Le 9 mars, c’est un mai 68 qui peut commencer. C’est dans l’air. Cette possibilité couvait depuis de longs mois sinon un an ou deux et je l’ai dit souvent. La raison en est que les espoirs de mai juin 2012 ont été trahis mais que jusque-là personne n’était parvenu à agglomérer un front assez large et à saisir une opportunité assez unifiante et évidente.
Rancoeurs, amertumes, colère, déceptions, couvaient sous les braises. Et la division faisait rage. Les premières attaques contre le code du travail ont ainsi pu passer sans réaction trop grande. Mais la gauche au fond de son grand cœur ne cédait pas.
Quand on a essayé de mobiliser de toutes nos forces contre l’ANI du 11 janvier 2013, et la loi Sapin, le 6 mars et le 9 avril 2013, des millions de gens étaient encore incrédules, peu informés, et sous le coup du début de la trahison. La CGT était en pleine crise de direction. La CFDT signait des deux mains, sans état d’âme et ils présentaient encore ça comme une « grande avancée » pour les temps partiels ou contre les CDD… Ca ne mobilisait pas, et puis il faut dire que JL Mélenchon détourna cet objet possible de luttes commune anti ANI en protestation politique prématurée et vaine sur le thème « Du balai ! » le 6 mai 2013.
Quand on a mis en place en octobre 2013, un grand dispositif unitaire avec appels et meetings contre la loi Ayrault faisant reculer, tout en le niant, l’âge de la retraite à 63 et 66 ans, nous n’avons pas eu davantage de succès. Je me souviens encore des meetings restreints, et de la division teintée de passivité (Mélenchon avait considéré dés le début que c’était foutu, ne fit aucun meeting et appela, encore, au dernier moment le 1er décembre à une manifestation contre la hausse de la TVA…). La loi Ayrault passa le 18 décembre, malgré nos immenses efforts pour la contrecarrer. Ce fut cette fois là, que pour la première fois, François Rebsamen me charia en privé « – Tu vois bien qu’il n’y a personne dans les rues ».
Il faut dire que certains députés de la gauche, devenus ministres avaient malencontreusement aidé Valls à se mettre en place : manœuvre sans principe qui leur couta cher. Et à la gauche du parti aussi.
Il y eut encore peu de mobilisation de décembre 2014 à l’été 2015, contre les 106 puis 308 articles de la loi Macron. Ce ne fut pas faute d’alerter, de les disséquer, de le dénoncer. (Là encore des centaines d’articles et de réunions) La seule manifestation syndicale du 9 avril 2015 rassembla bien 300 000 personnes quand une 2° fois la crise frappait une seconde fois les dirigeants CGT. Malgré nos efforts et demandes (des centaines d’articles, de réunions), il n’y eut pas d’autres manifestations d’avril à août 2013. Cette fois, il n’y eut même plus l’appel de JL Mélenchon, épuisé déjà, à manifester sur autre chose. Le 8 août et le 17 août, les lois scélérates de Macron et Rebsamen passaient : elles aggravaient l’ANI et la loi Sapin en tout, 3 Cdd au lieu de 2, facilitations accrues de licenciement, travail du dimanche et en « soirée », dégradation des institutions représentatives du personnel, des CHSCT, casse de l’IT, des prud’hommes, de la médecine du travail…
Par contre pour la première fois, en avril 2015, la majorité politique de François Hollande se déroba au groupe parlementaire socialiste et le gouvernement Valls fut obligé au 49 3 ce qui fit des dégâts.
En effet, il y avait eu 17 députés opposants en septembre 2013, à la ratification du TSCG, puis 41 à l’ANI, loi Sapin du 14 juin 2013, puis 18 et 48 à la loi Ayrault et certains de ses articles furent battus. Cette résistance au sein du groupe socialiste parût lente et hésitante, mais il y aurait eu plus de 80 députés contre la loi Macron et elle ne serait pas passée en avril 2015 sans le 49 3.
Hollande se moqua de moi (et de Pascal Cherki) au conseil des ministres en juillet 2015 en affirmant que j’allais « chercher des manifestants à Athènes parce que je n’en trouvais pas à Paris », et encore en octobre au CESE quant il se moquait des « champions du thermomètre des luttes » qui ne montaient pas. Il n’a pas perdu à attendre.
