le 10 mars 1906 : la catastrophe de Courrières 1099 morts, un tournant dans l’histoire ouvriére

le 10 mars 1906 c’est la catastrophe de Courrieres,

Mathilde Larrère publie un « thread » sur twitter

j’en profite pour publier une lettre reçue en 2017 d’un camarade technicien, Jean Paul, suite un echange de vue  dans la Loire en 2017  :

Bonjour Gérard,

Voici comme promis quelques précisions sur la catastrophe de Courrières.

Les références que tu y fais reproduisent la présentation habituelle qui en est faite, par beaucoup de militants ouvriers et une bonne part de la population minière, dès 1906 et pendant longtemps, dans le Nord – Pas-de-Calais

- l’explosion serait due à l’incendie de la veine Cécile,

- ce serait un coup de grisou,

- les mineurs auraient connu les causes de la catastrophe, et les dangers de la mine, mieux que les ingénieurs,

- la sortie des 14 rescapés, au bout de 3 semaines, prouverait qu’il y avait beaucoup de rescapés dans les galeries dans les heures qui ont suivi l’explosion, et que la conduite des secours par les ingénieurs en a tué beaucoup.

En rassemblant et en comparant les différentes sources, y compris les témoignages des rescapés et les rapports et débats des ingénieurs, on aboutit à des conclusions sensiblement différentes.

Les rapports des ingénieurs de l’Etat, tels qu’ils sont publiés dans les « Annales des mines », me semblent une source fiable sur les faits -et évidemment beaucoup moins fiable sur les interprétations et jugements de valeur, mais on peut assez facilement séparer les deux.

Je reviens sur les différents points ci-dessus :

1) l’incendie de la veine Cécile

Les mineurs et la population minière ont été très inquiets de cet incendie, survenu avant la catastrophe. Le feu avait pris dans un tas de bois de soutènement laissé dans une galerie abandonnée, si longtemps qu’il était presque réduit en poudre (!). Des barrages (épais de plusieurs mètres, comme il était d’usage dans les mines, pour qu’ils soient bien étanches) avaient été construits aux extrémités de la galerie

Cet incendie n’a pas pu causer l’explosion. Celle-ci a renversé les barrages vers l’intérieur de la galerie, donc vers le feu

L’incendie a pu produire des gaz de distillation du charbon (charbon de la veine ou contenu dans des remblais), qui ont pu gagner d’autres galeries par des fissures. Cependant, le volume de gaz ainsi produits, si c’est le cas, n’a pu causer que des dégâts limités. L’explosion, ou plutôt la série d’explosions, de Courrières, a ravagé 110 kms de galeries, dépendant de quatre puits de mine et sur au moins quatre niveaux différents, donc une étendue énorme.

2) ce serait un coup de grisou

L’ingénieur Heurteaux, ingénieur de l’Etat qui est chargé de rechercher les causes techniques de l’explosion, et dont le rapport de plus de 30 pages est publié dans les « Annales des mines », conclut que l’on ignore la cause de l’explosion initiale, et que quatre causes peuvent être considérées comme vraisemblables :

- du grisou qui se serait échappé de la zone en exploitation proche de l’explosion initiale; la mine était considérée comme non grisouteuse, car la présence de grisou n’y avait pas été constatée; cependant, la zone de l’explosion initiale était proche d’une faille, et donc favorable aux dégagements de grisou; il n’y a pas eu de dégagement instantané de grands volumes de grisou, accident qui est arrivé plusieurs fois en Belgique et en Cévennes, mais ni dans le Nord – Pas de Calais ni dans la Loire, et qui est très reconnaissable; le grisou est donc une des causes possibles de l’explosion initiale, mais pas la seule;

- des gaz de distillation issus de l’incendie de la veine Cécile, cf. ci-dessus;

- un des tirs de mine de la voie Lecoeuvre : d’après les dégâts, la zone la plus probable pour l’explosion initiale était une galerie en cours de percement, dite voie Lecoeuvre d’après les noms des frères qui y menaient les travaux; l’explosif employé (cartouches Favier) n’était pas le plus sûr; d’autre part, les tirs de mine « débourrants », c’est-à-dire chassant hors du trou de mine la bourre placée pour contenir l’explosion, et fusant à l’extérieur, sont relativement fréquents dans les mines (et cela même si toutes les précautions ont été prises : si le massif dans lequel le trou de mine est foré est fissuré, la bourre peut partir avec une partie du massif, au lieu d’y contenir l’explosion); cette cause semble la plus vraisemblable, mais rien ne permet d’assurer qu’elle est la cause de l’explosion initiale;

- d’après les dégâts constatés sur la conduite de ventilation de la voie Lecoeuvre, il semble bien que de l’explosif ait été entreposé dans une des sections de cette conduite; ce dépôt, contraire aux prescriptions de sécurité, aurait explosé pour une raison inconnue.

