigades de juges » viennent d’arriver sur le territoire mahorais .
Je vous conseille d’écouter 2 juges du syndicat de la magistrature DE MAYOTTE ,
ces 2 collègues argumentent de façon implacable sur le sens de ce choix d’une politique répressive contre les étrangers.
Elles décrivent leur vie quotidienne de  juges et les pressions  qu’elles subissent .
12 magistrats sont envoyés à Mayotte en « renfort », comme « juges des libertés ». Des  greffiers suivront à une semaine d’ intervalle.
En fait ils  sont envoyés à Mayotte comme  parties prenantes d’un dispositif qui comporte notamment un volet de reconduites massives à la frontière d’étrangers en situation irrégulière.
L’appareil judiciaire est clairement mobilisé au service de la police des étrangers.
Espérons qu’il refuse d’oublier qu’ il en est normalement totalement indépendant.
La défenseure des droits, la CNCDH , commission nationale consultative des droits de l’homme, dénoncent cette situation, après un rapport spécial à l’ONU.
Une mission Gisti/ SAF SM/ LDH va partir à Mayotte.
Rien de tout cela n’existerait si Mayotte n’était pas à l’entrée du canal du Mozambique et pas loin du canal de Suez, ce qui est essentiel pour les intérêts stratégiques de la France.
Cette « opération » a lieu alors que le projet de loi « Asile et Immigration » revu en fonction des desiderata de LR doit être examiné par le Sénat à la fin du mois prochain, et qu’ un décret de fichage des mineurs de retour de Syrie vient d être publié. Ce décret dont la LDH, la SAF et le SM vont demander l’annulation devant le conseil d’Etat, ne fixe aucun âge minimum pour les mineurs fichés (donc les bébés y seront) et ne se donne même pas la peine de faire référence à la prévention d’un quelconque trouble pour l’ordre public.Il ne définit pas le temps pendant lequel les enfants resteront sur le fichier (jusqu’à leur majorité ou plus?) En quelque sorte on considère que ces enfants diffusent une dangerosité atavique, héréditaire, transfusée directement de leurs parents.
Bien des fondements juridiques peuvent être mobilisés à l’appui d’un recours devant le Conseil d’État, principe d’égalité entre mineurs, de non discrimination, de proportionnalité entre l’atteinte aux libertés et les risques pour l’ordre public…
Ev Sire-Marin
Communiqué intersyndical : Mayotte 

Contre l’opération Wuambushu et pour un réel

accès aux droits

Nos organisations syndicales CGT, FSU et l’Union syndicale Solidaires s’inquiètent fortement de l’opération Wuambushu, organisée par Gérald Darmanin et validée par Emmanuel Macron, prévue à Mayotte à partir du 21 avril

Cette opération prévoit de détruire massivement des habitats précaires et de multiplier les arrestations et les expulsions quotidiennes jusqu’à plusieurs centaines de personnes migrantes issues des îles voisines. Les destructions visent 5 000 personnes dans 1 000 « bangas », soit 10 % des habitats en tôles dans lesquels vit la moitié de la population de Mayotte. Nous craignons, à l’instar de nombreuses organisations internationales et nationales (CNCDH, UNICEF, LDH notamment) la multiplication des violences et des atteintes aux droits.

Or la situation à Mayotte, département français d’environ 300 000 habitants est déjà catastrophique : 80 % des habitant-es vivent sous le seuil de pauvreté et de nombreuses mesures d’exception sont la règle :

  • le manque d’écoles oblige à accueillir les enfants par demi-journées et plus de 6000 enfants ne sont pas scolarisés ;
  • des milliers d’enfants sont enfermé-es en centres et locaux de rétention administrative (CRA et LRA) et certain-es ont été expulsé-es vers les Comores malgré plusieurs condamnations de la Cour européenne des droits de l’Homme
  • des mineur-es revenant de l’école se sont retrouvé-es sans logement et ne sachant pas où leurs parents se trouvaient, ceux-ci faisant l’objet d’éloignements expéditifs et abusifs.
  • Dans un rapport d’information, la commission des affaires sociales du Sénat parle d’un « système de soins à bout de souffle » : à Mayotte 45 % des habitants de plus de 15 ans déclarent avoir dû renoncer à des soins en 2019, la protection universelle maladie (PUMa) n’y est pas applicable, ni la complémentaire CMU-C, le nombre de lites disponibles est très en-deça des ratios (à peine 40 % de la moyenne hexagonal) et l’Aide Médicale d’État, système de santé pour les personnes sans papiers ne s’applique à Mayotte.
  • L’accès aux demandes d’asile est très compliqué et 86% des demandes d’asile sont rejetées.
  • 10 avocats pour 100 000 habitants, contre 103 pour 100 000 en métropole.
  • plus de 20 000 le nombre de personnes ayant perdu la vie en tentant la traversée depuis les îles voisines depuis 1995, année de l’entrée en vigueur du « visa Balladur » (qui restreint la circulation vers Mayotte depuis les Comores et qui ne donne pas la possibilité de se rendre à La Réunion ou dans l’hexagone)
  • des bacheliers titulaires de ce visa ou sans papiers sont privés d’étude en métropole
  • plus de 1800 habitations détruites, ce qui concerne plus de 8500 personnes, depuis la fin de l’année 2020

L’accès aux droits est mis à mal par l’absence de moyens humains et matériels.

La CGT, la FSU et l’Union syndicale Solidaires appellent le gouvernement à arrêter toutes les mesures répressives. Ce qu’il faut à Mayotte c’est l’égalité des droits (y compris pour les étrangers) et d’accès aux services publics et de réels moyens pour la santé, l’éducation et le logement pour l’ensemble de la population.

Paris le 21 avril 2023

 

La justice met un premier coup d’arrêt à l’opération Wuambushu

Marquant le coup d’envoi de la sinistre chasse à l’homme lancée par le gouvernement à Mayotte, les toutes premières démolitions d’habitations devaient débuter le 25 avril dès 6 heures du matin à Koungou, au lieu-dit Majicavo Koropa Talus II. La juge des référés du tribunal judiciaire de Mamoudzou y a mis un coup d’arrêt. Le 24 avril, elle a « ordonné au préfet de Mayotte de cesser toute opération d’évacuation et de démolition des habitats ».

Douchant les ardeurs préfectorales et ministérielles, la décision constate que ces démolitions constituent une « voie de fait », autrement dit « une exécution forcée, dans des conditions irrégulières, d’une décision portant atteinte au droit de propriété ». En l’occurrence, le préfet entendait faire détruire, sans distinction, tout un ensemble d’habitations indissociables les unes des autres en raison de leur fragilité structurelle qui en fait une sorte de mikado, alors même que le tribunal administratif avait déjà suspendu son arrêté de démolition pour 17 d’entre elles, dont la destruction par ricochet était donc nécessairement irrégulière.