Macron pressait d’accélérer le pas et de profiter de ce qu’ils croyaient être une apathie de la gauche, divisée, et abattue. C’est là, d’août à décembre 2015, que Valls et Macron se lançant dans une surenchère de petits coqs entre une « loi Macron 2 » ou une loi Valls-El Khomri contre le code du travail sont allés si loin qu’ils ont fait craquer l’armature du navire. Valls prônait déjà, l’alliance avec LR et refusait toute politique sociale, avide d’avoir l’appui – pourtant dédaigneux – du Medef.
« Trop c’est trop » a crié, à son tour, Martine Aubry cassant la majorité et renforçant de facto notre combat :
Ce cri avait de l’influence sur tout le PS et aussi sur la CFDT. Dix syndicats se réunissent ensemble pour la première fois depuis trois ans. Même si on savait les limites de l’un d’entre eux, ça ouvrait des portes.
Le PS, après ses congrès de Toulouse et de Poitiers n’avait plus de majorité : à Toulouse, Hollande avait dissimulé le rapport Gallois sur le Pacte avec le patronat jusqu’au lendemain du congrès, gagnant une majorité de 61 % sur une réelle duplicité.
A Poitiers, JC Cambadélis avait de justesse, masqué l’impopulaire Valls, en réussissant à le mettre dans la même majorité artificielle que les aubrystes. En dépit d’un second Pacte dit de « responsabilité » qui couta 41 milliards et ne rapporta rien – sinon aux spéculateurs et financiers.
Pourtant l’opposition de la gauche socialiste unifiée croissait à 30 % des voix et ce fut alors, que le forcing autour de la déchéance de nationalité, sapa le soutien du PS au président, puis la casse, brutale et sans cause du code du travail, l’acheva.
Fin 2015, François Hollande n’avait plus aucun souffle politique : il avait fait perdre à son parti, cinq élections municipales, européennes, sénatoriales, départementales, régionales. Rebsamen l’avait bien dit : « La politique de l’offre c’était se mettre dans la main des patrons ». Les patrons encaissaient, ne rendaient rien. Les attentats terroristes avaient donné l’occasion à François Hollande de se montrer facteur d’unité nationale à défaut d’être facteur d’unité sociale. Mais aussi bien après le 11 janvier 2014 qu’après le 13 novembre 2014, le social redevenait vite la question unique. (En plus du rejet mérité sur l’état d’urgence).
La gauche morale anti déchéance de la nationalité se joignit et s’effaça derrière la gauche sociale de défense du salariat et contre les monstres caricaturaux de l’ubérisation – macronisation.
Après la déroute des régionales, Hollande ne dit rien, géra les égos de Valls et Macron, fit un remaniement grotesque et se laissa prendre la main pour la prétendue loi El Khomri, une loi contre un siècle de code du travail, ignominieuse, sans précédent, inouïe, intolérable pour un gouvernement issu de la gauche.
Tout à leur guéguerre de coqs et de succession, Valls et Macron, pensaient avoir annihilé toute résistance, divisé, éclaté, mélenchonisé les risques : le salariat leur semblait résigné et vaincu. Les voilà le 9 mars qui se heurtent pourtant à lui sans le comprendre : leurs rêves de casser la gauche, de « faire du Renzi » jaune ou orange mais ni rose ni rouge ni vert, se heurte au meilleur des traditions sociales de notre pays. Les pantins Valls et Macron ne s’en remettront jamais.
Un million de signatures, CQFD, stop3cdd, des millions de jeunes You tubeurs, des millions d’explications populaires en défense du code du travail, 31 organisations de jeunesse, 10 syndicats, la gauche est là, elle n’était jamais tarie, jamais partie !
Cambadelis avait beau faire des théories sur le tripartisme et sur le prétendu renversement idéologique du pays vers la droite, en fait, la France était bel et bien restée massivement de gauche comme nous ne cessions de le dire. Dans notre pays, mai 68 est une histoire sans fin, Sarkozy même 40 ans après n’avait pas réussi à le liquider comme il l’avait prétendu en 2008.
La droite LR et FN avait perdu tous les scrutins de 2004 à 2012. Ils n’avaient gagné les élections depuis 2014 qu’en pourcentage pas en voix. Il n’y avait pas de basculement du pays à gauche, la gauche déçue, amère, s’abstenait. Le pays ne s’était pas retourné, il subissait avec rage le mal qu’Hollande lui infligeait, et attendait l’occasion unie, ouverte pour se venger, se libérer…
Le salariat cherchait le moment de dire «stop» à «ses» traitres. Le PS premier parti de gauche reculait et se faisait haïr mais sans que rien ne réussisse à la « déborder » à le faire bouger suffisamment. En décembre 2015, malgré sa déroute, il obtint encore 24 % des voix (sur un total gauche à 34 %) et 6 millions de voix : des électeurs qui l’avaient quitté en le maudissant, revinrent même voter pour lui afin de s’en servir comme barrage à LR et FN. D’un autre coté le Front de gauche s’éclatait faute de savoir mener de concert une politique de front unique avec le PS : l’aile sectaire ne jurait que par dénonciation tonitruante, ce qui dissuadait tout électeur socialiste en rupture, d’aller en sa direction. L’aile unitaire résistait intelligemment mais à contre courant.