Rien ne permet de trancher entre ces hypothèses.

Par contre, un fait est évident : quelle que soit la cause de l’explosion initiale, elle n’a pu, à elle seule, causer qu’une faible partie de l’ensemble des dégâts. 110 kms de galeries, cela fait vraiment beaucoup ! Et un grand champ d’expérience, qui a permis de constater où étaient situés les principaux dégâts, comment les explosions s’étaient propagées, où elles s’étaient arrêtées. Et la conclusion de l’ingénieur Heurteaux est très claire sur ce point : quelle que soit la cause de l’explosion initiale, la très grande majorité des dégâts a été causée par des explosions successives de poussière de charbon, qui se sont principalement propagées par les voies de roulage.

Il faut donc passer d’une approche de type juridique, centrée sur la cause du dysfonctionnement initial, à laquelle sont attribués tous les dégâts de la catastrophe, et centrée sur la recherche de responsabilités individuelles, à une approche de type statistique, centrée sur la prévention des risques.

Courrières clôt ainsi un débat de plus de vingt ans entre ingénieurs français des mines (ingénieurs de l’Etat, chargés du contrôle, ou ingénieurs civils, employés par les compagnies minières) sur les possibilités d’explosion des poussières de charbon. En 1882, Mallard et Le Chatelier, sur la base d’expériences insuffisantes, ont conclu que la poussière de charbon ne pouvait exploser que sur environ 10 mètres, distance qu’ils ont ensuite portée à 60 mètres. Leur rapport a fait autorité, mais est resté continuellement contesté par des ingénieurs d’exploitation, qui le trouvaient peu convaincant.

La station d’expériences de Liévin, financée par les compagnies et dirigée par un ingénieur de l’Etat, est mise en place assez rapidement après Courrières. En 1911, son directeur publie un rapport qui fera autorité sur les explosions de poussière de charbon, avec y compris les équations sur leur puissance et leur vitesse de propagation. Mais, pour en arriver là, il fallait construire des galeries de tests grandeur nature, et y tester différentes qualités et granulométries de poussières…

Il n’est donc pas exact de parler de « coup de grisou » pour Courrières, puisqu’il n’est pas sûr que le grisou ait été en cause. Par contre, il est logique de parler de « coup de poussier », expression connue dans toutes les zones minières.

3) les mineurs auraient connu les causes de la catastrophe, et des dangers des mines, mieux que les ingénieurs

La question des poussières de charbon montre bien qu’avant Courrières, tout le monde est dans le bleu. Personne, à part quelques ingénieurs qui s’interrogent sur la portée de leurs questions, ne pense aux dangers des poussières de charbon dans les grandes explosions minières.

De ce point de vue, il n’y a pas de meilleure connaissance ou de meilleure évaluation d’un côté ou de l’autre.

Par contre, Courrières montre bien que le système de pouvoir des compagnies minières, et particulièrement de cette compagnie-là, est très autoritaire et très conflictuel.

Avant la catastrophe, le délégué mineur Simon, dit Ricq, proche du jeune syndicat de Benoît Broutchoux, a alerté sur le danger représenté par le feu de la veine Cécile (et très probablement aussi, comme pratiquement tous les délégués mineurs dans toutes les mines, sur le manque d’entretien des galeries).

Dans les heures qui suivent l’explosion, il descend de son propre chef dans un des puits et en ramène plusieurs survivants, qu’il sauve ainsi.

Les secours qui suivent l’explosion sont dirigés par les ingénieurs des mines de l’Etat, conformément à la réglementation. Au bout de deux jours, constatant que deux des quatre puits touchés sont obstrués par des éboulements, et qu’il ne sera pas possible de s’en servir pour les secours, les ingénieurs décident de renverser le circuit d’aérage, de façon à faciliter le travail des équipes de secours qui progressent à partir des deux autres puits.

Les ingénieurs, de l’Etat ou des compagnies, refusent que les délégués mineurs participent à leurs réunions et refusent même de leur demander des conseils ou des opinions.

