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Bernard

 

Un besoin urgent !

La lettre hebdomadaire de D&S a plus de 5 ans. C’est au moment du combat sur les retraites en 2010 que son premier numéro est sorti. Notre mensuel, Démocratie & Socialisme, a plus de 20 ans. Avec le site, c’est un ensemble d’outils au service de la réflexion et de l’action militante à gauche.

Chacun-e voit bien que nous sommes dans un moment où les choses doivent bouger. La pertinence du clivage gauche-droite est mise en cause, l’opposition bas-haut semble parfois plus pertinente … Ce qui est exact c’est que des repères s’effacent mais les fondamentaux restent. Le salariat n’a jamais été aussi numériquement nombreux et donc la question sociale est capitale. Comment en serait-il autrement au moment où le code du travail est menacé. En même temps, les questions de la croissance, de l’écologie sont posées à l’échelle planétaire. Une planète elle-même menacée !

Et la guerre qui sévit et entraîne sur les routes des milliers de réfugiés qui fuient les dictatures et la barbarie.

 

Un besoin urgent de réflexion et d’action

 

Comprendre le monde tel qu’il se transforme, gagner de nouvelles batailles pour le progrès humain restent des défis majeurs.

Le comité de rédaction de DS a décidé de lancer en janvier une nouvelle formule de la revue, de muscler son site et d’améliorer sa lettre hebdomadaire.

Ces objectifs concernent tous nos lecteurs et lectrices, militants et sympathisants. Un grand nombre de militants politiques mais aussi de syndicalistes, de militants associatifs trouvent dans nos outils de quoi nourrir leur réflexion. Nous voulons continuer à aller dans ce sens.

 

Rien n’est possible sans notre mobilisation

 

Notre militantisme, au cœur de la gauche, est bénévole, sans soutien financier ni publicité. Nous existons depuis plus de 20 ans grâce à un réseau fidèle et à l’engagement de nos lecteurs souvent militants, élus, responsables syndicaux.

Pour franchir un nouveau palier, mener les batailles nécessaires à gauche, contribuer aux mobilisations sociales et citoyennes indispensables, nous avons besoin de toutes et de tous. Celles et ceux qui nous connaissent depuis longtemps, celles et ceux qui nous découvrent depuis moins de temps.

 

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Mon intervention au BN du PS lundi 7 septembre 2015 : il faut adapter les entreprises aux droits des humains pas l’inverse !

 

Le 17 mars 2007 le président Chirac a promulgué un « nouveau » code du travail, 994 pages format A4. C’était un code entièrement ré écrit, simplifié et réduit.  On était en pleine campagne électorale présidentielle, aucun des candidats, aucun, ne s’y est intéressé et n’en a parlé. Le Medef se taisait, trop heureux de ne pas attirer l’attention sur cette opération. En fait c’était une vieille idée du CNPF, Yvon Chotard, déjà, cherchait en permanence à y parvenir : ça n’a rien à voir avec ce qu’on nous dit être « la crise » d’aujourd’hui.

 

Il s’agissait pour Chirac en mars 2007 d’une ordonnance de décembre 2004 qui visait déjà à réduire en le simplifiant le code du travail.

Une commission avait été mise en place rien qu’avec des amis du Medef. Elle a « recodifié » tout : elle a supprimé 1,5 million de signes, elle a supprimé 1 livre sur 9, elle a enlevé 500 lois, elle a réduit le texte de 10 %, elle a renuméroté les 1150 lois par alinéas en 3850, en passant ainsi le code à l’acide des exigences patronales. Ca n’était pas, ca ne pouvait être « à droit constant » comme ils le prétendaient, je l’avais démontré en détail dans un livre et de nombreux articles. Quand cela a été définitif, au bout de 4 ans, le 1er mai 2008, ils ont dit, la droite, que le texte était simplifié, lisible et réduit et se sont félicités ! « Il faudra des mois et des années pour que le nouveau code révèle tous ses secrets  » se vantait l’un des rédacteurs, peu démocrate visiblement, dans la préface du Dalloz 2007. Ce rédacteur, M. Radé, est à nouveau dans la commission qui re-ré écrit le code du travail pour Manuel Valls. Celui qui a été responsable de toute cette opération manipulatrice 2004-2008 pour le compte de Gérard Larcher, de François Fillon, de Jean-Pierre Raffarin, de Jacques Chirac, de Xavier Bertrand et de Dominique de Villepin, s’appelait déjà..  Jean-Denis Combrexelle.

 

A l’époque, le 23 septembre 2007, le Sénat avait ratifié en 20’ les 994 p. format A4 sans s’émouvoir. J’avais réussi à rédiger 150 amendements pour défendre le droit ancien par rapport aux changements introduits prétendument a droit constant, et notre groupe parlementaire les avait défendus, il avait, le 4 décembre 2007,  tenu courageusement tête 8 heures à l’Assemblée contre la ratification du « nouveau » code et la « manipulation Combrexelle ». Et voilà que c’est « oublié ».

 

Tout le monde l’a oublié tellement le code du travail émeut peu ceux d’en haut. Darcos aussi, distrait, en 2010, avait proposé à nouveau de le ré écrire – toujours pour plaire au Medef.

 

En quoi le code du travail est-il « illisible » ?

Quid du code des impôts, du code du commerce, du code des affaires maritimes, du code de la construction, du code de la sécurité sociale ?

En fait le code du travail est le plus petit de nos codes. Il fait 675 p de lois, pas plus. Mais il est édité par Dalloz avec 3300 pages de commentaires. Comme si on éditait Françoise Sagan amendée par Marcel Proust. C’est le plus simple de nos codes. 10 articles servent aux prud’hommes ! Et la France est un des pays européens ou il y a le moins de saisines des tribunaux.

 

Le code du travail est lisible : il n’est pas bon de dire à 18 millions de salariés que les lois qui les protègent sont « illisibles ». Il vaut mieux enseigner, éclairer, consolider, renforcer leur code. Le code du travail est le moins enseigné, le moins connu, le moins utilisé, le plus dénigré, le plus fraudé, mais le plus vital, le plus intime, le plus décisif pour 18 millions de salariés du prive, pour 93 % des actifs.

Bayrou n’avais jamais ouvert le code du travail quand il l’a accusé d’être trop gros à DPDA devant 7 millions de téléspectateurs ! Et quand il présentait par opposition, le « petit » code du travail suisse, il trompait tous ceux qui ne savent pas ! Il n’y a pas de code du travail en Suisse mais un vieux « traité pour la paix au travail » signé entre les cantons, et dans chaque canton, il y a un droit du travail civil beaucoup plus gros et illisible ! Car les contrats sont plus « illisibles » que les lois. Il existe 700 « accords » et « conventions collectives » : il faut 8 armoires pour les contenir et lorsque c’est le patronat qui tient la plume c’est beaucoup plus compliqué, plus long plus illisible que quand ce sont nos parlementaires.

 

Aux Etats-Unis le droit civil consacré au travail fait 36 000 pages ! Et ils viennent de faire un pas décisif dans le fait que les salariés de toutes les entreprises sous-traitantes (Mac Donald, Uber) doivent être alignés sur les salaires et droit des maisons mères, tandis qu’ici, Macron fait le contraire.

Il faut autant de contrats que possible et autant de lois que nécessaire, mais la loi de la République doit l’emporter sur le contrat. Sinon on viole la Constitution et les citoyens.

L’article 34 de la constitution précise bien que c’est le parlement qui légifère en droit du travail. Laurence Parisot voulait déjà en 2005 que Villepin change cet article de la constitution pour que la loi soit faite dans les entreprises pas au parlement. Si le contrat devient la loi, on entre dans une autre république, un régime corporatiste ni plus ni moins. L’état de droit dans l’entreprise est mort. L’ordre public social est mort. Tout devient relatif et soumis aux exigences du profit et pas aux exigences du respect des droits universels des humains.  Le Parlement, et avec lui le suffrage universel deviennent impuissants.

 

Et qu’on ne nous dise pas que les « accords majoritaires » vont garantir ce que la loi ne garantira plus ! Sur 1,2 million d’entreprises, 3% ont plus de 50 salariés. Et les IRP sont dans ces seuls 3%. Et combien de syndicats face à la chasse aux sorcières patronales, résistent et existent ? Dans moins de 50 000 ?  Et sur les 8 syndicats existants, la division ne va t elle pas livrer les clefs de tous les accords aux employeurs peu déterminés à la moindre concession ?

 

Par exemple la protection des licenciements c’est un droit de l’homme : déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, charte européenne des droits de l’homme de 1999, convention 158 de l’OIT (que Gattaz exige que nous dénoncions). Un salarié menacé de licenciement doit être informé, le licenciement doit être motivé, le salarié doit pouvoir se défendre, il doit pouvoir faire un recours, et il doit obtenir réparation si le licenciement est abusif. Les entreprises doivent se plier aux droits de l’homme et pas l’inverse.