Mayotte souffre d’un déficit chronique de logements sociaux de sorte que les familles qui doivent être relogées n’ont aucune assurance de pouvoir bénéficier d’un logement digne à l’issue des opérations. De même, les biens meubles qu’elles ont pu accumuler pendant des décennies et sur lesquels elles ont investi toutes leurs économies sont voués à la destruction, faute pour l’État de proposer des solutions de stockage adaptées pour chaque famille, provoquant ainsi l’extinction de leur droit de propriété et les appauvrissant encore plus.

Pour la première fois, la justice reconnaît le droit de propriété des biens meubles aux occupants sans droit ni titre de logements informels.

Les déclarations martiales des autorités, qui entendent imposer par la force un programme de destruction laissant des milliers d’habitants dans la plus grande détresse se heurtent donc au rappel des exigences du droit.

En ordonnant en outre au préfet de Mayotte « de mettre à disposition des habitants des lieux de stockage pour la préservation de leurs biens » et « de proposer des solutions de relogement adaptées aux familles concernées », la juge des référés rétablit l’ordre des priorités. Elle impose la seule alternative acceptable aux bulldozers et aux escadrons de CRS, unique crédo d’une administration qui n’hésite pas à brutaliser les plus précaires pour asseoir son autorité.

Mauvaise réponse à la misère qui gangrène Mayotte, le choix de la force pour priver des familles de leurs logements ne peut que l’aggraver. Le gouvernement doit mettre un terme à l’opération Wuambushu.

La décision de justice a provoqué la colère du collectif des « citoyens de Mayotte » qui appelle à la guerre civile et vise nommément devant les media locaux l’une des membres de la délégation d’avocat·es, accusée par ce collectif de nourrir une vengeance personnelle contre les Mahorais, impliquant nos organisations dans ses accusations haineuses. Ces mêmes propos ont été tenus par la députée de Mayotte Estelle Youssoufa la veille de la décision. Et ce alors que nos organisations et les avocat·es de la délégation ont en charge la défense de nombre de Mahorais qui habitent le bidonville de Talus 2, dont la démolition ne respecte pas la loi comme les juges administratifs et judiciaire l’ont constaté.

Nous ne céderons pas aux menaces. La défense des droits des personnes les plus vulnérables est une obligation face à la barbarie.

25 avril 2023

Signataires :

  • Avocats pour la défense des droits des étrangers (ADDE)
  • Groupe d’information et de soutien des immigré⋅es (GISTI)
  • Syndicat des avocats de France (SAF)

 

 

Payez les 45 000 (faux) « bénévoles » pour les JOP 2024 !

 

En fait selon leurs fiches de poste ils sont présumés salariés, avec un lien de subordination, ils doivent avoir un contrat de travail et un salaire décent, payez les !

Le Comité d’Organisation des Jeux Olympiques et Paralympique (COJOP) a ouvert, depuis le 22 mars 2023, une « campagne de recrutement » de 45 000 « bénévoles » pour les JOP de 2024.

Les candidatures sont examinées pendant l’été 2023 et les réponses seront données en automne. Ce qui signifie une longue et méticuleuse sélection.

Les « volontaires » triés et choisis auront des formations, puis travailleront entre huit et dix heures par jour, six jours sur sept, non payés, et sans prise en charge de leurs frais de transport ou d’hébergement pour celles et ceux qui viennent de loin. Pour certains « postes », des compétences spécifiques sont même demandées (médecine, langues…).

Les bénévoles ou « volontaires » seront subordonnés et ils auront des entrainements préalables, des fiches de postes, des missions, des supérieurs hiérarchiques et leur présence est essentielle au bon fonctionnement des Jeux. Les « volontaires » seront à la disposition du COJO, exécutant leur prestation et se conformant à des directives sans pouvoir vaquer librement à leurs occupations personnelles. Tous ces éléments signifient une totale présomption de salariat. Un contrat de travail n’a pas besoin d’être écrit pour exister en droit, il est synallagmatique. Les missions des prétendus « bénévoles » pendant l’événement sont bel et bien requalifiables en travail.

Parallélement, de nombreux « services civiques » aux statuts ambigus sont mis à disposition du COJOP pour prôner les valeurs olympiques dans tout le territoire, à travers le programme « Génération 2024″. Des entreprises privées comme SANOFI prévoient d’affecter 2024 salariés comme « bénevoles » en complément (à condition qu’ils portent des maillots avec des produits Sanofi..). Il s’agit de travail publicitaire pas de militantisme.L’inspection du travail a à y voir.

L’expérience des précédents JO dans des villes comme Athènes ou Londres montrent que ces « bénévoles » ne tirent pas d’avantages plaisants ni de prestige particulier au cours des Jeux à exercer leurs fonctions, pas de dérogation, pas de privilège, ils se font pigeonner et exploiter durement sans compensation.

Tout ça n’a rien à voir avec le sympathique bénévolat proche de chez nous, bien connu, ordinaire et massif dans les petits clubs sportifs ou des dizaines de milliers d’associations à but non lucratifs.

Il s’agit d’un méga-évènement sportif et financier aussi lucratif pour ses organisateurs que ses sponsors et il est abusif qu’il repose sur des « bénévoles » et des « services civiques » ! Rémunérer a minima au SMIC horaire brut toutes ces personnes coûterait pourtant moins d’1% du budget total des JOP, qui s’élève actuellement à 8,3 milliards d’euros. Le responsable des JO, Tony Estanguet se paie 273 000 euros et n’est pas « bénévole », lui. Derrière, il y a le tout puissant Comité International Olympique (l’organisation qui détient la marque « JOP »), les sponsors (Airbnb, Carrefour, Coca Cola…) et les entreprises du BTP, de l’immobilier et des technologies sécuritaires, lesquelles vont en tirer d’énormes profits.

Peut-on laisser cette puissante et riche organisation des JO outrepasser le droit du travail et duper 45 000 pigeons, mauvais exemple pour tous les employeurs de millions d’autres salariés ?

Il y a déjà trop de chômage, trop de travail dissimulé, trop de bas salaires, trop d’inflation pour qu’il soit permis de ne pas payer 45 000 emplois.  Le droit du travail doit être  respecté là comme ailleurs et dans l’intérêt de toutes et tous. Tout travail mérite salaire.  Il est dans l’intérêt général que ces 45 000 soient requalifiés comme des salariés, et reçoivent un salaire décent approprié à leurs fonctions réelles.