Depuis leur institution en 1890, les délégués mineurs sont considérés comme des intrus par les compagnies minières, qui cherchent à les décourager et refusent de prendre leurs avis en considération. Cet état d’esprit se retrouve au moins pendant tout l’entre-deux-guerres jusqu’en 1939 ou 1945 (après, je ne sais pas).

Ricq et le jeune syndicat, et une bonne partie de la population minière, s’opposent vivement à ce renversement de l’aérage, en déclarant qu’il y a sûrement encore beaucoup de rescapés au fond et que ce renversement risque de les tuer. Ce n’est cependant pas sûr du tout : cf. point suivant.

4) il y aurait eu beaucoup de rescapés enfermés au fond dans les heures qui ont suivi l’explosion, et le renversement de l’aérage en aurait tué beaucoup.

Cela semble en fait assez improbable.

Dans les grandes explosions minières, environ la moitié des morts ou plus le sont par asphyxie, à cause des nappes de CO2 et surtout de monoxyde de carbone (CO), très toxique même à faible concentration, dégagées par l’explosion.

Donc, beaucoup des morts ne le sont pas par les effets directs de l’explosion (blast, brûlures, projections, éboulements) mais un peu plus tard, à cause de ces nappes de gaz qui alors se déplacent dans la mine.

Les témoignages des 13 premiers rescapés de Courrières (Berthon, le dernier, a été seul d’un bout à l’autre) montrent que 8 mineurs faisaient partie des mêmes groupes (deux groupes se sont rencontrés et n’en ont ensuite formé qu’un) et sont morts d’asphyxie pendant leurs trajets souterrains. Ces morts sont toutes intervenues dans les deux premiers jours. Les deux groupes ont rencontré très vite beaucoup de cadavres, et ont rencontré plusieurs fois des nappes de gaz toxiques.

L’un des deux groupes est passé près du puits où Ricq a effectué ses sauvetages, et aurait donc pu être sauvé par lui s’il était resté à cet endroit.

De ces témoignages on peut me semble-t-il déduire, grosso modo :

- que l’énorme majorité de 1.099 morts a été tuée dans les premières minutes qui ont suivi les explosions, par les nappes de gaz,

- que les rescapés étaient sensiblement plus nombreux, deux jours après la catastrophe, que les 14 qui ont en fin de compte rejoint les sauveteurs,

- mais qu’ils étaient probablement, à cette date-là, et en comptant large, environ 2 ou 3 fois plus nombreux que ces 14 rescapés : soit en tout une trentaine ou une quarantaine, pour un peu moins de 1.100 morts…

Le renversement de l’aérage ne semble pas avoir causé de morts supplémentaires : il a poussé les gaz toxiques dans des zones où ils n’étaient pas allés jusque là, mais a assez considérablement facilité le travail des secours.

Par contre, la proposition de Ricq dans les heures qui ont suivi l’accident, de faire descendre par les 2 puits en partie obstrués des secours chargés de retrouver des rescapés, en aurait probablement trouvé d’autres, en plus des 21 qu’il a lui-même sauvés. Cependant, il a effectué sa recherche dans des conditions extrêmement périlleuses : risques de poursuite des éboulements dans les deux puits concernés, nappes de gaz… De tels secours au péril de leur vie ne pouvaient être le fait que de volontaires, et risquaient aussi de provoquer plus de morts que de rescapés…

Il y a très souvent eu, lors des grandes catastrophes minières, des rumeurs plus ou moins fantaisistes dans la population : j’en ai constaté à propos des catastrophes minières de la Loire. En particulier, l’idée qu’il reste de nombreux survivants au fond est très souvent présente, même après une explosion ou un incendie souterrain qui les rend très improbables.

Je pensais que le rapport de l’ingénieur Heurteaux était accessible par Internet, sur le site de l’Ecole des mines de Paris. Ce n’est pas le cas, mais je l’ai dans mes dossiers et peux te le scanner. Je peux aussi te scanner ou te donner les références d’autres documents dont je dispose.

De ton côté, peux-tu me retrouver à quelle date Clémenceau a créé une administration du travail, et sous quel nom ? Comme la catastrophe a eu lieu pratiquement entre deux gouvernements, avant celui de Clémenceau, cela ne peut être qu’après. Mais la date m’intéresse, d’autant plus qu’elle se situe probablement après la grande grève qui a suivi la catastrophe, avec des affrontements avec l’armée pendant plusieurs semaines.

Clémenceau a d’un côté brisé la grève par l’armée, après une prise de contact avec les grévistes assez habile, dans les premiers jours de son gouvernement. Il a pu, tout en pratiquant une répression très ferme, vouloir donner quelques gages de l’autre côté.