 

En 1906 on a séparé, après la catastrophe de Courrières, le Ministère de l’économie et le Ministère du travail. C’était un grand progrès qui signifiait que le droit du travail des humains ne devait plus être soumis aux exigences de l’économie. Dire aujourd’hui qu’il faut adapter le droit du travail aux réalités de l’entreprise », c’est une vraie contre révolution historique. Car c’est exactement le contraire, le code du travail est précisément là pour obliger les entreprises à tenir compte des droits des humains !

Et d’ailleurs c’est l’intérêt bien compris des entreprises et des employeurs intelligents car ceux qui produisent le plus et le mieux, ce sont les salariés bien formés, bien traités et bien payés. Plus il y a de droit du travail, plus il y a de garanties, de protection, de sécurité, plus le salariat est efficace et productif. Ce ne sont pas les précaires ni les flexibles qui produisent le plus et le mieux. Un bon code du travail, c’est un bon travail. Un bon code du travail c’est un bon salaire. Un mauvais code du travail c’est le recul pas seulement social mais économique. Le « contrat » il est signé entre deux parties inégales, employeur et salarié. S’il n’est pas soumis à la loi, c’en est fini de l’ordre public social. Les attaques permanentes contre le code du travail de la part d’un patronat sont obscurantistes : ils ne voient que le profit, pas les humains. Et en ne respectant pas les humains ils creusent qu’ils le veuillent ou pas la tombe de leurs profits.

 

Il a fallu un siècle pour bâtir le code du travail, c’est une construction sociale exceptionnelle réalisée par des forces et des évènements immenses,  de 1905 à 1936, de 1945 à 1968, de 1995 à 2010. Il a été fait de luttes et de larmes, de sueur et de sang et il ne peut être « ré écrit » à froid, ni par deux personnes à la suite d’un diner en ville, ni par un « think thank » composée de gens qui n’y connaissent rien, ni par une nouvelle commission Théodule chargée de le passer à l’acide des exigences de M. Gattaz.

Hollande : «Il faut rendre lisible le code du travail…Il faut adapter le droit du travail à la réalité des entreprises.» ‪#‎ConfPR‬ L’erreur est entièrement là : il faut adapter les entreprises au respect du droit des humains qui y travaillent

 

Le code du travail c’est la protection n° 1 des droits de l’homme au travail. Normalement le patronat devrait le promouvoir au lieu de vouloir le faire disparaitre.

La constitution est claire : le droit du travail relève du Parlement. Selon son article 34, c’est « la loi (qui) détermine les principes fondamentaux..  du droit du travail, du droit syndical et de la sécurité sociale ».

 


C’est 110 ans d’histoire qui sont en jeu. Notre pays a séparé le ministère de l’économie et le ministère du travail en 1906. Ce fut un grand progrès historique : car il s’agissait de dire que la construction du droit du travail devait échapper aux exigences sans cesse plus avides de l’économie, des chefs d’entreprise.

On sortait de la catastrophe de Courrières avec plus d’un millier de morts au fond de la mine. Le patron avait fait arrêter les recherches et fait reprendre le travail alors que des mineurs étaient encore vivants au fond de la mine.

Aujourd’hui, c’est bien pire, ce ne sont plus les coups de grisou qui tuent mais les AVC , les arrêts cardiaques : ils font 250 000 morts et la moitié est imputable au travail. L’amiante fait autour de 100 000 morts en 30 ans. Il y a 600 accidents mortels par an, 700 suicides liés au travail, 4500 handicapés du travail, des dizaines de milliers de maladie professionnelle, 85 % sont des TMS, 650 000 accidents du travail par an, on a 15 % de précaires, on a 6,1 millions de privés d’emploi.

Le code du travail est une construction sur un siècle. Il exprime cent ans de luttes et de larmes, de sueur et de sang. Chaque alinéa exprime des rapports de force sociaux : il ne peut être ré-écrit par une commission arbitraire et datée, passé à l’acide hors du temps, des syndicats, des salariés.

Mais personne ne peut croire qu’il soit « trop gros » ou encore moins « illisible ». C’est le plus petit des codes, il fait 675 p de lois. Et ce n’est certes pas un roman de Françoise Sagan mais il n’ a rien de plus « illisible » que tous les autres codes de la République. Que pense le président du code des impôts ?

Le code du travail est beaucoup plus court et plus lisible que les 8 armoires de « contrats », des 700 conventions collectives : dès que le patronat écrit, il complique et rallonge tout. Tandis qu’avec le code du travail, guère plus de 10 lois servent aux prud’hommes.


 

Chacun le constate : la souffrance au travail augmente, risques psycho sociaux, stress, harcèlement, karoshi.

Les durées du travail ré-augmentent, et atteignent en moyenne autour de 41 h par semaine. Le travail dépasse de plus en souvent les durées maxima d’ordre public. Un milliard d’heures supplémentaires sont impayées et c’est équivalent à 600 000 emplois alors que nous avons 6,1 millions de chômeurs. Sans contrôle des durées du travail et des licenciements abusifs, le chômage augmente.

L’insécurité, la précarité augmentent, CDD abusifs, horaires atypiques, travail posté, travail de nuit, travail du dimanche, repos et congés supprimés ou différés,  intérim à répétition, faux sous-traitants, faux indépendants, travail dissimulé, travailleurs « détachés », « uberisés » sans salaire brut…

Or une économie qui marche bien exige des salariés, bien formés, bien traités, bien payés pas des précaires. L’intérêt général est donc de bien respecter les salariés : ceux-ci étant subordonnés et de plus en plus soumis à des exigences de productivité, de rentabilité avec des « ratios » des « marges » qui l’emportent contre le droit du travail et des humains.

C’est pour cela que l’état de droit doit l’emporter sur les exigences, qui n’auraient aucune limite naturelle, des profits. Le « contrat » de travail est passée entre deux parties inégales, il faut une contrepartie, une protection légale spécifique qui contrecarre la violence évidente, permanente, de l’exploitation au travail. C’est la loi. C’est le code du travail. C’est l’ordre public social : par exemple pour la durée légale du travail et la durée maxima du travail, pour le Smic et les grilles de salaires, les institutions représentatives du personnel, la sécurité, l’hygiène, la santé…

Cet ordre public social s’impose à tous, il ne se négocie pas. Le Smic ne se négocie pas. La durée maxima du travail ne se négocie pas. Les IRP ne se négocient pas : c’est un droit constitutionnel «les salariés s’expriment par l’intermédiaire de leurs délégués et participent ainsi à la gestion des entreprises ». Le droit à l’emploi est un droit constitutionnel. Le fait que le Parlement décide du droit du travail ne peut se négocier.

S’il y a contrat contraire à la loi il est réputé léonin et nul. S’il y a différence entre le contrat et la loi, c’est le principe de faveur qui doit l’emporter. S’il y a viol de la loi, il y a dol pour le salarié. Il doit y avoir contrôle et sanction des employeurs en infraction, qu’ils soient contrevenants ou délinquants. L’employeur ayant des subordonnés sous ses ordres et tirant profit de leur travail, doit en contre partie porter une responsabilité supérieure s’il y a infraction de sa part à l’ordre public social.

Ensuite les conventions collectives doivent intervenir : avec des « négociations » (négocier ce n’est pas imposer c’est trouver accord entre les demandes initiales patronales et syndicales).

Il faut autant de contrat que possible et autant de loi que nécessaire. Encore faut il que le patronat accepte de négocier ces conventions collectives : mais hélas non il s’y refuse le plus souvent et glisse à marche forcée vers un droit individualisé, de gré à gré, qui méconnait le collectif, et lui permet en divisant les catégories, les métiers, les branches, de tirer le maximum et au plus bas coût, des salariés.

Les marges montent et les salaires baissent, le chantage à l’emploi règne.

Un bon code du travail fort et précis garantit salaires horaires et emplois. Un code du travail affaibli, passé à l’acide, accroit précarité, travailleurs pauvres et chômeurs.

La protection face au licenciement est un droit de l’homme : convention universelle des droits de l’homme de 1948, charte européenne des droits de l’homme de 1999, convention 158 de l’OIT signée par la France. Cela veut dire qu’un potentiel licencié doit – être informé – le licenciement doit être motivé – il doit pouvoir se défendre – il doit pouvoir faire recours – le licenciement s’il est abusif doit être réparé. Là-aussi c’est la loi, et cela freine les licenciements boursiers, abusifs, donc le chômage.

Le droit des humains dans l’entreprise est fondamental. Quelle que soit la taille de l’entreprise, l’activité, le lieu, la branche, ces droits constitutionnels, sont fondamentaux et il s’agit que les droits de l’homme l’emportent sur l’économie et non pas l’inverse.

La qualité du code du travail, c’est ce qui permet de mesurer l’indice de développement d’une civilisation.