Gérard Filoche

 

Non aux 64 ans ! Macron doit céder ! Retrait de sa contre-réforme !

 

Menteur, cynique, arrogant, hors-sol : l’immense majorité de ceux qui ont écouté l’intervention télévisée de Macron du 22 mars n’ont pas de qualificatifs assez durs. Les salarié.e.s qui luttent depuis plus de deux mois ont eu l’impression d’être piétinés par le Président des riches.

Jeudi 23 mars, la réponse populaire a été massive. Dans tout le pays nous avons été dans la rue plus nombreuses et nombreux encore que le 7 mars. Nous n’arrêterons que lorsque nous aurons obtenu le retrait de cette contre-réforme.

L’autoritarisme insupportable de Macron

L’unité syndicale au plan national est le puissant carburant de la mobilisation. Et la poussée exercée «en bas »  par les millions de salariés mobilisés obligent également l’intersyndicale à rester unie. Sur le terrain, des grèves reconductibles, des piquets de grève et des actions de blocage amènent des salariés de différents secteurs à se retrouver dans une dynamique interprofessionnelle. Tout le monde sent que nous tenons le bon bout. Macron va être obligé de céder.

Autoritaire Macron l’a toujours été.  Il a pensé qu’un nouveau passage en force était possible. Pari perdu ! N’ayant pas plus de majorité à l’Assemblé nationale que dans le pays, il a voulu éviter un camouflet en passant par le 49-3. Raté ! Un tel mépris pour la démocratie a attisé un peu plus la colère déjà puissante dans le pays.

L’immense colère accumulée

Macron avait réprimé violemment la révolte des gilets jaunes. Il essaie d’en faire autant aujourd’hui, d’où un déchaînement de la police. Ce sera en vain ! La colère est telle que le changement de comportement de la police depuis quelques jours ne réussira pas à briser le mouvement actuel. Car cette colère vient de loin.

Depuis de trop nombreuses années, les politiques néo-libérales imposent une violence contre le salariat : salaires en berne, développement des emplois précaires, services publics délabrés, dureté des conditions de travail, diminution de l’indemnisation des privés d’emploi, baisse drastique du nombre de représentants du personnel. Face à cette violence économique et sociale, les rancœurs accumulées explosent aujourd’hui. Notamment chez tous les travailleuses et travailleurs qui exercent les métiers les plus durs. Travailler deux ans de plus c’est non, toujours non !

Pour une alternative majoritaire avec la Nupes

Le gouvernement Borne n’a plus aucune légitimité, il n’a plus aucune autorité. Qu’il s’en aille ! L’alternative à Macron-Borne, ce ne sera jamais le RN. Le Pen fait semblant de s’opposer (mollement) à la réforme des retraites, mais elle condamne les actions de blocages et les barrages qui aident au rapport de forces.

Comme au plan syndical, l’unité politique des partis de la gauche sociale et écologique  tient bon. La Nupes doit s’affirmer comme la seule alternative crédible à toutes les droites (Renaissance, LR, Modem, RN…). Pour cela, la Nupes doit se renforcer en intégrant nationalement et localement toutes les forces qui se reconnaissent dans son programme. Elle doit s’ouvrir aux militants associatifs et syndicaux. Pour une nouvelle majorité sociale, écologique et démocratique, construisons des comités Nupes dans tous les territoires !

Mardi 28 mars, toutes et tous en grève et dans la rue ! On ne lâche rien !

 

 

Grève générale rampante mais explosive

 

Les mouvements sociaux sont souvent très puissants et semblent  atteindre un caractère révolutionnaire sans que rien ne garantisse qu’ils explosent. Ils relèvent d’une alchimie exceptionnelle où l’on observe différents facteurs qui se conjuguent mais qui souvent ne suffisent pas en eux-mêmes.

Il y faut la « touche »

Ce qui compte le plus c’est l’élément déclencheur, il est imprévisible.

On « sent » qu’on est « au bord » et on n’y est pas : c’est pourtant toujours un élément inattendu, spontané qui soulève, indigne, révolte les foules en masse. Ça ne se décrète pas et les « appels » d’en haut n’ont pas de prise, il faut que ça vienne d’en bas, comme une secousse sismique.

Le rôle des militants des syndicats, des associations et des partis, chacun à leur niveau, dans leurs sphères d’action respectives, est d’éclairer, d’expliquer, de « faire murir » mais pas de dicter. Dicter, ordonner, tempêter, ordonner ça ne se sert à rien, collons aux soubresauts de la terre en mouvement.

 

Comme les tremblements de terre, on sait où sont les failles, on sait quelles plaques tectoniques se meuvent, on parie sur les variations des cycles, mais seules les forces des strates de la matière en décident. Les luttes de classes ont des hauts et des bas, les affrontements sont parfois lents, permanents. Et puis le tremblement de terre surgit. S’il survient aujourd’hui en France il serait puissance 7 sur l’échelle de Richter, ça fera mal à la droite, aux capitalistes, ils auront à payer cher les souffrances qu’ils nous ont si durablement et collectivement infligées.

 

Ce que nous vivons en cet hiver 2022-23, offre toutes les caractéristiques qui conduisent à une crise révolutionnaire sans qu’on sache de jour en jour si elle va vraiment faire irruption. Ça vient de loin : plus de quinze années de reculs sociaux, ont été subies malgré de très grandes résistances, manifestations et grèves. Il y a de la matière  accumulée.

 

Par exemple, les batailles pour la défense des retraites remontent spectaculairement à nov.déc. 1995, au printemps 2003, à l’année 2010, à 2013, à 2019 et atteignent un point culminant en janvier-mars 2023. Les batailles pour la défense du code du travail, se prolongent de 2004-2008 à 2O13-2O16, puis en 2017. Les batailles pour la défense des services publics sont quasi annuelles pour l’hôpital, pour l’école, pour les transports en commun, pour les libertés face aux répressions policières de plus en plus systématiques et violentes. Les batailles pour les salaires sont devenues cruciales avec une inflation alimentaire qui atteint 25 %.  Syndicats ont mené chaque combat, plus ou moins unis, mais sans quasiment rien gagner depuis le CPE de 2006. Ils ont juste limité les dégâts, et bloqué la retraite par point de 2019.

 

Parce qu’ils n’ont pas gagné, les syndicats ont même été débordés par le mouvement des gilets jaunes : ce fut une révélation, un indicateur. La spontanéité et la force impétueuse de celui-ci a bousculé tous les habitus, et, du coup, fait peur au pouvoir, qui a matraqué violemment mais cédé superficiellement. Cet épisode a révélé la profondeur et la violence du séisme qui couvait.

