L’histoire retiendra t elle que l’élection présidentielle française s’est jouée un vendredi soir entre 21 h et 23 h dans un restaurant chilien, le « Moai bleu » à Ménilmontant ? En se rencontrant sans se mettre d’accord, Benoit Hamon et Jean-Luc Mélenchon ont ils scellé la défaite de toute la gauche française, leur propre défaite, et la future victoire du libéralisme cruel, absurde et débridé dans la France de 2017 ? N’avons-nous donc plus que le choix entre le trio des candidats du fric, de la fraude et de la frime, Fillon, Le Pen et Macron ?

En tous cas, dans son apparence actuelle, la rupture est obscure.
Il y a eu trop de temps perdu entre le 30 janvier et le 24 février.
Il n’y a pas eu de débat de fond.
Rien n’a été clairement expliqué nulle part aux millions d’électeurs.
Nul n’a été associé à la décision.
Ca s’est conclu à deux, dans le style présidentiel que les deux dénoncent.
Et alors que tous les deux ne veulent pas d’homme providentiel.
Pas de transparence, pas de démocratie.
Les communiqués des deux parties sont faits de phrases lapidaires.
Les explications sont indigentes :
1°) « À cinquante jours du premier tour, il n’est pas possible de régler la différence qui par exemple nous sépare sur la question essentielle de l’Europe. »
Ainsi ce serait à propos de deux mythiques « plan A » et « plan B », avant même qu’ils n’aient été essayé que s’est, semble t il, éclatée la gauche française. Hamon et Mélenchon disent pourtant tous deux qu’ils ont le même but, changer l’union européenne, mais sans avoir la même stratégie, comme dit Thomas Piketty, « Moi j’insiste plutôt sur le plan A tandis que Mélenchon insiste plutôt sur le plan B ».
« Plan A » se battre pour changer l’union européenne. « Plan B » menacer d’en sortir et en sortir si le plan A ne réussit pas.
Même si tous deux veulent dénoncer unilatéralement la directive « travailleurs détachés » secouant ainsi profondément l’Union européenne, au point de lui poser des problèmes existentiels.
Même si tous deux veulent s’affranchir de la limite de 3 % de déficit.
Même si tous deux veulent renégocier les traités.
Même si tous deux ont voté contre le TSCG.
Même si tous deux veulent rompre avec l’austérité et refuser de se soumettre sur ce point à M. Schauble.
Même s’ils sont tous les deux contre le CETA et le TAFTA.
Même s’ils sont tous les deux pour une politique migratoire digne et reformer la convention de Dublin.
Même s’ils sont tous les deux pour l’audit et la mutualisation des « dettes » européennes.
Même s’ils sont tous les deux pour la taxe sur les transactions financières et la lutte contre l’évasion et la fraude fiscales.
Même s’ils sont tous deux pour la ré orientation de la BCE afin qu’elle prête directement aux états.
Malgré tous ces points d’accord, Mélenchon dit ne pas pouvoir se mettre d’accord avec Hamon. Si on comprend bien, Hamon pense réussir le plan A, réunir un rapport de force suffisant pour change l’UE, et comme Piketty, éviter le plan B, tandis que Mélenchon est plus sceptique et pense que cela échouera et qu’il faut davantage se préparer au « plan B ».
Sachant que la différence est en fait minime, puisque tous deux estiment que l’Union européenne va connaitre sa propre fin si elle ne change pas, si elle ne sort pas de l’abime de l’austérité, du monétarisme.
La rupture est obscure car si c’est bien à ce sujet qu’elle a eu lieu, elle ne se fait pas sur le programme, pas même sur l’analyse, ni sur le but à atteindre mais elle se fait sur un pronostic ce qui en politique, est le pire.
Ils ne retiennent pas leurs immenses points d’accord, ils ne retiennent que ce qui semble les séparer, et se refusent à essayer d’agir ensemble pour atteindre ce qu’il y a de commun dans leurs objectifs communs. Pourquoi ? Est ce seulement parce qu’ils se méfient l‘un l’autre de leur méthode et détermination pour le faire ? Si c’est ca ce n’est pas sérieux. En tout cas, et en fait vendredi 24 février au soir, dans ce restaurant chilien, malgré une immense attente dans le pays, dans la gauche, ils n’en ont pas eu la volonté commune.