 

 

Excellente étude d’Acrimed : vous allez adorer haïr Jeremy Corbyn, candidat à la direction du Labour

Vous allez adorer haïr Jeremy Corbyn, candidat à la direction du Labour

par Denis Souchon, le 4 septembre 2015

Le député travailliste Jeremy Corbyn est, d’après les sondages, largement en tête des intentions de vote pour l’élection au poste de leader du Labour qui a débuté le 14 août et doit se terminer le 10 septembre. Du coup, comme cela s’était déjà produit lors du référendum du 5 juillet 2015 qui a vu le peuple grec refuser le diktat de la troïka, la presse de marché est le relai empressé des dominants pour tenter de discréditer par tous les moyens discursifs celui qu’elle présente comme un dinosaure-gauchiste-barbu-sectaire-et-végétarien.

Dans Deux siècles de rhétorique réactionnaire [1] Albert O. Hirschmann attire notre attention « sur certains arguments-types que reprennent invariablement les tenants des (…) mouvements de réaction » [2].

En s’inspirant de cette démarche, et en nous appuyant sur un corpus de 10 articles parus entre le 28 juillet et le 17 août [3], nous avons identifié cinq arguments-types utilisés par les médias pour essayer d’enlever toute crédibilité à la candidature de Jeremy Corbyn.

1/ Jeremy Corbyn fait le jeu des conservateurs car avec lui à sa tête le Labour perdra les législatives de 2020. On retrouve là la thèse de l’inanité détectée par Hirschmann, thèse qui pose que « toute tentative de transformation de l’ordre social est vaine, que quoi qu’on entreprenne ça ne changera rien » [4].

Le Huffington Post : « [Corbyn] sera incapable de mener son parti à la victoire dans cinq ans »

Les Échos : « « Un leader de ce type n’a aucune chance de remporter les prochaines élections législatives », tempère Pauline Schnapper. « Et les conservateurs se frottent les mains, car c’est évidemment dans leur intérêt que Jeremy Corbyn devienne le prochain leader travailliste. » »

Le Monde : « un retour aux stratégies perdantes »
« La seule conquête de la position de leader (qui serait certes un événement majeur et spectaculaire) ne saurait remettre en cause un quart de siècle de marginalisation des sensibilités socialistes et anti-impérialistes du parti »

Le Point : « Des nombreuses surprises provoquées par l’émergence dans la course au leadership du parti travailliste britannique du candidat le plus à gauche, Jeremy Corbyn, la moindre n’aura pas été d’avoir enthousiasmé la droite britannique. Le dernier sondage, qui donne au député d’Islington (nord de Londres) une large avance sur ses adversaires, réjouit les conservateurs : quoi que fasse Corbyn à la tête du Labour, il leur fera gagner les prochaines élections prévues en 2020 ».

L’Express : « D’autres s’inquiètent de voir la droite encourager Corbyn pour ruiner les chances des travaillistes aux prochaines élections. « Si vous voulez condamner le Labour à des années de traversée du désert, encourage le très conservateur Daily Telegraph, inscrivez-vous sur le site du parti travailliste pour la modique somme de trois livres afin de voter pour le ’camarade Corbyn’ » ».
« Il serait incapable de faire régner la discipline parmi les frontbenchers (ténors du parti), et pourrait faire revivre aux travaillistes l’ère du dirigeant de l’aile gauche Michael Foot, au début des années 1980. Il avait permis à Margaret Thatcher de remporter un second mandat, en 1983, offert au Labour son plus mauvais score depuis 1945 et assuré la domination des conservateurs jusqu’en 1997 »

Libération : « « Les autres candidats sont de second plan, pour être honnête aucun n’est vraiment inspirant », estime Iain Begg, professeur de sciences politiques à la London School of Economics, tout en soulignant lui aussi que le Labour n’a aucune chance aux législatives de 2020 avec Corbyn à sa tête ».

L’Opinion : « un pseudo-radicalisme, nouvel habit du conservatisme »

2/ La fin du Labour

Il s’agit de la thèse de la mise en péril également mise en évidence par Hirschmann.

Le Huffington Post citant une tribune de Tony Blair publié par The Guardian :
« Tony Blair prédit « l’annihilation«  du Labour »
« … la « tragédie » que constituerait à ses yeux l’élection de Corbyn »
« « Si Jeremy Corbyn l’emporte, cela ne signifiera pas une défaite comme en 1983 ou 2015. Cela entraînera une déroute, peut-être l’annihilation », menace-t-il. Le parti travailliste, assure-t-il, « est en train de marcher les yeux fermés et les bras ouverts au bord du précipice » ».
« … le Parti travailliste veut à tout prix éviter une nouvelle déconvenue électorale qui pourrait précipiter sa disparition »

Le Monde : « les manœuvres d’électeurs de droite qui « votent Corbyn » pour tuer le Labour, comme le quotidien conservateur le Daily Telegraph les y encourage »
« Avec M. Corbyn, « le danger est que le grand parti de gouvernement qu’est le Labour soit réduit à un simple groupe de pression », estime Tristram Hunt, ministre de l’éducation du cabinet fantôme du Labour »

L’Obs : « Pour Tony Blair, le Labour risque « l’anéantissement » s’il se choisit Jeremy Corbyn comme nouveau dirigeant ».

3/ Corbyn est un homme du passé…
… donc dépassé et sans intérêt, un has been vintage pour archéo-loosers.

Le Huffington Post : « Yvette Cooper a résumé le programme de son adversaire (qui prévoit notamment la nationalisation des chemins de fer, la sortie du nucléaire et une relance de l’économie par l’Etat) à « de vieilles solutions à de vieux problèmes« . »

Le Monde : « M. Corbyn, 66 ans, député du quartier londonien d’Islington depuis plus de trente ans, considéré comme un dinosaure gauchiste par l’establishment du Labour »
« … la mode du vintage »

Slate.fr : « Cet étrange remake britannique du « tout sauf Ségolène » de 2006 s’accompagne de réminiscences des années 1980. Pour ses adversaires, Corbyn et ses vieilles recettes (retour de la propriété publique, taxation des plus riches, redistribution plus forte…)… »

Le Point : « son âge canonique détonne dans ce pays au personnel politique jeune »
« « Corbyn est l’exemple même des radicaux londoniens des années 70 et 80, qui avaient conquis le vieux parti travailliste grâce à une plateforme écologique et de défense des droits de l’homme et à une vision internationaliste », explique Tony Travers, professeur à la London School of Economics. »

L’Express : « Aux plus belles heures du blairisme, Jeremy Corbyn passait pour un gauchiste désuet mais guère dangereux. Hostile à la monarchie, défenseur des déshérités, proche du Sinn Fein nord-irlandais, ses idées semblaient vouées à rester aux oubliettes de l’histoire »

Libération cite un professeur de sciences politiques à la London School of Economics : « Il a un discours qui date d’il y a 30 ans »

Dans L’Opinion le toujours jeune Éric Le Boucher nous offre une rétrospective de ses subtiles imprécations :
« La gauche anglaise tentée par le romantisme »
« il est gauche-archéo, Jeremy Corbyn »
« Que la gauche du pays le plus innovateur en matière politique depuis quatre décennies plonge en arrière dans l’idéologie d’une extrême gauche type année 1970 a de quoi interloquer ».
« vieux modèle cubain qui rend l’âme »

« le socialisme archéo conduit tout simplement à l’inverse de ce qu’il prétend apporter : il débouche sur moins de social parce qu’il casse l’économie et affecte la croissance. [5] le radicalisme n’aboutit pas à plus de social mais à moins ».
« Le gauchisme, « maladie infantile du communisme« , disait Lénine en 1920 ».
« vétéran Corbyn, vieux routier des Communes »
« Les militants de gauche veulent entendre des beaux discours comme ceux d’autrefois »
« les discours archéo continuent de laisser croire qu’il suffit d’arrêter « le libéralisme » et « l’austérité » et de revenir aux Trente Glorieuses. Le radicalisme romantique encourage la fainéantise et réciproquement. »

4/ C’est à cela qu’on reconnaît le gauchiste Corbyn : il est fou, possédé par le diable, il mange les enfants et, en plus, il manque d’objectivité [6].
Frissons et sueurs froides garantis…

Le Huffington Post : « Jeremy Corbyn, le « socialiste » made in UK qui terrorise le Parti travailliste de Tony Blair »
« « Stéréotype du gauchiste nord-londonien« , selon l’hebdomadaire de gauche New Statesman »
« une personnalité jugée trop à gauche »
« ce « socialiste » (un gros mot en Grande-Bretagne) »

« sa « face cachée«  »

Les Échos : « ce barbu à l’air un rien austère »
« celui qui se déclare fièrement « socialiste » et assure qu’il y a « beaucoup de choses à apprendre » de Karl Marx ».
« a tout d’un épouvantail pour l’establishment britannique »
« Jeremy Corbyn profite par ailleurs d’un soutien de poids : celui des centrales syndicales Unison et Unite (…) dont l’image est très dégradée dans l’opinion publique ».