Dès les années 1890, l’idée courait que la grève générale révolutionnaire pourrait avoir lieu, en France, à la suite d’une catastrophe minière. J’en ai trouvé trace dans quelques textes. Le 1er mai 1906 a été particulièrement agité…

Amicalement et unitairement,

Jean-Paul

 

60 000 mineurs en grève en avril

hausses de salaires

Loire, Alès, Pas de Calais

en Allemagne en Belgique

Clemenceau mobilise 30 000 hommes de troupe

Juillet 1906 repos du dimanche

Ministère du travail en octobre 1906

Code du travail décembre 1910

 

 

 

Mentorat

Au boulot n° 531   chronique Humanité-dimanche,   11° année

Y’a même plus de petit boulot pour les jeunes.  Ils errent sans revenus. Des dizaines  de milliers d’étudiants ont faim.

Pourtant du boulot et des entreprises il pourrait y en avoir. Mais les patrons préfèrent spéculer dans les paradis fiscaux plutôt que d’embaucher : ça rapporte plus gros.  Openlux a découvert 140 000 sociétés bidon au Luxembourg, il s’y cache 6500 milliards, dont 100 milliards sont dissimulés par 15 000 français. Croyez vous que le gouvernement serait parti à la chasse de ces fraudeurs qui planque l’argent là-bas plutôt que de l’investir pour du travail pour nos jeunes ?

Bien sur que non, et Macron refuse de verser une allocation d’autonomie pour les études, il refuse d’élargir le RSA ne serait-ce que provisoirement pendant un an,  il paraît que la jeunesse doit en baver, qu’il ne faut pas l’assister, elle doit comprendre que la vie est dure.

La dernière fois que Macron a parlé de Stains, c’était pour dire qu’il « préférait que les jeunes travaillent chez Uber plutôt que d’aller dealer à Stains ».  Cette fois il est allé à Stains, dans les locaux de la fondation Total, pour y lancer le « mentorat » : « Je veux que chaque jeune qui en a besoin puisse avoir un mentor et qu’on offre aussi la possibilité à des cadres en entreprises ou à des jeunes qui ont déjà une expérience d’apporter leur propre exemple de vie et ce qu’ils ont appris » a dit Macron : pour ça, il va « mobiliser » 30 millions, mais plutôt que de le verser aux jeunes, ils iront alimenter une structure créée par des grandes entreprises réunies en « Collectif mentorat ».

Le mentorat serait le fait de bénévoles qui consacrerait quelques heures par mois à un jeune.  C’est le cas de Total, par exemple, qui autorise ses salariés à consacrer trois jours par an à « l’accompagnement de jeunes ». « C’est puissant en termes de motivation collective» (sic) dit Patrick Pouyanné, PDG de Total.

Le slogan c’est « Un jeune un mentor ». « Mentorat » ça veut dire : guide, conseiller, coach, égérie, pygmalion, gourou. Pour 30 millions c’est donné.

Gérard Filoche

Délais de prescription

Au boulot     chronique humanité dimanche n°530

 

Agir en justice, ou engager une procédure disciplinaire, c’est soumis à prescription.  Passé certains délais, le plaignant est débouté.

Il  est abondamment question de l’allongement des délais de  prescription en matière pénale.  L’air du temps est de donner la priorité aux victimes pour porter plainte et exiger une légitime réparation.

 

Mais visiblement les patrons semblent à l’abri de ce mouvement et lorsque les victimes sont des salariés elle ont droit à beaucoup moins de considérations.

En droit du travail la tendance n’est pas à allonger mais à diminuer les délais de prescription.

Alors que pour ce qui est  des délits, la prescription est en général de 6 ans, en ce qui concerne le harcèlement moral ou sexuel en entreprise, la prescription est de 5 ans.

Pour les victimes de discrimination (en matière d’embauche, de formation, de salaire, de discriminations racistes, sexistes, homophobes, selon l’apparence physique, l’âge ou la santé,  selon les appartenances à un mouvement philosophique, politique ou syndicale) le délai de prescription est limité à 5 ans.

 

Il n’y a pas si longtemps, un salarié pouvait se plaindre cinq ans en arrière pour des heures supplémentaires impayées, ce n’est plus que 3 ans.

Trois ans aussi pour recouvrir des cotisations de Sécurité sociale : c’est peu.

Toute action sur l’exécution du contrat de travail a été limitée à 2 ans.