2°) « Je n’ai pas été surpris qu’il me confirme sa candidature et il ne l’a pas été que je lui confirme la mienne » écrit Jean Luc Mélenchon. « Je l’ai vu, il m’a confirmé ce que je savais, c’est qu’il sera candidat. Dont acte, la situation est maintenant claire » explique Benoit Hamon.
C’est très lapidaire. Un gout de trop ou de pas assez.
S’ils avaient besoin de se rencontrer pour « confirmer » que « la situation n’était pas claire », si cela a duré trois semaines, s’ils ont eu besoin de deux heures pour le faire, c’est qu’il y avait une autre issue.
Alors France inter explique, en mode perroquet, que cela faisait trois semaines que ça durait, que ce feuilleton plombait la campagne de Benoit Hamon, qu’il fallait en sortir.
C’est faux.
Cette question aurait du être réglée il y a trois semaines, oui.
Il fallait des le début, des le 30 janvier, comme prévu et promis, mener la bataille ouverte, forte et claire pour l’unité.
Si l’un ne voulait vraiment pas cela se serait vu. A moins que les deux n’aient pas voulu et que la façon dont cela s’est passé ne serve à le masquer.
Depuis le 30 janvier il y a eu des petits malins dans les entourages des deux côtés qui ont cru et fait croire qu’il fallait attendre en jouant la montre ou en faisant la guerre.
Certains conviennent aujourd’hui que c’était une erreur, mais ils ne le disent que lorsqu’ils ont fait perdre assez de temps pour pouvoir prétendre qu’il est trop tard. Ils reportent sur « l’autre » la responsabilité de l’échec : « Il ne voulait pas ».
Mais sans, et pour cause, en avoir fait la démonstration publique.
D’ailleurs quand on est convaincu de la nécessité de l’unité, on se bat pour, même quand l’autre refuse. Quand on veut aboutir on s’en donne les moyens, on mobilise en ce sens. Quand on se heurte à une difficulté on argumente pour la surmonter. Et la pression de toute la gauche, on le sait, va dans ce sens.
Tout le monde sait que sans unité il n’y a plus guère de chance de gagner. L’enjeu est historique, pas subalterne.
Dans l’entourage des deux candidats, on a l’impression que le niveau de conscience de l’enjeu historique n’y était pas.
Mais on dira que c’est toujours comme ça dans ce genre de grandes situations de l’histoire de la gauche. Ce sont les plus petits appareils les plus difficiles à se laisser emporter dans une vague unitaire.
Ce qui est plus rare, c’est que les grands dirigeants concluent au même niveau que les entourages.
Côté Mélenchon, c’était la guerre : « Les sondages sont truqués, en fait Mélenchon est devant, il n’y a que lui qui est susceptible de passer au 2° tour, Hamon c’est pareil que Valls, c’est le PS qui est mort, ca ne va pas tarder à se voir, on attend et on dénonce chaque phrase de Hamon, on a un programme depuis un an, on fait campagne depuis un an, c‘est à lui de s’effacer et sinon il nous des garanties exceptionnelles pour pas que tout le travail que nous avons fait soit dilapidé, pour pas que ca recommence comme dans la trahison du discours du Bourget ».
Ils ont parié que le PS était mort, affirmé que Hamon c’était pareil que Hollande, Valls et Cie, nié les sondages qui portaient Hamon à 17 ou 18 %. Ils se sont mis à chercher des différences fondamentales partout, et à exiger sans cesse de nouvelles garanties, soit pour « hausser la barre » de la négociation soit pour prouver que les deux gauches étaient irréconciliables.
Ils ont accusé Hamon d’être pour le CETA alors qu’il appelait à voter contre.
Ils ont accusé Hamon de ne plus vouloir abroger la loi El Khomri alors qu’il ne cessait de confirmer sa volonté de l’abroger depuis qu’il avait signe le projet de motion de censure.