Le Monde : « l’un des rares députés à s’affirmer « socialiste » dans un pays où ce mot équivaut à un chiffon rouge »
« De Karl Marx, il y a « beaucoup de choses à apprendre », a-t-il affirmé, faisant frissonner l’auditoire de la BBC ».

Le Point : « Jeremy Corbyn, le dynamiteur du Labour »
« ses convictions ultra »
« En 1983, en pleine déroute travailliste face à Thatcher, il est élu député d’Islington, une circonscription « rouge » du centre de Londres ».
« Ce croisé de l’enseignement public »

« ce rebelle dans l’âme »
« son discours gauchisant »
« Sectaire et sûr de son bon droit, le favori à la direction du Labour n’a pas coutume de faire dans la dentelle »

L’Express : « Jeremy Corbyn, le « gauchiste » dont la popularité affole le parti travailliste »
« D’aucuns, tel le Daily Mail, ont vu dans la progression du candidat de gauche une tentative d’infiltration menée par des taupes d’extrême gauche »
« Jeremy Corbyn a toujours agacé les centristes du Labour par son soutien à toutes les causes « de gauche » »

Libération : « ses idées jugées extrémistes »
« « Stéréotype du gauchiste nord-londonien« , selon l’hebdomadaire de gauche New Statesman »

L’Obs : « cet admirateur de Karl Marx est partisan de nationalisations, d’une hausse des dépenses publiques et d’un alourdissement de la fiscalité sur les entreprises et les plus fortunés »

5/ Corbyn est-il un farfelu végétarien ou un cycliste excentrique ?
Moquer le style (de vie) de Jeremy Corbin est un moyen de jeter la suspicion, par une forme d’effet de contamination, sur ses propositions politiques.

Le Huffington Post : « il est végétarien, ne boit pas d’alcool, cultive son propre jardin et se déplace à vélo. Allergique aux cravates, celui-ci reconnait même avoir divorcé de la deuxième de ses trois épouses parce qu’elle voulait envoyer leurs enfants dans une école privée »

Courrier International : « le Sunday Times, édition dominicale du Times, lui reconnait des qualités d’orateur certaines et ironise : « Même des hommes plus âgés et parfaitement hétérosexuels, ont l’air amoureux de lui » »

Le Monde : « Ascétique, végétarien, refusant de boire de l’alcool et de posséder une voiture, il est perçu comme la caricature des intellectuels de gauche du nord de Londres »
« Dénué de charisme »

Le Point : « Sa personnalité bohème »
« En dehors de la politique, la seule distraction de ce végétarien pur et dur à l’allure bohème est la confection de confitures. Mais il n’a rien de l’écolo d’Épinal tel qu’on l’imagine généralement ».

L’Express : « Corbyn ne s’était fait remarquer qu’à deux reprises, rappelle le Daily Telegraph : en 1999, lorsqu’il s’est séparé de son épouse qui avait envoyé leur fils dans le privé contre son voeu, et en 2002 lorsqu’il a revêtu une veste rouge à l’occasion de l’hommage à la défunte reine mère à la chambre des Communes. »
« ce végétarien qui circule dans Londres en vélo – il n’a pas de voiture – »

Libération : « il est végétarien, ne boit pas d’alcool, cultive son propre jardin et se déplace à vélo. La légende veut qu’il ait divorcé de la deuxième de ses trois épouses car elle voulait envoyer leurs enfants dans une école privée et pas publique ».

L’Opinion : « il roule à vélo, il porte des chemises froissées »

 

***
Qu’ils s’expriment directement ou qu’ils se réfugient derrière les propos d’ « experts » ou de « spécialistes » soigneusement choisis, les auteurs des articles étudiés ont donc à leur disposition une série d’arguments-types qu’ils peuvent mobiliser (et combiner entre eux dans un même article) plus ou moins intensément et durablement selon le type de public visé et l’effet recherché.

La candidature de Jeremy Corbyn à la tête du Labour est l’occasion de voir les médias dominants de tous bords prendre très rapidement toutes les armes discursives sauf une : l’heure n’est plus à la promotion de la culture du débat.

Denis Souchon

Post-Scriptum : Corbyn, tueur d’enfants ?
Et que dire de cette une de Libération qui, pas très subtilement, dresse un parallèle entre les « griffes » de Corbyn et celles de Freddy Krueger, personnage de fiction qui attaque (et tue) les enfants dans leurs rêves ?

 

Nous n’en dirons rien.

Notes

[1] Fayard, 1991.

[2] Ibid., p.21.

[3] « Royaume-Uni : Jeremy Corbyn, le « gauchiste » dont la popularité affole le parti travailliste », par Catherine Gouëset sur L’Express.fr du 28/07/2015.

« Jeremy Corbyn fait souffler un vent de gauche – et de panique – sur le Parti travailliste », un article de l’AFP mis en ligne par Libération le 02/08/2015.

« Jeremy Corbyn, l’homme qui bouscule le Labour sur sa gauche », par Philippe Bernard dans Le Monde daté du 12/08/2015.

« Jeremy Corbyn, socialiste radical à l’assaut du Parti travailliste », par Adrien Lelièvre dans Les Échos le 12/08/2015.

« Jeremy Corbyn, le dynamiteur du Labour, a le vent en poupe », par Marc Roche dans Le Point du 12/08/2015.

« Jeremy Corbyn, le « socialiste » made in UK qui terrorise le Parti travailliste de Tony Blair », par Geoffroy Clavel dans Le Huffington Post le 14/08/2015.

« Jeremy Corbyn, le candidat qui bouscule la gauche britannique », par Charlotte Onfroy-Barrier dans Courrier international le 14/08/2015.

« Jeremy Corbyn, le candidat qui fait peur aux néo-travaillistes », par Fabien Escalona sur Slate.fr le 14/08/2015.

« Les travaillistes britanniques élisent leur nouveau chef », un article de Reuters mis en ligne par L’Obs le 14/08/2015.

« La gauche anglaise tentée par le romantisme », par Éric Le Boucher dans L’Opinion du 17/08/2015.

[4] Op. cit., p. 22.

[5] On retrouve la thèse de l’effet pervers analysée par Hirschmann : cette thèse « pose que toute action qui vise directement à améliorer un aspect quelconque de l’ordre politique, social ou économique ne sert qu’à aggraver la situation que l’on cherche à corriger. » (op. cit., p. 22).

[6] Nous nous permettons de paraphraser Pierre Desproges.

 

En Californie, ils font de l’anti-Macron

1000 entreprises ont tout le pouvoir économique en France et produisent 50 % du Pib. Ces donneuses d’ordre siphonnent tout. Elles pompent, elles pompent comme les Shadocks. Car plus de 80 % des PME, PMI, ETI, TPE sont sous-traitantes. C’est vous dire que si on faisait des lois pour réguler la sous-traitance, ça changerait tout le business capitaliste.

Ensuite contrairement à ce que croit Macron, ces mille entreprises, et les 500 familles capitalistes qui détiennent 460 milliards d’euros en France, ne « ruissellent » pas : elles ne redistribuent pas, elles n’investissent pas, elles n’embauchent pas, elles spéculent parce que ça leur rapporte plus que l’emploi. Et elles pillent la sous traitance.

En principe la sous-traitance est censée apporter une technicité, une spécificité dans une activité que l’entreprise utilisatrice ne possède pas. Mais ce principe est dénaturé, la sous-traitance ne sert qu’à surexploiter et précariser une main d’oeuvre que la grande entreprise ne veut ni rémunérer selon son niveau, ni intégrer dans ses effectifs. C’est comme ça que les majors du bâtiment « externalisent » et gagnent des milliards sur le dos de sous-traitants en cascade, de travailleurs détachés, de faux artisans, d’auto entrepreneurs, d’intérimaires et de clandestins.

N’importe quel gouvernement de gauche digne de ce nom imposerait l’alignement des salaires des sous-traitants sur ceux la convention collective de l’entreprise donneuse d’ordre, il rendrait le donneur d’ordre responsable en tout de ce qui se passe sous ses ordres, il faciliterait la reconnaissance des groupes en unités économiques et sociales. Mais non, tout cela est dérégulé en France. Sinon ça fâcherait sans doute encore le Medef.

Extraordinaire : il faut aller en Californie libérale car les employés des Mac’ Donald franchisés aux Etats-Unis viennent d’être reconnus comme employés de la maison-mère ! Là-bas les Etats-Unis renforcent la protection des indépendants, des salariés sous-traitants et des agences d’intérim ! Ils font de l’anti Valls, de l’anti Macron, de l’anti Uber, de l’anti-Attali, de l’anti Gattaz, de l’anti-Pécresse, de l’anti Sarkozy !