L’action pour voir reconnaitre la faute inexcusable de l’employeur, un accident du travail ou une maladie professionnelle est soumise à prescription de 2  ans.

Le délai a été réduit de façon draconienne à 12 mois pour la rupture du contrat de travail, le licenciement pour motif économique, l’homologation ou le refus d’homologation de la rupture conventionnelle,

Le délai de prescription est même réduit à 6 mois pour dénoncer le solde de tout compte.

Pourrait-on rallonger les délais de prescription pour que les victimes salariés puissent se  plaindre contre leurs patrons voyous ?

 

Gérard Filoche

 

Y’a pas de bobos

chronique Humanité dimanche Au boulot n° 529

 

Ça ne vous énerve pas parfois d’entendre parler de « bobos » pour des gens qui travaillent ?

« Bobos », Le Pen a pris ce mot comme repoussoir : elle caricature par là tout salarié à l’aise pour lequel ce serait prétendument trop facile d’être progressiste quand il ne subit pas dans sa chair les conséquences de la crise.

D’autres incriminent ainsi les « catégories socio professionnelles supérieures », les plus aisées, en un mot des cadres. Mais en droit du travail, les cadres sont de droit commun, et il y a très peu de « cadres supérieurs » assimilables aux patrons. Et les millions de cadres sont « prolétarisés » de longue date, bloqués dans leur autonomie, leurs salaires, leurs carrières, et menacés du chômage comme tout le salariat. Même chez Google on se syndique.

A part dans la littérature (depuis Bel Ami de Maupassant, 1885, il est vrai), il n’y a pas de « bourgeois bohêmes » qui bossent vraiment ! On se lève de bonne heure, on a tous un horaire, un contrat, un code du travail, des conventions collectives et un patron qui veut de la rentabilité sur notre dos.

Ne laissons pas insinuer du « séparatisme » au sein de notre grande classe sociale commune, le salariat d’après de vagues présupposés stigmatisant des styles ou des comportements culturels anticonformistes. Ne nous faisons pas moquer et ne nous moquons pas de nous-mêmes, en divisant nos rangs entre « bobos » et non « bobos ».

Tous ceux qui travaillent et sont salariés sont exploités et susceptibles d’être victimes de la crise sociale et sanitaire.

C’est le labeur et la feuille de paie qui nous définissent d’abord sociologiquement et pas la mentalité présumée.

98 % des 88 % de salariés gagnent moins de 3200 euros, et 50 % gagnent moins de 1750 euros.  10 % ont plus de bac + 2.

Certes il y a un haut, un  milieu et un bas du salariat. On ne vit pas de la même façon à 900 euros, à 1700 et à 3200 euros. Mais on est une seule et même classe, on est 30 millions de salariés toutes et tous exploités.  De l’ingénieur au balayeur c’est notre force.

Gérard Filoche

 

Les verriers de Givors en Cour d’appel le 25 février

Au boulot n° 528

 

 

Lorsqu’en juin 2013, 60 anciens verriers de Givors ont saisi le Conseil des Prud’hommes de Lyon afin d’obtenir de leur ancien employeur des attestations d’exposition à l’amiante et autres produits cancérogènes, ainsi que la reconnaissance du « préjudice d’anxiété », ils ne savaient pas qu’il faudrait autant de temps pour que justice leur soit rendue.

 

Une enquête de santé, printemps 2009 parmi les 645 adhérents de l’Association des anciens verriers avait fait apparaître la gravité des risques. À partir de 209 réponses on observait 127 cas de malades ou décédés. 210 pathologies étaient observées (un même individu pouvant en développer plusieurs). Parmi ces pathologies : 93 cancers, 82 autres pathologies déterminées, 10 autres non déterminées, 11 morts subites et 10 décès dont les causes étaient interrogées. 53 produits cancérogènes ou dangereux pour la santé ont été identifiés.

 

Le refus de la direction de délivrer des attestions d’exposition aux produits toxiques, en violation du Code du travail, empêchait les anciens salariés de bénéficier de suivis médicaux post-professionnels auxquels leur donnait droit le Code de Sécurité sociale. Depuis la fermeture de la verrerie, 15 cancers d’origine professionnelle ont été reconnus. L’amiante, la silice, l’arsenic, le benzène, les huiles minérales, les hydrocarbures et solvants en sont les causes. Les nombreux décès et pathologies observés dans leurs rangs accroissant l’anxiétéde ces hommes gravement exposés.