Ils l’ont accusé d’être pour le CICE alors que Hamon a rompu là-dessus avec le gouvernement Valls.
Ils l’ont accusé d’être soumis à la majorité sortante du PS, alors qu’il a quitté et combattu le gouvernement depuis août 2014, alors qu’il s’est présenté contre et a nettement battu Valls, qu’il est libre de diriger sa campagne comme il le veut.
Ils l’ont accusé de la désignation des candidats du PS alors qu’elle avait été faite le 8 décembre, et alors qu’elle sera naturellement remise en cause entre les présidentielles et les législatives en cas de victoire.
Et puis, comme c’était intenable, et que les pressions unitaires étaient fortes, et que les millions de voix perdues par le PS ne basculaient pas vers eux, côté Mélenchon, ils se sont décidés à écrire une lettre où ils proposaient, moyennant certaines clarifications politiques, « de se fédérer avec les partis de la gauche traditionnelle ».
Quand on y réfléchit, et qu’on la relit cette lettre était extraordinaire et c’est pourquoi je l’ai publiée aussitôt sur mon blog : il n’y avait aucune clause politique insurmontable, et surtout le PS était redevenu un « parti de la gauche traditionnelle ». Il n’était plus de droite, il n’était plus un cadavre, il n’était plus « social traitre », mais un « parti de la gauche traditionnelle » c’était écrit.
Il aurait fallu répondre vite, et rattraper le temps perdu depuis le 30 janvier. (Cf. ci dessous, pour mémoire, un exemple de ce qui aurait pu être un brouillon de bonne réponse côté Hamon).
Il eut été facile depuis le Portugal de dire, « voilà faisons en France ce qui a été fait ici ». (En mieux, en proposant un gouvernement Hamon, Jadot, Laurent, Mélenchon).
Et, tout en ne laissant pas passer le mot insultant de « corbillard », il eut été facile de répondre en choisissant de prendre au pied de la lettre la proposition « fédérer les partis de la gauche traditionnelle »
Côté Hamon, dans la partie de l’entourage le plus hostile, c’était une sorte de discours symétriquement opposé à celui de l’entourage de Mélenchon : « – C’est Mélenchon qui ne veut pas d’unité, c’est sa faute, il est arrogant, il veut notre peau, ne perdons pas notre temps à courir après lui, cela nous plomberait de nous engluer dans un débat d’appareil, il va nous promener et on va y perdre, tandis que sinon il va dévisser dans les sondages, les électeurs vont alors vouloir l’unité, puis ils voudront aller là où il y a une chance de victoire, ce sera vers nous, ils mettront tous leurs oeufs dans notre panier, plus on fera campagne vite, plus Hamon montera, et on reverra cela quand Mélenchon sera à 7 %, en attendant, forçons pour l’unité avec les Verts d’EELV, voire avec le PCF.»
Evidemment, ce calcul est à courte vue. Parce que Mélenchon fait une campagne puissante depuis un an, parce qu’il a ainsi réussi à retrouver, au moins temporairement, un étiage qu’il avait atteint en 2012 et qu’il ne va pas se « tasser « aussi facilement. Parce qu’il y a la tragédie du bilan d’échec de Hollande. Parce que l’opposition au PS est naturellement devenue très puissante, qu’il y a de l’amertume sinon de la haine.
C’est vrai, il faut aussi le souligner Mélenchon a prouvé en un an de campagne qu’il ne dépasserait pas facilement par lui même un seuil de 9 à 13-14% : il a beau souligner que c’est le PS, à cause du quinquennat d’Hollande, qui a perdu la moitie de ses voix de 2012, son problème réel c’est que ce n’est pas lui qui en tiré profit (de même que la gauche non socialiste n’avait pas tiré profit des 5 élections que le PS a perdu depuis 2014, municipales, européennes, sénatoriales, territoriales, régionales). Il faut dire qu’à force de cogner sur le PS, Mélenchon ne peut gagner les voix socialistes, alors elles quittent le PS, c’est vrai, mais pour l’abstention. de ce fait les électeurs qui tournant la page d’Hollande ne vont donc pas spontanément vers Mélenchon, ils vont moitié abstention moitie Hamon.