Le « National Labour Relations Board » (NLRB), agence gouvernementale à Washington chargée de veiller aux irrégularités du travail vient d’imposer une vraie révolution : l’entreprise donneuse d’ordre ou la maison-mère partage désormais la responsabilité d’employeur avec son prestataire ou son franchisé et elle est ainsi tenue d’accorder les mêmes droits (primes, congés, protection sociale, etc.) à l’ensemble des employés. La répercussion est grande, chez Mac’ Donald par exemple mais aussi chez Uber.

La fédération patronale du travail indépendant (National Fédération of Independent Business) s’alarme : « Si le jugement est maintenu, il n’y a plus de raison de faire appel à un sous-traitant. Il entraîne la suppression des avantages financiers et remet en cause toutes les protections réglementaires et légales qui protégeaient l’entreprise cliente ». C’est un spectaculaire coup d’arrêt à la « dé-salarisation », aux précaires à patrons multiples, aux auto-entrepreneurs, etc.

 

« Ca se passe comme ça » en Californie, chez Mac Donald et à Washington ! En France et à Paris, c’est le contraire.

 

Gérard Filoche

 

CGT de l’inspection du travail : lettre ouverte à Myriam El Khomri, nouvelle ministre du travail

Madame la Ministre,

Vous prenez place à la tête d’un ministère qui, contrairement aux commentaires cyniques des médias, n’est pas celui du chômage. Il est avant tout celui du travail, de l’emploi, de la formation professionnelle.

Contrairement à vos prédécesseurs sous l’ère Hollande, nous espérons que votre nom ne soit pas associé à de nouvelles lois régressives envers les droits des salariés, de leurs représentants et des institutions en charge de faire respecter le code du travail, encore un peu protecteur, comme l’ont pu l’être les lois Sapin, Rebsamen et Macron.

Dans le contexte économique actuel, l’heure n’est pas de succomber une fois de plus aux gémissements et revendications du patronat, MEDEF en tête, demandant plus d’exonérations de cotisations sociales sans contrepartie et plus de « simplification » – et en réalité encore moins de droit pour les salariés. Les politiques menées depuis plus de 30 ans (par exemple, facilitation du licenciement économique depuis 1986, création des ruptures conventionnelles en 2008, aménagement et modulation de la durée du travail en 2000, création des DUP, possibilités de conclure des accords moins favorables que le code du travail, extension du travail du dimanche et de nuit, la multiplication des cadeaux aux entreprises comme le CICE ou le pacte de responsabilité…) montrent leur inefficacité en matière de créations d’emploi.

Au contraire, il convient de renforcer le droit du travail protecteur des salariés, créateurs de richesses et de valeur ajoutée. Pour cela, il faut que l’Etat commence par rétablir le principe de faveur, selon lequel un accord collectif ne peut déroger au code du travail qu’en faveur des salariés, et rejette les futures conclusions de la mission Combrexelle.

Les politiques d’austérité et de réduction drastiques des effectifs (- 10 % des effectifs en 5 ans) asphyxient les services et mettent dans l’incapacité les collègues de rendre un service public de qualité. Ce n’est pas l’externalisation des missions et les mesures prévues par la loi NOTRe et la revue des missions qui absorberont la suppression de 192 postes prévue en 2016. L’accès libre et égal au service public sur tout le territoire est remis en cause.

Par exemple, certains services de renseignements en droit du travail ferment dans les UT faute d’agents. Les effectifs d’agents de contrôle de l’inspection du travail ont diminué de 10% avec la réforme dite du « ministère fort ». Les services de l’emploi et de la formation professionnelle doivent faire avec les moyens du bord – donc plus avec toujours moins.

Dans ce cadre, nous exigeons l’embauche conséquente de personnel par concours dans toutes les catégories et pour tous les corps (adjoints, SA, attachés, contrôleurs du travail et inspecteurs du travail) permettant aux services de fonctionner correctement, ainsi que le doublement du nombre d’agents de contrôle et de secrétariat.

Nos statuts sont mis à mal (extinction du corps des contrôleurs du travail, disparition programmée de la catégorie C) ainsi que leurs droits associés.

Spécifiquement, pour le corps des contrôleurs du travail, la CGT, opposée à sa mise en extinction, revendique fortement sa réouverture, le passage de tous les CT qui le souhaitent en IT sans examen ni concours (avec une affectation sur des postes qui peuvent être hors section) et la garantie que les CT en section qui resteront CT à la fin de l’EPIT conservent leur poste.

Nous revendiquons également un plan massif de passage de nos collègues de catégorie C en catégories B afin de répondre à leurs exigences de revalorisation salariale et professionnelle.

Pour tous les agents du ministère, nous revendiquons l’arrêt de la règle des postes ouverts à la vacance en infra-régionale, règle non écrite qui restreint le droit à mutation géographique.

De même, la CGT dénonce fermement le gel des primes cette année et la sixième année de gel du point d’indice et demande l’arrêt de la mise en place de la RIFSEEP dans tous les corps de notre ministère. Cette prime, en plus de casser le statut de la fonction publique, met en concurrence les agents entre eux.

L’avenir de l’ensemble des services du ministère est menacé.

Il est urgent et nécessaire de recruter des agents pour faire fonctionner les services d’inspection du travail et de renseignements. Nous n’accepterons aucun affaiblissement des prérogatives de contrôle et sommes opposés au remplacement des sanctions pénales par des sanctions administratives, qui visent à éloigner les patrons des tribunaux.

Nous demandons à ce que cessent les restructurations incessantes des services de l’emploi et que ceux-ci soient tournés vers les besoins des demandeurs d’emploi et des travailleurs précaires, et non ceux du patronat.

Dans la cadre de la fusion des régions, nous vous demandons de vous engager à ce qu’aucun agent du ministère ne subisse de mutation géographique et ou fonctionnelle de manière forcée.

Dans le cadre de la revue des missions, nous demandons qu’aucune mission, tant dans les services de l’emploi que dans les services « support » ne soit régionalisée, mutualisée, transférée ou externalisée.

Nous vous demandons d’examiner les revendications des agents des services de contrôle de la formation professionnelle, qui réclament des moyens et des prérogatives supplémentaires pour contrôler des masses financières de plus en plus importantes.

Comme vous pourrez le constater, les conséquences de toutes les réformes énoncées précédemment conduisent à une détérioration de nos conditions de travail.

Aussi, nous vous demandons de prendre les mesures nécessaires afin de les améliorer. Cela pourrait commencer par l’arrêt des objectifs annuels et chiffrés, la suspension des applications informatiques ODR et CAP-SITERE / WIKIT, ainsi que, pour l’inspection du travail, l’arrêt des campagnes prioritaires pour 2016 en cours de rédaction.

Nous sommes également en attente d’une véritable politique d’égalité professionnelle au ministère. 91% des agents à temps partiel sont des femmes, mais les postes ne sont pas aménagés, de sorte que les femmes font autant de travail avec moins de temps et moins de salaire. La répartition des emplois est particulièrement sexiste, puisque 77% des DIRECCTE sont des hommes et 85% des collègues de catégorie C sont des femmes. La CGT est également intervenue dans plusieurs cas de discrimination qui n’ont pas leur place dans nos services. Vos prédécesseurs se sont refusés à nous communiquer un rapport de situation comparée digne de ce nom.

Au sein du ministère, le dialogue social est inexistant à tous les niveaux et a trop souvent été méprisé par les ministres auxquels vous succédez. Les réformes qui cassent le service public sont menées tambour battant alors qu’une majorité d’agents y est opposée (les syndicats opposés aux réformes ont rassemblé plus de 60% des électeurs dans les DIRECCTE avec 80% de participation, dont 26% pour la CGT, lors des élections du 4 décembre 2014). Nous continuerons de notre côté à mobiliser nos collègues sur l’ensemble de nos revendications.

Des signes forts d’apaisement de votre part sont attendus, comme le retrait de la note du 11 décembre 2014 ou l’octroi d’une journée banalisée le 16 octobre pour les collègues souhaitant apporter leur soutien sous quelques formes que ce soit auprès de notre collègue Laura Pfeiffer. Nos collègues attendent de votre part une condamnation ferme et publique des agissements de Tefal.

Nous réclamons enfin la fin des procédures d’expulsion des locaux actuellement occupés par les syndicats nationaux de votre ministère.

Paris, le 2 septembre 2015

Pierre Joxe en défense du droit du travail à Marennes

Le site Mediapart a publié,  les principaux extraits de l’intervention de Pierre Joxe, ancien ministre de François Mitterrand, ancien membre du Conseil constitutionnel, devant nous, gauche socialiste du Parti socialiste réunis à Marennes et consacrée au débat sur le droit du travail.