 

Au plan politique, les élections ont traduit ces résistances sociales pendant toute la décennie 2010, et donné une majorité sans précédent historique à la gauche : 2 villes sur 3, 20 régions sur 22, 61 départements sur 101, la majorité de l’Assemblée, du Sénat et la présidence de la république ont basculé à gauche. Mais ce fut la plus grande des trahisons historiques, celle de 2012 à 2017 du quinquennat maudit Hollande-Valls, et ce fut suivi d’une période de destruction et d’une lourde division des morceaux de la gauche survivante. Les libéraux ont même cru gagner un renouveau de pouvoir surprenant avec un aventurier surgi de nulle part, Macron. Les capitalistes se sont enhardis et croient qu’il n’est plus nécessaire de négocier, qu’il leur suffit désormais de mépriser et de réprimer. Ils ont cessé d’écouter le social à la différence de ce qu’un Chirac faisait auparavant (en 1968, en 1986, en 1995, en 2006)

 

Depuis janvier 2023, la lame de fond est pourtant repartie : au point qu’une unité syndicale sans précédent s’est réalisée avec une des principales centrales qui ne bougeait plus depuis 2003. Treize syndicats avancent de pair déterminés.

Au plan politique, malgré des bisbilles infantiles et superflues, les forces de gauche se sont unies dans la NUPES, et offrent une nouvelle perspective politique, celle qui manquait cruellement depuis dix ans.

On a donc eu des manifestations 2 millions le 19 janvier, 2,8 millions le 31, 2 millions le 7 février, 2,5 millions le 11, 3,5 millions le 7 mars, et environ 4 à 5 millions ont manifesté au moins une fois… C’est du jamais vu.

Tout est, en apparence, disponible pour une crise révolutionnaire. Pour ceux qui ont de l’expérience et qui analysent soigneusement, ils savent que tout est présentement possible.

Pour autant il n’y a pas encore, ce 12 mars, le « débordement » attendu et souhaité : ça ne part pas encore en flèche comme  les 13, 14, 15, 16 , 17 mai 1968. On a peut-être trop en tête le schéma 1936, ça démarre à Breguet et à Latécohère ?  ou le schéma 68 avec Sud-Aviation et Renault-Cléon ?  on attend que des grosses entreprises fassent phare ? C’est toujours la recherche du « détonateur » enflammant la plaine.

 

Sont-ce les difficultés salariales financières, l’inflation, la précarité, les défaites précédentes, qui freinent l’extension grève générale ?  En vérité non, le 7 mars a été énorme. Et si ça part, tout partira, difficultés financières ou pas, 245 000 manifestants à Marseille, une ville où il y a 33 000 fonctionnaires, ça indique que le privé participe en masse. Les jours de grève les taux de participation sont inégaux mais puissants en public comme en privé. Il y a eu 130 manifestants à Ouessant, et 200 à Groix, 1000 à Ploermel, 3500 à Abbeville… comme cela a été observé dans les villes petites et moyennes, le « plein » a été fait, des records incroyables, sans précédent ont été dépassés. 93% des actifs sont contre les 64 ans, 78 % des français sont contre, 68 % sont pour le retour aux 60 ans (ce qui est dans le programme de la NUPES). Le salariat est mobilisé dans son tréfonds. C’est là qu’il se dessine, qu’il se vérifie qu’il existe vraiment en tant que classe sociale puissante, majoritaire, du balayeur à l’ingénieur, de l’infirmière à la caissière, du métallo au cheminot, même si il est encore loin d’avoir la conscience nécessaire de toute sa puissance.

 

Mais une chose est davantage certaine il existe un doute profond, une crainte, une résignation : l’idée est cultivée qu’on ne peut pas gagner, qu’ils ne vont pas céder là-haut, qu’ils sont arrogants et brutaux et c’est d’ailleurs le point le plus fort de la propagande totalitaire des grands médias.  Leur réforme scélérate, mensongère, truquée, a été décortiquée, ridiculisée, discréditée, elle suscite une hostilité générale auprès de dizaines de millions de salariés, y compris ceux qui ne font pas grève, et ne manifestant qu’épisodiquement. Mais le doute est là. il ronge. Il paralyse. Il divise. Ce qui n’empêche pas  une rage sourde et féroce. Il faut que survienne un incident  symbolique. Ce sera alors une fantastique explosion. Laurent Berger le dit à sa façon :  « - Que faut-il faire pour être entendu ? » Il dit ne pas vouloir de violence mais s’étonne que le pouvoir choisisse de pousse à la violence en fermant toute issue. Les libertariens, les Hayek et Friedmann, les maitres à penser de Macron sont pour la violence, (ils accusent c’est nouveau, Berger d’être lui-même « violent »), l’Elysée étudie les hypothèses de « morts », cherche comment museler et réprimer si ça se traduit quelque part dans un soulèvement.

Leurs plans peuvent été déjoués à tout moment. Continuons, tenons bon, la tension est telle que le « détonateur » s’il survient, bouleversera la donne, ils seront alors noyés par des millions de manifestants et les entreprises, seront occupées et c’est le patronat à ce stade-là qui viendra frapper sur l’épaule de Macron pour lui dire « stop ». Soyons certains qu’ils négocieront alors pour sauver leur peau et leurs entreprises. Le fanatique de l’Elysée s’inclinera alors et on entrera dans une autre sphère, celle d’élections que nous pourrons gagner, enfin. Gagner sur les retraites c’est ouvrir un monde nouveau, celui d’un autre raz de marée. Celui d’une VI° république possible. Mais pour l’heure on se concentre : « retrait des 64 ans ».

 

 

 

l’index a l’index

L’index à l’index

 

C’est complètement farfelu cette histoire d’index

Comment peut-on croire qu’en créant un mur de la honte et de l’honneur, fame et shame, on va changer le comportement d’entreprises dominées par la loi du marché ?

 

Depuis 2019, les entreprises d’au moins 50 salariés doivent calculer et publier leur « Index de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes », chaque année au plus tard le 1er mars. Le ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion a mis en ligne un simulateur-calculateur ainsi qu’un dispositif d’accompagnement gratuit pour les aider dans leur démarche. Depuis trois ans que « l’index » sur la non égalité salariale femmes hommes est « demandé » à environ 3 % des entreprises, 30 % ne l’ont pas rempli, et aucune n’a été sanctionnée. Les objectifs visés d’atteindre 75% d’égalité professionnelle sont pourtant modestes.