 

Leur procédure n’a pas abouti en septembre 2014 ni en février 2016, mais après les arrêts de la Cour de cassation d’avril et septembre 2019 concernant les Houillères de Lorraine et celui de la Cour de Douai du 29 janvier 2021 concernant les Charbonnages de France, le 25 février 2021se tient enfin l’audience de la Cour d’appel de Lyon pour examiner le dossier des verriers.

 

Au bout de huit ans, l’heure, enfin, de la justice  ?

 

Gérard Filoche

 

(Association des anciens verriers de Givors,  www.verriers-givors.com)

 

 

Même chez Google

Au boulot n° 524

Y a des moments où chacun a le droit de interroger : parfois nos oreilles sont accablées par les informations mensongères multiformes que les gros médias des milliardaires nous déversent tous les jours. On se dit alors « – On ne va pas y arriver ». Il y a 10 millions de pauvres, il y en 8 millions qui ont des problèmes alimentaires, on est 30 millions de salariés en France et la moitié gagne moins de 1700 euros, l’ubérisation gagne, ils n’écoutent pas nos syndicats… Et puis parfois on capte une nouvelle surgie au milieu des autres, qui donne soudain envie de pousser un cri de joie : 200 employés californiens de Google se syndiquent ! Même chez Google !Certes les salariés d’Alphabet, maison mère de Google, sont des privilégiés socialement –comparés avec leurs sous-traitants – mais dans la Silicon Valley où la vie est tellement chère que des ingénieurs doivent vivre dans des camions aménagés sur le parking de l’entreprise, il y a de légitimes revendications salariales, ce qui nous vaut la création de l’Alphabet Workers Union (AWU). Sachant que les patrons ont toujours réprimé les tentatives de syndicalisation, ils se sont organisés en secret pour signer à 200 une tribune dans le New York Times. Ils ont réussi à recruter assez de membres au sein de l’entreprise pour se lancer : « Ça a demandé beaucoup de conversations impersonnelles, de messages privés, de SMS ». L’AWU revendique un salaire horaire minimum de 15 dollars et la prise en charge par Alphabet de leur assurance-maladie.Ce n’est donc pas vrai ce que les gros médias nous disent sur « la fin des syndicats » chez les travailleurs des « plateformes », sur la numérisation, les robots, etc. Si, dans la Silicon Valley, des travailleurs à la tâche et les sous-traitants se rebellent, si le personnel de sécurité de Google et Facebook ainsi que celui de la cantine d’Intel créent des syndicats c’est bon signe, non ? Ca prouve qu’à la fin c’est nous, les salariés, qui gagnerons.
Gérard Filoche

ESAT

Au boulot n° 512

Esat

 

Un établissement et service d’aide par le travail (ESAT) est un lieu de travail « protégé », réservé aux personnes en situation de handicap et visant leur insertion ou réinsertion sociale et professionnelle.Les ESAT accompagnent les personnes en situation de handicap, ne pouvant ni travailler en milieu ordinaire ni travailler en Entreprise adaptée, pour exercer une activité professionnelle, maintenir les acquis scolaires et développer des compétences métiers.

Mais les ESAT sont la plupart du temps gérés par des associations privées à but non lucratifet fonctionnent comme une entreprise ayant un rôle de production qui contribue à son budget – auquel l’état ajoute son « aide ».

La réalité du quotidien des travailleurs handicapés dans des ESAT est souvent mal connue, bouleversante et choquante : le travail est dur et contraignant,  alors qu’aujourd’hui, ces personnes n‘ont pas le statut des travailleurs, mais « d’usagers ». Pourtant ils ont une vraie technicité et une réelle compétence. Leur travail mériterait reconnaissance et revalorisation et non pas une variante « d’ubérisation ». Car ils sont souvent exploités sous forme de sous-traitance, notamment en espaces verts, entretien de locaux, conditionnement pour la distribution, blanchisserie industrielle, ébénisterie, rempaillage et cannage de chaise.Parfois centrés sur la production directe  : de vins, alimentaire ou une activité de restauration.

Le travailleur en situation de handicap perçoit une rémunération de garantie comprise entre 55 % et 110 % du Smic horaire. D’après les gestionnaires d’ESAT eux mêmes, ces revenus seraient plutôt situés entre 88 % et 91 % en moyenne.

Le Code du travail devrait s’appliquer en milieu protégé, comme en milieu ordinaire. Lestravailleurs handicapés devaient avoir des droits comme celui d’un salaire minimum.