« Édouard Martin [eurodéputé PS lui aussi présent à la tribune] parlait ce matin de syndicalistes brésiliens qui lui disent « tenez bon! l’Europe est notre modèle en matière de droit social ». C’est une leçon très importante. Le droit social est une invention récente. Il n’existait pas au XIXe siècle. Il est né au moment où le capitalisme a développé le salariat et a créé des accidents du travail terribles. Les premières lois de droit social sont des lois de sécurité physique. 

Ce droit social est aujourd’hui présenté comme ringard, ou pire, comme un danger. Aujourd’hui, avec les déclarations récentes de Macron, vous êtes servis par les circonstances, on dirait que vous êtes intervenus auprès de lui ! Et quarante-huit heures après, c’est Gattaz!  Le patron du Medef a dit que le code du travail fait 3 500 pages. Ce sont des mensonges incroyables : la législation fiscale est infiniment plus lourde et plus complexe, plus compliquée, plus changeante et plus illisible encore que le code du travail. Sous la reliure rouge des éditions Dalloz, avec le titre « Code du travail », est publié chaque année un gros livre qui contient, outre le code du travail, toute une série de notes de jurisprudences, de commentaires. Monsieur Gattaz n’a donc jamais ouvert le code du travail !
Car si on ouvre un code du travail, on découvre ce que je vous dis, ce que tous les syndicalistes savent, ce que tous les conseillers de prud’hommes savent, ce que tous ceux qui travaillent sérieusement le droit savent. Publier des mensonges aussi stupéfiants, c’est un comportement éhonté de la part d’un responsable professionnel. Pire ! Il a dit : « Je suis heureux de constater qu’un certain consensus est en train d’apparaître parmi les responsables politiques ainsi que d’éminents juristes, de droite comme de gauche, autour de cette nécessaire évolution de notre modèle social vers un modèle économique et social adapté aux nouvelles contraintes du monde d’aujourd’hui. » Quel « consensus historique »? Il est vrai que [Robert] Badinter a publié récemment, hélas, un livre qui me stupéfie d’autant plus qu’il n’a jamais été un spécialiste du droit du travail. « Consensus historique » ? Ce n’est pas rien! Gattaz ajoute : « Le gouvernement qui réglera ce problème entrera dans l’histoire. » Mais quel problème? Le problème du droit du travail ? Mais le droit du travail, le droit social en général, c’est une accumulation de conquêtes juridiques lentes. La première loi fut la loi sur l’indemnisation des accidents du travail de la fin du XIXe siècle. Ensuite, il y eut le repos hebdomadaire, en 1906, l’année de la création du ministère du travail sous le gouvernement Clemenceau, après la catastrophe de Courriéres où il y eut des centaines de morts. On a sorti 1 000 cadavres, mais on ne saura jamais combien il y a de morts, car beaucoup d’enfants travaillaient sans être déclarés. 

Le droit du travail est né d’une série de secousses, politiques, sociales, physiques, psychologiques, émotionnelles. 1 000 morts ! À gauche comme à droite, les gens sont secoués ! Lisez les rapports, les discussions à l’Assemblée nationale à l’époque. Et dans les jours suivants, on découvre encore des vivants, on sort vingt-cinq mineurs : la direction de la mine avait arrêté les recherches parce qu’elle voulait sauver les installations au lieu de sauver les derniers survivants.
L’histoire du droit social est faite d’une progression lente, et de reculs parfois, en France, en Angleterre, en Allemagne. Cette longue histoire n’est pas regardée que par nous. Au Brésil, ils connaissent cette histoire. Je vous ai apporté un petit livre, pas cher, la leçon inaugurale du professeur Alain Supiot au Collège de France. Le professeur Supiot écrit une phrase qui mérite d’être méditée : « L’état social n’est pas un monument en péril (…) mais un projet d’avenir poursuivi sous des formes différentes dans tous les grands pays émergents. » Voilà la réalité du droit social ! (…) Monsieur Gattaz n’a pas l’air de regarder ce qui se passe dans ces pays, ça ne l’intéresse absolument pas. 

(…) Le droit qui protège la vie des travailleurs, la santé des travailleurs, leurs conditions de vie, leur rémunération, leurs conditions de travail : ce droit se construit sous nos yeux. En France, on va le détruire sous nos yeux. 

On ne peut pas laisser des gens plaisanter avec ces choses-là. Dire comme le fait [Jean-Marie] Le Guen, le docteur Le Guen, que « le code du travail est un puissant répulsif à l’emploi » ! Répulsif, c’est un mot scientifique utilisé par les médecins, ou par les vétérinaires d’ailleurs, pour signer une substance qui, par son odeur, écarte les moustiques ou les mouches. Pour le docteur Le Guen, qui tardivement se met enfin à la médecine, le code du travail est un répulsif à l’emploi. Mais quand il était salarié de la Mnef, il n’était pas contre le code du travail ! 

De cette histoire, nous sommes dépositaires. Nous, la gauche française, tous ses mouvements qui s’entrelacent et parfois s’affrontent : socialistes, communistes, syndicalistes. Nous sommes garants de cette histoire qui est celle de l’humanité.
L’aspiration à la sécurité, le sentiment de solidarité, l’impression de responsabilité, ce sont des sentiments humains, qui se développent ou sont entravés par la vie sociale, l’économie, les guerres. 

(…) Ne croyez pas que la gauche peut mourir. Non. La gauche ne peut pas mourir. Car les sentiments de solidarité, de compassion, de crainte sont humains et transcendent les siècles. 

En France, ce n’est pas la première fois que la gauche traverse une phase de division, de dispersion. C’est ainsi depuis un siècle. Depuis la première unification de 1905, minée dès le départ par la faiblesse et la division du mouvement syndical avec la charte d’Amiens… depuis cette époque lointaine et reculée, la gauche passe par des phases de division, d’affrontements, de réconciliations. Le socialisme s’était unifié en 1905 avec la fusion de différents courants : guesdistes, marxistes, blanquistes, proudhoniens, des syndicats, etc. Jaurès avait réussi ce miracle, mis en cause par quatre événements internationaux successifs, après son assassinat : la guerre de 14, la révolution de 1917, la montée des fascismes, et la deuxième guerre mondiale.
Chaque fois, l’organisation, l’action des forces de gauche, en France comme ailleurs, a été perturbée par ces événements internationaux : division ou union autour de la guerre de 14 ; division ou union face au problème du communisme installé par les bolchéviques, avec la scission du parti socialiste au congrès de Tours ; dispersion du Cartel des gauches après la victoire en 1924, quand le parti radical, grand parti de gauche historique, lui même divisé, commençait à se morceler – et cela ne s’est pas amélioré depuis ; division et rassemblement avec la naissance et la mort du Front populaire ; division pour le choix ou le refus du régime de Vichy, avec un grand nombre de députés de gauche qui ont voté pour les pleins pouvoirs à Pétain, heureusement que certains ont voté contre ; division ou réconciliation à la Libération pour la mise en œuvre partielle ou totale, rapide ou prolongée, du programme du Conseil national de la Résistance, avec tout ce qu’il contenait dans le domaine du droit social ; division évidemment au moment des guerres coloniales et ces crimes qui ont conduit les forces de gauche, la SFIO en particulier, à se diviser, à se subdiviser ; illusion avec Mendès-France que la gauche allait se rassembler, réussite du génie tactique de Mitterrand qui parvient à rassembler la gauche sur un programme… 

Avec froideur, vu mon âge, mais sans indifférence, vu mon passé, j’observe que la gauche n’a jamais joué son rôle progressiste que dans l’unité. En France, c’est particulièrement difficile. Le rassemblement, quand il s’est fait, s’est fait sur une base programmatique. Le programme est toujours difficile à construire puis à mettre en œuvre. Le rassemblement a toujours été précédé, et accompagné, par des scissions, des fusions, des novations – des clubs, des structures locales. Le rassemblement a toujours été facilité par l’existence de leaders plus ou moins doués. Le rassemblement, cet accord programmatique, a toujours été long à venir, difficile à appliquer, et finalement compliqué. 

(…)

Mais en tout état de cause, ceux qui entreront dans l’histoire ne sont pas ceux qui tenteront de remettre en cause durablement, dans un pays comme la France, les acquis qui appartiennent à notre histoire. Ceux qui entreront dans l’histoire seront ceux qui feront franchir de nouvelles étapes, soit dans leur pays, soit dans d’autres. Il faudrait le rappeler à Monsieur Gattaz : il y a plusieurs façons d’entrer dans l’histoire. On peut entrer dans l’histoire comme Mitterrand qui a commencé à Vichy, est entré dans la Résistance – c’est nettement mieux – a traversé la Quatrième République  – ce n’était pas très long –, a vécu vingt ans dans l’opposition sous la Cinquième République, et a réussi à rassembler la gauche sur la base d’un programme commun, et à faire ce qu’on fait. Cela vaut mieux que d’entrer dans l’histoire comme ceux qui commencèrent par la SFIO, avant la guerre de 14, naviguèrent ensuite dans le Cartel des gauches, sabotèrent le Front populaire, et finirent à Vichy, on sait comment… Entrer dans l’histoire, ce n’est pas un but en soi, pas plus que devenir milliardaire. Mais si l’on veut entrer dans l’histoire, mieux vaut choisir la bonne porte. »

Valls Macron : « compte personnel d’activité » contre droit collectif

C’est du très sérieux cette nouvelle attaque annoncée de Valls contre le code du travail.