L’article 14 de la loi du 24 décembre 2021 visant à accélérer l’égalité économique et professionnelle dite loi « Rixain » a étendu l’objectif de représentation équilibrée entre les femmes et les hommes aux instances dirigeantes en fixant de nouvelles obligations pour les entreprises d’au moins 1.000 salariés. Mais l’échéance de féminisation des directions est fixée en 2029, et on ne voit pas le changement venir.

D’ailleurs ça fait trente ans que les entreprises de plus de 300 devaient faire un bilan social comparatif des salaires entre les sexes au sein des établissements. Et que cette obligation non suivie de sanctions n’a rien changé : l’écart des salaires est toujours autour de 27%.  Écart aggravé par les congés maternité ; une femme de retour de sa grossesse perd en  promotion, en responsabilité, en salaire. C’est le célèbre exemple BNP : une femme obtient 5 promotions en dix ans, et puis elle a 5 enfants en dix ans et zéro promotion.

La précédente tentative d’index sur les salaires femmes-hommes de Xavier Darcos en 2010 avait duré deux jours et le ministre avait été viré en trois mois. Celle de Muriel Pénicaud  dure un peu plus, mais n’aura jamais l’effet escompté sinon dans 150 ans…  Ça occupe les DRH dont les patrons veulent bien qu’elles s’en occupent : il en sort des « tableaux Excel » et puis c’est tout.

 

Ça n’avance pas

 

La seule façon d’agir sérieusement, c’est d’imposer une obligation, avec délai d’application, contrôle de l’inspection du travail et sanction pénale sévère prise en référé.

 

Alors l’index de Dussopt sur les seniors est aussi bidon. Ils ont commencé par les entreprises de plus de 50, puis ont repoussé à celles de plus de 300 (le Sénat propose plus de 500). Soit 36 000 entreprises sur un total de 1,2 million. Qui va contrôler avec seulement 1600 inspecteurs du travail ? Et pourquoi contrôler puisqu’il n’y pas de sanction pénale ni financière prévue pour les entreprises qui chasseront quand même leurs seniors comme cela se fait à partir de 55, 56, 57 ans ?

 

Personne ne pense à un « index » des entreprises qui ont le plus d’accidents du travail, car déjà, elles peuvent subir des injonctions financières des CRAM. D’ailleurs elles le redoutent et trichent : un accident du travail sur deux n’est pas déclaré par les patrons. (cour des comptes, Le Monde 7 déc 2022). Et cela renvoie à la trop grande faiblesse de l’inspection du travail qui a été démantelée et au fait que 3 de ses procès-verbaux sur 4 sont classés sans suite par une justice qui ménage les patrons.

 

C’est la France qui est à l’index, elle est devenue « championne » des accidents du travail mortels, la pire de toute l’union européenne.

Pluto que des « index » bidons, il faut reconstruire un code et une inspection du travail solide et indépendante,  des institutions représentatives du personnel, dont des CHSCT renforcés.

 

 

 

Pénible pénibilité

Pénible pénibilité

 

Dès qu’on parle « pénibilité » dans ce débat sur les retraites, les journalistes baillent, les prompteurs s’arrêtent, l’ennui s’installe.

Comme si ce n’était pas le sujet principal du travail.

Il faut dire que Macron avait déclaré en arrivant, « je n’adore pas le mot pénibilité lié au travail ». Façon de dire qu’il ne voulait pas poursuivre les discussions engagées par Sarkozy et Woerth en 2010, sur les « critères » de pénibilité et les « taux d’usure » au travail.

Pour les patrons, en général, c’était un terrain dangereux et le Medef ne voulait pas entendre parler d’une « usine à gaz » où l’on remplacerait la pénibilité évaluée jusque-là par conventions collectives de branches et métiers par des critères et des taux individuels.

Supprimer les conventions collectives baptisées (pour mieux les dénigrer et faire sentir que c’était une affaire de privilèges catégorielles) « régimes spéciaux » et recourir à la place à des mesures individuelles c’était une gageure.

Au moins avec le côté collectif des conventions, il y avait du réalisme, de quoi négocier, et quoi déboucher sur des accords crédibles et solides mais comment voulez-vous faire avec 4600 médecins du travail pour catégoriser individuellement la pénibilité de 30 millions de salariés ?

De quoi se tracasser longuement la tête et sans aboutir !

Sarkozy-Woerth avaient d’abord reconnu « dix critères » et défini un « taux d’usure ». ce fut le début d’un compte pénibilité reposant sur des seuils annuels minimums d’expositions associés à 10 facteurs de risques définis et inscrits dans le Code du travail :

  • la manutention manuelle de charges ;
  • les postures pénibles ou positions forcées des articulations ;
  • les vibrations mécaniques ;
  • les activités exercées en milieu hyperbare (hautes pressions);
  • les agents chimiques dangereux, y compris poussières et fumées ;
  • les températures extrêmes ;
  • le bruit ;
  • le travail de nuit;
  • le travail en équipes successives alternantes;
  • le travail répétitif.

Le Medef n’en voulut pas. Trop usine à gaz. Trop compliqué. Ca concernait au moins 13, 5 millions de salariés selon la DARES, institut du ministère du travail. En fait ça concernait 100% des salariés si on y réfléchit un peu :  ce ne sont plus les coups de grisou qui tuent mais un AVC sur deux est lié au travail à ce jour.  Même si « on » vit plus longtemps, la biologie du corps humain n’a pas changé,  tout travail devient plus pénible mentalement ou physiquement autour de 55 ans…

Comment les entreprises pourraient-elles parvenir à tenir un « compte pénibilité » basé sur 10 facteurs de risques ?

La question était difficile à esquiver pourtant ; car oui, la pénibilité au travail usait les corps et comment demander de « travailler plus longtemps » sans prendre un minimum de soins de ceux que ça abimait le plus ? Les patrons et la droite  avaient besoin d’un alibi, d’un pare-feu : pour passer à 62 ans, sauf à reconnaitre l’évidence, c’est-à-dire que tous les travaux étaient pénibles mentalement et physiquement, il fallait au moins faire semblant et rouler dans la farine ceux qui allaient en souffrir le plus.

Sarkozy proposa en juin 2010 un « taux d’usure de 20 % » ce qui était une abomination : un peu comme les bestiaux, les salariés allaient se voir opposer un « taux d’usure » qui devaient leur donner droit de partir quand même avant l’âge des 62 ans.  Mais comment le mesurer ? Qui le mesure ? Quels droits ça donne ? Devant les manifestations d’octobre 2010, Sarkozy diminua le taux d’usure à « 10% ». Moralement les droits des conventions collectives des salariés étaient remplacés par des critères et des taux évalués individuellement on ne savait comment.