Le travailleur handicapé devrait bénéficier (une évolution jurisprudentielle initiée par la Cour de justice de l’Union européenneva dans ce sens) d’une reconnaissance en tant que salarié.

Gérard Filoche

 

 

Lettre ouverte à la gauche

Alors que la crise sanitaire bat son plein, la crise sociale est là : licenciements, chômage, pauvreté. Ce n’est pas la crise pour ces 15000 fortunes françaises qui possèdent 100 milliards d’euros (4% du  PIB français) en actifs dans ce paradis fiscal qu’est le Luxembourg où 6500 milliards cachés viennent d’être découverts. Voilà le vrai visage du capitalisme : la recherche du profit maximum, la fraude fiscale et le creusement des inégalités. Cela ne peut que renforcer la colère et les luttes pour l’emploi, l’augmentation des salaires et des minima sociaux, pour un revenu pour tous les jeunes de moins de 25 ans. Et le besoin d’une véritable alternative de gauche.
Le temps passe, le temps presse. Les régionales sont dans moins de 5 mois, la présidentielle dans 15 mois et aucune candidature à gauche n’est seule en capacité d’atteindre le deuxième tour. Des millions et des millions d’électeurs de gauche se prononcent pour l’unité contre le duo Macron-Le Pen.
Certains craignent que l’unité se fasse sur un mauvais programme. Nous avons une responsabilité pour aboutir  sur une vraie plateforme de transformation sociale qui découle d’un travail de rédaction en commun. On peut et on doit trouver le plus grand dénominateur commun. Il n’y a pas de vaccin contre les trahisons excepté la force de l’union et la mobilisation sociale qu’elle engendre. La pression sociale est là, puissante, exaspérée par le macronisme. Elle recherche une rupture sociale, écologique et démocratique avec le système économique dominant.
De très nombreux points communs existent quand on étudie et compare les programmes (*). Il y a eu un excellent appel pour les 75 ans de la Sécurité sociale signé par 100 % des responsables de la gauche. Il y a des appels communs semblables pour les services  publics (EDF menacé par le projet Hercule, la SNCF, les hôpitaux, l’école, l’université, la recherche…). Quand on lit les dizaines d’appels unitaires qui circulent, ils disent presque tous la même chose. C’est aussi le cas du texte de « sortie de crise » avec 34 mesures présentées par 22 organisations syndicales, associatives et syndicales  (dont la CGT, la FSU, Solidaires, Attac, Oxfam, Greenpeace …). C’est le cas de l’appel « 2022 (vraiment) en commun ».PCF, LFI et PS votent le plus souvent ensemble à l’Assemblée nationale. Un projet de loi commun LFI, PS et PCF a même été déposé sur les droits de succession ! Il existe une hostilité commune aux lois Macron sur la sécurité globale ou le séparatisme qui a conduit à des actions communes. Il y a aussi dans certains territoires des démarches de rassemblement en cours en vue des régionales. Nous devons maintenant répondre aux « Jeunes pour le climat » qui déclarent : «À vous qui prétendez représenter la gauche : vous ne représenterez rien ni personne tant que votre seul objectif sera de mettre en avant votre parti. Il en va de vos responsabilités ».
C’est une question de volonté et d’initiative. J’appelle, avec mes amis, à ce que toutes les organisations, mouvements concernés fixent une date, un lieu et un planning de travail pour parvenir à une plateforme commune, en 8, 10 ou 12 points. Que soient entendus, auditionnés dans ce processus les acteurs sociaux ou citoyens, celles et ceux confrontés aux licenciements, au chômage, à la pauvreté …Mettons tout sur la table. Il y a des convergences mais aussi des divergences…discutons-en ! Un socle pour un contrat de législature et un candidat commun en 2022 sont possibles. Discutons sans préalable ni exclusive, ni hégémonisme avec la volonté d’aboutir et nous réussirons. Faisons-le publiquement dans des forums, des états-généraux avec bienveillance, sous le contrôle du peuple de gauche, celui qui vote et celui qui désormais s’abstient. Une fois que nous aurons une plateforme commune, le reste trouvera sa solution. Fabien, Jean Luc, Julien, Olivier…  ouvrez vos agendas, invitez largement. Rassemblons les gauches sociales, écologistes, citoyennes. Si nous échouons, au moins on aura essayé. Si nous parvenons, comme je le crois possible, à un texte de propositions et de transformations pour la durée d’une législature, soumettons-le à tous, associations, syndicats, partis, militants, collectifs dans le pays. Ce sera un formidable évènement et cela créera une formidable dynamique. Toute la gauche attend ça. Le 9 février 2021
Gérard Filoche, porte-parole de la Gauche démocratique et sociale
(*) http://www.gds-ds.org/tableau-comparatif-des-propositions-a-gauche/