Ca vient de loin. C’est en 2003 que Laurence Parisot avait dit « la liberté de penser s’arrête là ou commence le code du travail ». « La vie, la santé, l’amour sont précaires pourquoi le travail ne le serait-il pas ? » disait elle. Larcher a traité le code du travail de « charia » et ses défenseurs à la Cour de cassation « d’ayatollahs ». Le Guen déclare que le code du travail est « répulsif » pour l’emploi. En 2015, Gattaz pousse le bouchon « le code du travail est le fléau n°1 » Il ne restait plus à Valls et Macron « medéfisés » qu’à épouser cette ligne : ce qu’ils font.

Le but est clair et doit être dénoncé clairement pour que tout soit bien compris : le  contrat devrait l’emporter sur la loi au point qu’il n’y ait plus de loi spécifique du travail. Le droit des contrats, comme aux Etats-Unis, doit être celui des individus, de gré à gré, sans référent collectif, ni légal ni conventionnel. Il doit exister entreprise par entreprise et non plus au niveau de l’état. C’est la fin de l’état de droit républicain dans les entreprises qui est visé.

La loi Fillon du 4 mai 2004 avait ouvert la brèche en permettant les dérogations à la loi au niveau des entreprises. Pendant 12 ans, ils ont étendu ces dérogations en « recodifiant » inlassablement le code du travail. Fillon, Larcher, Darcos, puis hélas, Sapin, Valls et Macron continuent en plus fort. L’ANI du 11 janvier 2013 et la loi Sapin du 14 juin 2013 ont abondé dans ce sens. La loi Macron encore plus.

Depuis 1906, la catastrophe de Courrières, la séparation des ministères de l’économie et du travail a été décidée, il était convenu que le droit du travail était bâti pour permettre de s’échapper, de résister, de protéger les salariés, les humains, face aux exigences impitoyables de l’économie et du profit. C’est ce qui se renverse actuellement : le ministère de l’économie s’occupe déjà du droit du travail dans la « loi Macron »..

Les nouveaux contrats seront « libres », individualisés de gré à gré, décidés par l’employeur au niveau de chaque entreprise, se substitueront au droit collectif et aux accords de branche, interprofessionnels et au Code du travail.

C’est bien entamé : toutes les récentes mesures dites de « rupture conventionnelle » de « volontariat », d’individualisation de la formation, des durées du travail, des temps de repos, de pénibilité, de retraite, vont dans ce sens.

La loi Macron a ouvert la porte au remplacement du lien de subordination avec la contrepartie du code du travail, par un lien de « soumission librement consenti » sans contrepartie (« compliance without pressure » thème d’un colloque du Medef en mars 2011 à Paris). Ces nouveaux contrats de travail relèvent du code civil (pour ce faire, Macron a modifié l’article 2064 du code civil et la loi annexe du 8 février 1995) : la relation de travail peut être remplacée par une relation commerciale, le statut de salarié devient type « auto-entrepreneur », les tâches seront « au sifflet » à « zéro heure » et la référence à un « ordre public social » ou à un « état de droit dans l’entreprise » disparait. C’est l’« ubérisation » du droit du travail prônée clairement par le très réactionnaire Jacques Attali.

Dans le Code du travail tous les droits « d’ordre public » s’en trouveront écartés : durées légales et maxima du travail 35 h et 48 h, Smic, heures supplémentaires, cotisations sociales, protection santé, hygiène sécurité, représentants du personnel, inspection du travail, médecine du travail, prud’hommes…

Comprenez bien et ne doutez pas qu’il s’agit pour le Medef de façon systématique, cohérente et progressive de mettre fin au principe même de l’existence d’un code du travail séparé du droit civil. C’est la plus grande contre-révolution jamais imaginée et commencée à être mise en oeuvre depuis 105 ans : le droit civil va remplacer le droit du travail. Ce qui est annoncé par Valls avec le nouveau rapport Combrexelle accélère la mise en oeuvre de cet objectif.

Vous avez bien sur remarqué que la mesure de la « pénibilité » sera mesurée de façon individuelle et ne sera plus collective.

Vous avez remarqué que la fameuse formation professionnelle sur toute la vie est un « compte personnalisé de formation » CPF (et non plus un droit DIF).

Vous avez remarqué que le compte chômage est déchargeable individuellement. Vous avez remarqué que le « compte épargne temps » CEP est individuel.

Vous avez remarqué que le travail le dimanche était un « choix volontaire ».

Vous avez remarqué que la « rupture conventionnelle » était paradoxalement individuelle.

Vous notez que le grand projet de Valls pour 2017 est le « compte d’activités personnel » CPA.

Tout se met en place. Ils savent où ils vont : la loi Macron a intégré une « carte professionnelle » voulue par l’UE – prétendument pour lutter contre le travail dissimulé. Mais qui la contrôlera ? Surement pas l’inspection du travail faute d’effectifs : donc bel et bien le patron. Ce sera un  nouveau “livret ouvrier”, avec, ô progrès, une carte à puce individuelle qui intégrera tous ces fameux « droits » individuels  – rechargeables et déchargeables – à formation, à pénibilité, à chômage et à compte épargne temps. Ce fichage permettra le tri à l’embauche, après qu’ait été facilité l’arbitraire dans les licenciements.

« L’idée est de rassembler et articuler ces droits, en les rendant fongibles et en organisant des passerelles », avoue l’entourage de Manuel Valls. « Des jours de congés pourraient par exemple devenir des jours de formation » se réjouissent les Echos. «Occasion de s’attaquer aux freins à la mobilité, en particulier géographique, via des dispositifs d’aides au déménagement ou à la garde des enfants » rajoute la CFDT.

C’est la route vers l’individualisation du « passeport professionnel » correspondant au « compte personnel d’activités »

C’est sérieux Gattaz, et  en l’occurrence, Valls et Macron,  oeuvrent à  la remise en cause, consciente et méticuleuse d’un siècle d’avancées dans le droit du travail de l’humanité. Il reste que JC Cambadelis a déclaré  » s’il s’agit de remettre en cause le code du travail, ce sera sans le parti socialiste ». Mais que signifie cette déclaration, réellement, comme degré de résistance à pareille offensive ?

Valls contre le code du travail, s’il en fait toute une affaire, c’est pour plaire au Medef

La chaine parlementaire, Public sénat

Le 31.08.2015 à 16:10
Gérard Filoche : «Manuel Valls ne connaît rien au code du travail»
Gérard Filoche.

Gérard Filoche, membre du bureau national du PS et de l’aile gauche du parti, apprécie peu les propos de Manuel Valls (voir la vidéo) qui veut « revoir en profondeur » le code du travail. « Il pense aux patrons, pas aux salariés » affirme cet ancien inspecteur du travail. Manuel Valls veut « faire plaisir à Monsieur Gattaz » selon Gérard Filoche, qui affirme que « plus d’un patron sur deux est un délinquant » car ils ne payent pas les heures supplémentaires. Entretien.

 

 

 

 

 

Manuel Valls s’est fait siffler à l’Université d’été du PS en citant le travail de Badinter-Lyon-Caen, en affirmant que « le code du travail est si complexe qu’il en est devenu inefficace ». Il veut « revoir en profondeur la manière même de concevoir notre réglementation ». Comment avez-vous réagi en entendant cela ?

Tout premier ministre qu’il est, Manuel Valls ne connaît rien au code du travail. Il a déjà été réécrit de A à Z par la droite entre 2004 et 2008. Tous les articles de loi ont été renumérotés. Un livre sur neuf du code a été supprimé, soit 10% du code. 500 lois du code ont été supprimées, 1.500.000 signes enlevés. Tout a été réécrit  pendant 4 ans par la droite. Le code n’est pas gros contrairement à ce qu’on dit Robert Badinter et Antoine Lyon-Caen. Il n’est pas obèse, il fait 675 pages. Il paraît gros car il y a 3500 pages de commentaires dans l’édition Dalloz. C’est une pure question d’édition. En fait le code du travail est le plus petit de nos codes. Il est trop faible. Il est passé à la scie de la droite pendant 10 ans. Dans le projet socialiste, en 2011, l’idée était de le reconstruire. Il faut que la loi l’emporte sur le contrat sinon c’est la loi du plus fort qui l’emportera sur le plus faible. Le code du travail défend l’Etat de droit dans l’entreprise. C’est une construction pendant 100 ans faite de luttes, de larmes, de sueur et de sang. Il s’est bâti lentement, progressivement. C’est l’indice du développement humain.