Comme c’était infaisable, les dix critères devinrent six (supprimes par Macron en 2018), et les « taux » abandonnés au profit de « points acquis ».

Les 4 facteurs suivants ont donc été supprimés :

  • les postures pénibles.
  • les manutentions manuelles de charges.
  • les vibrations mécaniques.
  • les agents chimiques dangereux.

Ce qui est énorme. Les six critères restants sont conservés par le projet de loi Borne-Dussopt de 2023 et les quatre critères supprimés en 2018, ne sont pas ré intégrés. En contrepartie, le gouvernement a promis d’établir une liste des métiers à risques, branche par branche, et d’offrir un suivi médical personnalisé aux travailleurs concernés. Une position en phase avec le patronat. Mais qui n’a pas plus de chance de se voir mise en œuvre.

 

Car depuis Sarkozy, les entreprises ont ignoré le compte prévention pénibilité (C2P) si bien que la question s’est reposée autour de la loi Hollande-Ayrault-Touraine 2013 (loi qui aggrava les lois Sarkozy imposant de facto un départ à 63 ans, par le biais de l’allongement de la durée de cotisations à 43 annuités).

La CFDT insistait beaucoup sur cette question, et Macron arrivé à l’Elysée à cette époque-là derrière Hollande, ne savait comment s’en dépêtrer sans fâcher le Medef.

La réforme Touraine (loi du 20 janvier 2014) prévoit encore la création d’un compte pénibilité basé sur 10 facteurs de risques  liés à des contraintes physiques marquées ou à certains rythmes de travail. Ce compte de pénibilité permet aux salariés exposés de « bénéficier d’avantages ». (mais quels avantages ?)

Ce système instauré à partir de 2016, offre à chaque salarié, trois possibilités d’acquérir et d’utiliser des points. Le salarié peut opter pour l’une des options ou diversifier l’utilisation de ses points pour recourir à l’ensemble de ces avantages. Le compte pénibilité est ouvert tout au long de la carrière du salarié. Il peut en bénéficier lorsque les points sont inscrits sur le compte et toute utilisation sera définitive une fois la demande validée. C’est déjà d’une complexité énorme pour un salarié en CDI d’une même entreprise, n’en parlons pas pour ceux qui changent d’entreprise, intérimaire, CDD et autres.

Pour une formation professionnelle : Chaque point donne droit à 25 heures de formation professionnelle permettant d’accéder à un poste moins exposé ou non exposé au(x) facteur(s) de risques. Les 20 premiers points du Compte prévention pénibilité sont réservés à la formation professionnelle. (Mais quel patron tendra une oreille attentive à ça ?)

Pour un passage à temps partiel sans diminution de salaire : chaque groupe de 10 points permet de financer l’équivalent d’un mi-temps sans réduction de salaire pendant un trimestre. Il est donc possible d’aménager un temps partiel (correspondant à une quotité de travail comprise entre 20% et 80% de la durée du travail applicable dans l’établissement) en fonction du nombre de points, de la durée sur laquelle le salarié souhaite l’appliquer et de sa quotité de temps de travail au moment de la demande. (En concret comment faire ?)

Pour une anticipation du départ à la retraite : chaque groupe de 10 points permet de financer un trimestre de majoration de durée d’assurance. Ainsi, le salarié peut obtenir jusqu’à 8 trimestres de majoration. Cette utilisation de points peut être demandée à partir de 55 ans et peut permettre d’anticiper jusqu’à 2 ans le départ à la retraite. Les trimestres acquis à ce titre sont pris en compte pour le bénéfice de la retraite anticipée pour carrières longues. (mais qui est capable de faire ce parcours et d’en bénéficier ?)

Le système est si compliqué qu’après 6 ans, seuls 10 000 salariés sur 30 millions ont bénéficié de ces « points » et seulement 4000 ont pu « partir plus tôt » (0,03 % des salariés exposés bénéficient du C2P)

Ce sujet qu’aucun média ne trouve assez passionnant pour l’expliquer sérieusement au grand public, explique en grande partie le rejet par la CFDT de projet de loi Macron-Borne.

Tout au long des négociations de cet automne 2022 la CFDT, a milité pour que la réforme des retraites reprenne les quatre anciens critères de pénibilité supprimés en 2018.  Sous l’insistance du patronat, qui avait obtenu leur suppression, Elisabeth Borne n’a pas étendu les critères existants du C2P, se contentant d’assouplir les seuils de prise en compte du travail de nuit et des équipes alternantes.

 

On se demande en vérité comment ça ne saute pas aux yeux de toutes et tous : l’idée de remplacer les critères collectifs de pénibilité par des critères individuels est irréaliste.

Le Medef n’en veut pas et il n’y a pas assez de médecins du travail, d’agents de la Caisse régionale d’assurance maladie, d’inspecteurs du travail et de juges pour l’y contraindre.

Pourquoi font-ils semblant depuis douze ans de parler de cela ?

Parce qu’il faut « amuser la galerie » ! C’est un trompe l’oeil mais c’est un point sensible dans l’opinion.  `

Les « régimes spéciaux » ça n’existe pas, ils les ont baptisé ainsi pour mieux  les supprimer mais en fait c’étaient des conventions collectives négociées et signées par branches et par métiers précisément pour compenser les nuisances, et souffrances « pénibles » au travail. Le Medef se réjouit de leur suppression mais il y a un grand vide. Les grandes branches auront du mal à recruter si elles ne redonnent pas des avantages aux salariés. Il faudra bien que les médias se réveillent et traitent de cette question à fond, en fait ça concerne 100% des salariés

 

Dussopt : affronts, excuses et contextes par Daniel Schneidermann

 

Et traître à ses convictions, on a encore le droit ? Et félon à son camp, on a encore le droit ? Et menteur, multi-menteur, sur l’affaire de la promesse de la retraite minimale à 1200 euros, on a encore le droit ? On a le droit, Monsieur le président ChassaigneMonsieur le président FaureMadame la présidente Le PenMadame la présidente Bergé ?  A regarder l’Insoumis Aurélien Saintoul acculé à de plates excuses au ministre Dussopt, pour l’avoir traité d’ »imposteur » et d’ »assassin », la question se posait des limites du combat politique,  à l’Assemblée. Et pas n’importe quelles excuses.  »Des excuses, point barre », comme l’avait exigé la cheffe des députés macronistes, Aurore Bergé, sitôt après l’affront.