« Gros et petits » au boulot chronique Humanité-Dimanche n°527 hebdomadaire 11° année

Le propriétaire d’un petit hôtel du 1erarrondissement de Paris est désespéré. Depuis le 1erconfinement,  mars 2020, il a tout fermé, il a même barricadé tout son rez-de-chaussée avec des grands panneaux de bois. Ç’est sinistre d’autant qu’il y a une quarantaine de chambres et que beaucoup en auraient eu besoin dans cette période. Il a mis en chômage partiel les trois veilleurs, son gestionnaire et les quatre femmes de ménage.

Cela fait 11 mois sans activité et les frais fixes le rattrapent, l’amenant au bord du dépôt de bilan. Il se tourne vers les banques puisque l’État prétend qu’il garantit les prêts qui seront accordés en raison du Covid.

Oui, mais voilà, même si le prêt est garanti, le banquier ne veut pas.

Et c’est le banquier qui décide, pas l’État.

Un banquier ça fait de la politique. Et il vous prête des parapluies quand il fait beau, il vous les reprend quand il pleut.

Là, le banquier semble avoir un plan différent, il attend que l’hôtelier soit en faillite et ensuite, il favorisera le rachat par une grande chaine, genre Accor ou Western Union. Le Covid est propice à ça. Ça rappelle à tout le monde que le capitalisme est un système de recherche du profit maximum et pas seulement du profit.

L’hôtelier pense qu’il ne peut que faire faillite, il va supprimer huit emplois. Ça alimentera la longue chaine du chômage de masse.

Et ça va s’aggraver entre les mains du tribunal de commerce et sous la menace de l’ordonnance en cours du Garde des sceaux Eric Dupont-Moretti modifiant l’ordre des créanciers privilégiés en cas de liquidation judiciaire : s’il ne fait pas vite, les huit salariés subiront la rétrogradation de leurs droits aux AGS (Assurance garantie salaire). Macron est en train de décider que les créances des administrateurs judiciaires et mandataires de justice vont passer avant celles des salariés – relégués du premier au dixième rang. Comme le petit propriétaire ils seront dépecés.

Ça résume tout Macron, ça : dépecer les petits pour les gros.

Gérard Filoche

 

Anxiété, masques et Covid

Au boulot n° 526  Humanité dimanche

Après 10 ans de procédure, 726 mineurs vont recevoir chacun 10 000 euros, au total 7 millions d’euros. La Cour d’appel de Douai, le 29 janvier 2021 leur accorde une « réparation » du « préjudice d’anxiété »  parce qu’ils ont été « exposés » à des substances toxiques et cancérigènes aux Charbonnages de France. C’est suffisamment rare pour être souligné et ça fait réfléchir en plein Covid 19.

L’État peut encore, sous deux mois, se pourvoir en cassation  mais il se heurte à un gros obstacle : car à propos des mineurs des Houillères du bassin de Lorraine, la Cour de cassation le 11 septembre 2019 a déjà tranché dans le même sens :  « en application des règles de droit commun régissant l’obligation de sécurité de l’employeur, le salarié qui justifie d’une exposition à une substance nocive ou toxique générant un risque élevé de développer une pathologie grave et d’un préjudice d’anxiété personnellement subi résultant d’une telle exposition, peut agir contre son employeur pour manquement de ce dernier à son obligation de sécurité ».

Le « préjudice d’anxiété » s’entend pour des salariés non maladesmais qui avaient des raisons de s’inquiéter de pouvoir le devenir à tout moment : « par exemple, il y avait des masques mis à disposition mais en nombre insuffisant ou inadaptés »  explique leur avocat M° Teissonniére.

La Cour de cassation de 2019 citait : « La plupart des mineurs ne portait pas de masques à poussières, certains d’entre nous achetaient des masques en mousse en pharmacie » « Dans les années 90 on portait des masques jetables ils se colmataient vite avec la respiration et on n’en avait pas assez à disposition et ils n’étaient pas adaptés à un travail physique intense ».

À l’époque du Covid, c’est une fantastique pression sur les employeurs qui ne respectent pas le principe de prévention des risques professionnels : manque de masque, mauvais masques.

Et la reconnaissance du Covid comme maladie professionnelle est à l’ordre du jour.

Gérard Filoche