 

 

 

 

Ne faut-il pas au moins le rendre plus lisible ?

Ce sont ceux qui ne l’ont pas lu qui disent ça. Il y a 10 lois essentielles du code qui servent aux prud’hommes. Ensuite, les autres lois servent à préciser les chaussures de sécurité, le casque, la santé, l’hygiène, les délégués du personnels, les comités d’entreprises, les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail. Tout ça demande du volume. Mais ça reste plus petit que le code pénal, le code civil, le code du commerce, celui de la sécurité sociale ou des affaires maritimes. Pourquoi on s’en prend à celui-là ? Il y a une mauvaise intention derrière.

 

 

 

Quelle est-elle ?

C’est de diminuer le droit du travail pour faire plaisir à Monsieur Gattaz. Il a dit que c’était le fléau numéro 1 pour les employeurs. Emmanuel Macron dit pareil. Quand ce sont les patrons qui rédigent le droit… Donc on utilise de faux prétextes. C’est un mensonge de dire qu’il est trop gros. C’est une manipulation intellectuelle, c’est une tromperie pour s’attaquer au droit fondamental du travail. En 1906, on a séparé le ministère du Travail et celui de l’Economie. C’était après la catastrophe de Courrieres, dans le Nord, où 1100 mineurs sont morts au fond. Le patron avait arrêté les recherches car ce n’était pas rentable alors qu’il y avait encore surement 100 ou 200 mineurs vivants. Sous l’émotion, on a dit que le code du travail ne devait pas être subordonné à l’exigence de l’économie. Or aujourd’hui, Manuel Valls et Emmanuel Macron cassent ça. Ils veulent subordonner le droit du travail à l’économie.

 

 

 

Donc selon vous, on ne peut pas, comme le dit Manuel Valls, « lever les contraintes tout en protégeant » ?

C’est un mensonge. Il pense aux patrons, pas aux salariés. A-t-il dit qu’il faudrait mieux protéger les salariés contre le licenciement ? Le licenciement c’est un droit de l’homme, déclaration universelle de 1948, charte européenne de 1999, Convention OIT n° 158 : tout salarié menacé de licenciement doit être informé, il doit être motive, il doit pouvoir se défendre, il doit pour avoir faire un recours, il doit avoir réparation si le licenciement est abusif. C’est ça que Gattaz veut faire sauter en demandant de « dénoncer la convention 158 de l’OIT ».  Alors qu’il faudrait renforcer le code : par exemple avec des délégués du personnel à partir de 5 salariés comme en Allemagne, ne pas travailler au-delà de 35 degrés comme en Allemagne ? Non jamais Valls ne propose des choses pareilles. Jamais il n’a dit quelque chose en direction des salariés depuis qu’il est premier ministre. Il faut bien interpréter ses propos : c’est pour plaire à Pierre Gattaz.

 

 

 

 

Le député PS frondeur Jean-Marc Germain souhaite un « code du travail 2.0 » avec « une couche très lisible », mais aussi des « protections ». C’est une bonne idée ?

Ca veut dire quoi 2.0 ? Toucher au Code aujourd’hui c’est forcément le faire pencher à droite. S’il veut en faire plus que la droite, qu’est-ce que ça va être ? Pensons à Monsieur Badinter, à qui je rends hommage pour l’abolition de la peine de mort, mais qui ne connaît rien en code du travail. Je suis contre idée qu’on puisse  réécrire à froid un texte qui exprime les rapports de force sociaux depuis cent ans. Ceux ci ont été construits, bâti laborieusement. Les passer à froid à l’acide d’une plume libérale serait mortifère. Sinon ce sera pour supprimer des droits construits pendant un siècle. Ça ne peut-être qu’idéologiquement orienté. Jean-Denis Combrexelle, désigné pour réécrire le code, est déjà celui qu’il l’a fait sous la droite de 2004 à 2008, la « recodification », cela a déjà été une catastrophe. C’est un homme de droite opposé au code du travail, ça se verra dans le contenu anti salarial, pro patronal.

 

 

 

 

Vous n’êtes pas d’accord avec ceux qui affirment que le code du travail peut parfois être un frein à l’emploi ?

 

 

 

 

 

C’est l’inverse. C’est le droit du travail qui renforce le droit au travail. Moins vous avez de droit au travail plus vous avez de chômage. Il y a environ un milliard d’heures supplémentaires non déclarées. C’est équivalent de 600.000 emplois. Si vous renforcez le droit du travail, contrôle, sanction, sur ça, vous pouvez faire revenir des centaines de millions d’emplois dissimulés par les heures supplémentaires. Il y a 45 milliards d’euros à faire rentrer si on renforce les contrôles contre le travail clandestin. Donc plus il y a de droit du travail, de contrôle et de sanction contre les patrons délinquants, plus il y a de chances d’avoir du boulot pour les gens. J’avais dit un patron sur deux est un délinquant. Tout le monde avait dit que j’exagérais. Mais ne pas payer les heures supplémentaires, c’est un délit. En fait c’est même plus d’un patron sur deux. Par exemple dans l’agriculture, la restauration, les transports. C’est un vol de ne pas payer les heures supplémentaires pour un employeur. Donc c’est une délinquance. Si vous avez plus d’inspecteurs du travail, on fera revenir du salaire et on sanctionnera la délinquance.

 

 

 

 

Mais les entreprises pourront-elles payer les heures supplémentaires ou embaucher ?

Mais les patrons n’ont jamais été aussi riches qu’aujourd’hui. On va me dire qu’il y a les TPE. Elles sont toujours dans le rouge. Ensuite les PME. Il y en a 190.000 mais à 80% ce sont des sous-traitants qui dépendent des grosses. Et là, c’est plus de 1000 entreprises qui font plus de 50% du PIB qui elles ont tous les moyens et licencient. Celles la c’est le Medef : Parisot disait déjà en 2004 que « la liberté de penser s’arrêtait là ou commençait le code du travail ». Il a fallu 12 ans pour que Valls l’épouse idéologiquement.

Selon Gattaz « le code du travail est le fléau N° 1 des patrons français »

Nous le savions, le patronat est contre l’ordre public social, contre l’état de droit dans les entreprises, contre le code des lois essentielles qui protègent les salariés dans notre République.  Mais là Gattaz dit sa vérité : c’est le retour au travail sans droit et sans horaire qu’il veut.

Nous avons une des directions du patronat dans le monde, les plus anti sociales, la plus exploiteuse, la plus féroce. C’est ce qui explique les retards de la France et l’ampleur de sa crise. Si on a tant de chômeurs et si ce que fait le gouvernement en leur donnant des dizaines de milliards ne sert a rien, c’est à cause de ce patronat typique rétrograde. C’est eux le fléau du pays.

 

Ils ne veulent pas embaucher. L’embauche leur apporte moins que la spéculation.

Ils ne veulent pas sortir de la crise, ils ne produisent qu’à 70 % de leurs capacités de production.

Ils ne veulent pas investir et plus ils reçoivent de cadeaux, jusqu’ à 220 milliards d’aides au total, moins ils rendent à la collectivité, ils siphonnent, ils pompent, ils accumulent, ils détournent.

Ils n’aiment pas les salariés, ils les sous-paient, ils les précarisent, ils les licencient, ils les maltraitent et veulent leur enlever toute dignité.

 

Déjà Laurence Parisot s’esclaffait « la liberté de penser s’arrête là où commence le code du travail ». Là Gattaz s’en prend au code de lois qui est l’indice le plus élevé du degré d’une civilisation : car il s’agit de savoir comment sont traités les millions de salariés qui produisent toutes ses richesses.

 

Qu’est-ce qu’un patron sans salarié ? rien, zéro + zéro. Un patron ne donne rien à un salarié. Il lui achète sa force de travail le moins cher possible pour en tirer la plus-value la plus forte possible. Là, Gattaz exige de pouvoir le faire sans entrave, sans loi. Il veut des salariés soumis sans résistance. Car Gattaz comme ses congénères du Medef, ne cessent d’augmenter leurs biens en même temps que le chômage de masse, ils ne veulent partager ni les richesses qu’ils accaparent, ni le travail de ceux qu’ils exploitent. Tout ce qu’ils appellent « crise » est là.

N’adorez pas les entreprises où règnent de tels patrons !   Combattez les ! Luttez pour hausser vos salaires et pour un salaire maxima qui les empêche de se goinfrer sur notre dos.

Vive le droit du travail. C’est le renforcement et le respect du droit du travail qui permet le droit au travail pour tous. Plus il y a de droit du travail, moins il y a de chômage. C’est la déréglementation, la loi de la jungle qui font le chômage, les inégalités, la misère, la « crise » dont se goinfrent  Gattaz et ses épigones.