? « J’ai commis une erreur »: le député LFI Aurélien Saintoul présente ses « excuses publiques » à Olivier Dussopt après l’avoir qualifié d’ »assassin » pic.twitter.com/WjZq0fs0Cu

— BFMTV (@BFMTV) February 13, 2023

Donc, le ministre du Travail n’a pas de sang sur ses blanches mains, que cela soit dit. Donc, il est juridiquement faux de le traiter d’assassin, que cela doit dit. Donc, c’est indélicat, c’est violent, c’est même insultant, et cela exige des excuses, que cela soit dit, et les excuses offertes dans l’hémicycle, dans un silence de cathédrale. Mais pourquoi Saintoul a-t-il ainsi insulté Dussopt ? Non pas sur le motif de la réforme des retraites. Mais sur la suppression des CHSCT (comités d’hygiène, de sécurité, et des conditions de travail) dans les entreprises. Vous vous souvenez ? C’est une réforme Macron de 2017, par ordonnances. Or il se trouve que dans la même période, les dix dernières années, le nombre de morts au travail a augmenté en France. Dans les secondes précédant l’insulte fatale, Dussopt venait d’affirmer que ce nombre était  »relativement stable » et Saintoul, en réponse, venait d’égrener les chiffres de l’augmentation.

Soit dit en passant, Olivier Dussopt, qui n’a pas de sang sur les mains, qu’on se le dise, vient tout de même, avec les mêmes mains, de signer la dissolution d’un « comité d’évaluation », chargé justement d’évaluer cinq ans plus tard les conséquences de la suppression des CHSCT. Ce comité venait de conclure que cette suppression de 2017 n’avait -ô surprise- pas amélioré le dialogue social dans les entreprises. Je tire cette information du site de la CGT. Parmi les dizaines de bavards aphatiques et aphatisants des chaînes d’info qui, dès hier soir, ont condamné Saintoul, combien ont rappelé ce contexte de l’insulte fatale ?

Rien ne permet de correler cette augmentation du nombre de morts au travail à la suppression des CHSCT, que cela soit encore dit. C’est peut-être la faute aux canicules, ou aux orages de grêle. Mais est-il interdit de rappeler la coïncidence ? Cela outrepasse-t-il les limites du « débat politique », comme on dit poliment, quand on n’a pas envie de se souvenir que ce débat est aussi, légitimement, un combat ?

A propos de la différences entre violences verbales visibles et violences sociales invisibles, médiatisées ou souterraines, puisque c’est de cela qu’il s’agit, un mot encore sur le carton jaune décerné à l’Insoumis Thomas Portes, après la faute le même Dussopt (rattrapage factuel ici, et sur le mode blague ici). Comme le fait remarquer mon confrère Sylvain Ernault, l’offense faite à l’effigie ballonnesque de Dussopt l’a été à l’occasion d’un rassemblement d’inspecteurs du travail, devant leur ministère. Ils voulaient protester contre la passoire baptisée « index senior » (l’autre arnaque du projet, avec les 1200 euros), et censée obliger les entreprises, sans aucune contrainte, à publier leur taux d’emploi des « seniors » (leur communiqué ici). Vous l’avez vu, lu ou entendu ailleurs, dans la presse arbitre de la politesse du débat ?

 

 

 

Propositions GDS pour nos retraites 60, 40, 10, smic

L’urgence actuelle, c’est d’obtenir le retrait du projet de réforme des retraites Macron-Borne, qui prévoit le report de l’âge légal de départ de 62 à 64 ans.

Pour cela, le front intersyndical uni qui s’est constitué aide puissamment au rapport de force.

2,2 millions le 19 janvier, 2,8 millions de 31..

78 % des Français contre, 93 % des actifs contre, 68 % des Francais pour le retour aux 60 ans, 62 % pour soutenir les mobilisations..

On tient le bon bout !

Il en est de même de la campagne commune de réunions publiques des formations politiques de la gauche qui se reconnaissent dans la Nupes et laquelle GDS participe

pour ma part, à Clichy le 31, au Havre le 2 février, à Abbeville le 3 février, à Toulouse le 7 février, à Puteaux le 9 février, à Epinal le 11 février, à Amiens le 15 février, dans le Jura le 17 février…

Lors de ces réunions qui se tiennent actuellement, il n’est pas seulement abordé le rejet des 64 ans à 43 annuités, mais il est souvent abordé les questions de l’avenir du financement de notre système des retraites par répartition à 60 ans.

Nous avons souvent indiqué que de nombreuses pistes de financement sont possibles : revenir sur de nombreuses exonérations de cotisations patronales, annuler la suppression de la Cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises. Il faut aussi rappeler que l’augmentation des salaires nets et bruts, la réduction des inégalités salariales entre les femmes et les hommes seraient autant de moyens importants d’accroître le financement des retraites par les cotisations. Sans oublier qu’en 2022,  80 milliards (un record) ont été versés aux actionnaires des 40 plus grandes entreprises françaises ! Le « fonds de réserve des retraites » (parfois dit Jospin) est de 35 milliards, les caisses complémentaires disposent de 116 milliards, et la fin du remboursement de la CADES va libérer 24 milliards en 2024. Macron lui, quand il veut, trouve de « l’argent magique » pour financer 207,5 milliards aux entreprises, et 430 milliards aux armées. Taxer plus les grandes entreprises et les riches permettrait de dégager aussi des financements pour les prestations qui sont payées par l’Etat (et non les cotisations sociales), comme par exemple le minimum vieillesse (l’Aspa, l’Allocation de solidarité aux personnes âgées).

Cette campagne contre cette nouvelle régression sociale est donc aussi l’occasion pour les uns et les autres de mettre en débat des propositions en positif.

Pour la Gauche démocratique et sociale (GDS), nous récapitulons ici quelques principes qui nous animent quand nous parlons retraites, avec l’objectif d’atteindre pour le secteur public comme le secteur privé un taux de remplacement immédiat du salaire par la retraite d’au moins 75%.

1. Nous voulons le retour du droit à la retraite à  60 ans pour deux raisons :

a)   Parce que de 60 à 65 ans c’est le plus bel âge de la retraite et les plus dures années au travail. L’espérance de vie en bonne santé stagne autour de 63 ans pour les hommes et de 64 ans pour les femmes. Une personne appartenant aux 5 % des plus riches vivra en moyenne 13 ans de plus que la personne qui fait partie des 5% les plus pauvres. Il y a 7 ans d’écart d’espérance de vie entre un ouvrier et un cadre. Un tiers des français meurent avant 64 ans.