Alors qu’est ce qui pourrait redonner un élan à Benoit Hamon, lui même baissant et stagnant entre 17 % et 13% pour retrouver l’étiage de Hollande 2012 ? Ce n’est pas comme le prétend France inter l’attente interminable de Mélenchon qui l’a freiné et bloqué, c’est au contraire le retard et le non accord avec Mélenchon.
Le plus sur moyen était l’accord pour un programme de gouvernement, il était facile d’y parvenir avec un peu de travail et d’insistance, en fait puisque Mélenchon avait dans sa vidéo précédente, déclaré que les positions étaient « voisines ».
Il fallait ensuite s’accorder sur Hamon président et Mélenchon Premier ministre, … et le candidat unique montait à 27 % jusqu’à 31 % selon certains sondages. On était ensemble en tête, peu importait que Le Pen soit deuxième, on la battait (cf. mon blog et RMC mardi dernier 21 février). L’élection législative aurait été modelée à l’image de la victoire du 7 mai. Cela se vérifiait partout, sur les marchés, dans les entreprises, parmi les syndiqués, dans la rue, la gauche est majoritaire dans ce pays, et n’attendait que cela pour se réveiller en force et ne masse.
Donc, on nous dit qu’aucun des deux n’a voulu se désister pour l’autre.
Donc rien à faire.
On en est là.
Et avec une grande frustration parmi des millions d’électeurs qui sentent donc la gauche en mauvaise posture, et craignent le pire.
Parce que ceux qui expliquent que les « deux électorats n’auraient pas pu s’entendre » se trompent lourdement, car il s’agit du même électorat, de la masse du salariat : en cas d’accord quelques milliers de sectaires se seraient rebellés et auraient fait du bruit quelques jours, hurlant les uns à la trahison, les autres à la dérive gauchiste, mais l’enthousiasme aurait été si grand parmi la grande masse des électeurs de gauche que cela aurait vite oublié. Une dynamique victorieuse a gauche aurait irrésistiblement gagné.
Chacun déclare vouloir se tourner vers cette « moitie des français qui n’a pas encore fait le choix de vote ». Sauf que ceux là précisément, c’est l’unité qui les aurait mobilisé. L’unité était le meilleur talisman pour faire se lever en masse les abstentionnistes de gauche. L’unité c’était l’évènement, la force attractive, l’espoir d’un changement réel à gauche.
L’unité aurait polarisé à gauche et contre le pseudo « centre ». Tandis que l’absence d’unité laisse encore de la place et du temps au prédicateur Macron pour occuper un espace artificiel qu’il ne mérite pas : il continue ainsi de de tromper les attentes alors qu’il n’a aucune chance de pouvoir les combler, vu son redoutable programme de droite.
On va même voir les sociaux libéraux relever la tête maintenant, c’est le résultat mécanique du repas de vendredi soir au Moai bleu.
On va voir les battus des primaires se réjouir et vouloir tirer à nouveau vers Macron en dépit de son programme de droite. Si Mélenchon voulait prouver que Hamon était l’otage de ces gens là, il aura bientôt des occasions, vu que des déclarations d’allégeance, un temps stoppées, vont recommencer. Les sociaux libéraux (si peu sociaux) vont se remettre de leur grande frayeur, un accord Hamon Jadot Laurent Mélenchon étant écarté.
On va voir la droite et l’extrême droite se réjouir et cesser de craindre la gauche.
C’est toute la gauche qui a perdu dans ce diner de Ménilmontant s’il s’agit du dernier acte.
Mais on nous dit aussi, que tout n’est pas perdu, que Benoit Hamon est toujours plus l’unité et attentif aux évolutions de la situation.
S’il s’avère que la non-unité ne mobilise pas « la moitié des français » qui n’a pas encore choisi, on va le mesurer assez vite, il sera encore temps avant la campagne officielle, de corriger le tir. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.
Le talisman de l’unité peut encore briller. Ne nous résignons jamais. La réalité va revenir en boomerang. Il vaut mieux 31 % que 14 % et 10 %. Nous sommes et restons des millions à le dire.
Gérard Filoche