Nous voulons faire de la retraite une deuxième vie, la plus belle et la plus durable possible, et non l’antichambre raccourcie de la mort. C’est un choix de société, et précisons que pour les métiers pénibles, la retraite doit être plus tôt (par exemple à 55 ans dans le bâtiment).

b)    Parce qu’il faut réduire la durée du travail sur la semaine et sur la vie.  Sans réduction du temps de travail, nous avons déjà 6,6 millions de chômeurs, près de 12% des salariés écartés d’un plein et bon emploi. Le développement des technologies accroîtra ce chômage de masse si la société ne s’organise pas pour partager le travail. La retraite à 60 ans c’est du boulot pour les jeunes, comme la semaine à 32 h c’est du boulot pour toutes et tous.

2. Nous proposons une retraite calculée sur les 10 meilleures années (sur les 6 derniers mois dans le public).

Un calcul comme aujourd’hui sur les 25 meilleures années induit souvent une baisse des pensions du fait des carrières hachées, erratiques, précaires. Il ne faut pas toucher aux 6 mois dans la fonction publique tant que les primes ne sont inclues dans les salaires. Le calcul sur les 6 derniers mois dans le public amène à des retraites à peu près équivalentes avec le privé)

3. Nous défendons un nombre d’annuités pour définir une retraite complète compris entre 35 et 40.

Jusqu’en 1972 c’était 30 annuités, jusqu’en 1993 c’était 37,5 annuités, en 2003 ce fut 40 annuités privé et public. En 2010, l’âge légal de départ est passé à 62 ans puis en 2013 de facto à 63 ans : le nombre d’annuités a été augmenté pour atteindre 43 ans, et même maintenant avec le projet Borne 44 ans (pour les salariés ayant commencé à travailler avant 18 ans).

Nous proposons d’établir un nombre d’annuités basé sur le nombre réel moyen d’annuités effectué au cours de leur vie de travail par tous les salariés, qui se situe aujourd’hui  entre 35 et  40 ans.

4. Nous sommes favorables à la suppression de la décote quand on n’a pas le nombre d’annuités requis (par exemple 40 annuités, chiffre repris dans le programme de la Nupes).

La décote est le taux de minoration (réduction) appliqué à la pension si on ne remplit pas les conditions pour bénéficier d’une retraite à taux plein (bientôt 43 ans). Elle oblige soit à partir avec une pension plus faible, soit de travailler plus longtemps (souvent 67 ans, âge de départ sans décote).

5. Une fois défini le principe d’une retraite à 60 ans avec 40 annuités et calculée sur les 10 meilleures années, nous proposons d’ajuster le taux de cotisations pour y parvenir.

Renversons les raisonnements actuels : au lieu d’adapter la prestation à la raréfaction des cotisations, nous devrions ajuster les cotisations aux exigences de la prestation définie. Nous refusons la vision des néo-libéraux qui nous gouvernent : ils veulent diminuer la part des retraites dans le PIB de 14% (comme aujourd’hui) vers 12 ou même 10 %. Nous consacrerons une part du PIB nécessaire qui ira de 14 à 17 % ou plus selon le nombre (de 14 à 17 millions) de retraités : c’est un choix de société.

6. Nous défendons l’idée d’un montant minimum de la retraite égale au SMIC.

Si le Smic est le salaire minimum pour un salarié en activité, il doit aussi être le montant minimum de la retraite : nul n’a moins de besoins à 61 ans qu’à 59 ans. De la même façon si le salaire maximum est fixé, comme dans le programme de la Nupes, à un montant inférieur à 20 fois le Smic, il doit en être de même pour la retraite maximum.

7°) Ne nous laissons pas abuser par la question de la pénibilité :

Les gouvernements Sarkozy, Hollande, Macron n’ont cessé, avec le Medef, d’errer sur cette question avec des « critères de pénibilité » (tantôt 10, tantôt 4 critères) et des « taux d’usures » (tantôt 10 % en juin 2010, tantôt 20 % en septembre 2010).  Ca a été codifié puis ça échoué. Macron a dit dès 2017 : « je n’adore pas le mot pénibilité accolé au mot travail » n’y a aucune solution dans la recherche d’une appréciation individuelle de la pénibilité : il y a moins de 4600 médecins du travail pour 30 millions de salariés,

Impossible de mettre en œuvre des critères. Quid du travail de nuit ? Le nombre de travailleurs de nuit habituels et occasionnels en France est passé de 3,3 millions (15,0% des actifs) en 1990 à 4,3 millions (16,3%) Quid du travail posté ? 63 % d’horaires atypiques, en équipes, par rotation 3X8 4X8 5X8 ? Quid du port des charges ? Quid des expositions à des produits dangereux cancérogènes ?  Quid du bruit ? Des TMS (85 % des maladies professionnelles ? Quid des métiers pénibles mentalement et physiquement ? Une infirmière de 62 ans ? Un instituteur de 63 ans ?  Il faut donc en revenir à des conventions collectives par branches et par métiers, elles sont négociées et signées de façons adaptées pour limiter et compenser les nuisances au travail.

D’où un point sémantique important : refusez de parler de « régimes spéciaux », ça n’existe pas, ce sont des conventions collectives adaptées qu’il faut protéger, améliorer et démultiplier.

8°) Remettons en cause cette LFSS (et PLFSSR) brutale et bureaucratique :

En fait la LFSS revient à déposséder les assurés sociaux du contrôle de leurs propres cotisations salariales santé et retraites. L’idée initiale du CNR 1945 était que la Sécurité sociale, puisque c’étaient nos salaires, nous, salariés, la gérions et il y avait des élections aux caisses de la « Sécu » tous les cinq ans. Au début c’était un assuré une voix, le patronat avait 11,5 % de sièges, puis De Gaulle Pompidou ont cassé ça par ordonnances en 1966, 1967, et donné 50 % de sièges au patronat. Puis ils (Rocard, Balladur) ont repoussé les élections, puis Juppé les a supprimées en 1995, donnant à une poignée de technos de Bercy, le contrôle bureaucratique des 850 milliards du budget de notre protection sociale (ONDAM et T2A) avec une insuffisante capacité donnée aux parlementaires pour le contrôler.

L’énorme budget de la LFSS passe depuis comme passait une lettre à la Poste et des procédures expéditives (47 1 et 49 3) viennent de surcroit en 2023 empêcher les parlementaires de sérieusement le contrôler, l’amender, le modifier ce qui atteint en une limite de 50 jours un stade procédural quasi dictatorial.

Contre ça, remettons en cause la LFSS, redonnons les caisses aux assurés, réclamons à nouveau des élections aux caisses de la Sécu, Santé, Vieillesse, etc.. un assuré, une voix. Opposons la démocratie sociale (ce devrait être un Parlement social dans la VI° république) contre leurs coups de force type V° République.