En interne au PS l’opposition progressait mais trop lentement.
Parmi les frondeurs, il y avait eu des doutes et timidités en permanence, certains étaient enclins à chaque fois à stopper leurs propres audaces oppositionnelles, à vibrer et hésiter au gré des sondages après chaque élection ou attentat… Mais l’état d’esprit du pays, quand ils rentraient dans leur circonscription, les poussait à se maintenir dans le combat. Au sein de la motion B, MLG et D&S, par notre détermination, nous y avons contribué. C’est le fruit de notre travail : à Marennes, bien que dans des conditions difficiles, nous avions dit tout ce qui se passe.
On a formulé les premiers les analyses les plus précises, les plus mobilisatrices et donc révolutionnaires, que nous connaissions par cœur depuis l’ANI, les lois Macron, Rebsamen, jusqu’à cette catastrophe « de trop » qu’est la loi El Khomri
La montée du mouvement de masse qui vient est le fruit de tout ça, de l’action dedans et dehors. De congrés internes en meetings publics nous avons agi sur les deux plans, comme courant socialiste et comme courant de la société. Les lecteurs de D&S le savent.
Ca traverse le PS comme ça traverse le pays. Nous l’avions toujours dit, on ne peut pas seulement gagner « dedans », mais le travail politique que nous avons fait ouvre la perspective politique qui permet d’agir dehors. Réciproquement cela nous donne des ailes.
Ce n’est pas le moment de partir un par un comme l’ont fait nos amis Philippe Noguès, Liem Hoang Gnoc , Pouria Amirshahi , alors que la colère monte et que la radicalisation pousse partout, qu’on la voit et qu’on la sent. » Seuls on est rien » disait Mandela. La gauche du PS a une chance de vivre si elle reste unie. De là où elle parle, elle est écoutée plus qu’il n’y paraissait. dans les primaires elle aura toute sa place.
Nous avons fait assez de campagnes d’action ANI, Macron, CQFD, stop3cdd, depuis trois ans pour être dans le mouvement.
Nous avons tous tourné la page Hollande au lendemain du 13 décembre 2015 quand, bloqué par ses suppôts Valls et Macron, sans aucune inflexion, il n’a su comment agir sinon faire taire Cambadelis qui avait osé dire « ça ne peut plus continuer comme ça ».
Ce fut sa dernière chance avant 17 : il s’embourba dans la déchéance de nationalité croyant s’engager directement et en vain sur l’unité nationale pour 2017. Et il sous estima la casse du accumulée du code du travail et les réactions dans la jeunesse et l’ensemble des salariés : les technocrates imbéciles autour de Combrexelle excité, ont pondu la « bombe » explosive et bâclée, El Khomri, eux aussi, ne croyaient pas qu’il y aurait des réactions d’ampleur. Si Filoche n’avait pas réussi contre l’Ani, contre Macron, contre Rebsamen, pourquoi réussirait-il ce coup là alors qu’on utilisait même Badinter pour masquer le crime ?
Hé bien la quantité se transforme en qualité. La trahison accumulée sert d’étoupe à l’explosion tant différée. L’opiniâtreté paie.
Hollande n’a rien voulu écouter, on l’a pourtant ménagé, conseillé, influé, et il est allé de plus en plus à droite, la tête mangée par ses conseillers interlopes. Hollande a perdu et est perdant. Aujourd’hui et en 2017. Il conviendrait même qu’il jette le gant plutôt que le code du travail.
Qu’il jette Valls et retire le projet El Khomri.
Un puissant mouvement de masse peut être victorieux, avoir un débouché politique et nourrir une puissante « primaire » :
… et oui, elle peut, elle doit se faire sur une plateforme de gauche commune… Comme au Portugal ! Et cette plateforme est la seule solution car sinon il n’y aura pas de primaires, pas d’intérêt, pas débat, pas d’enthousiasme ni de dynamique. Et pas de candidat unique : comment s’il n’y a pas de projet de gouvernement commun, des candidats se présenteraient-ils et s’effaceraient-ils l’un derrière l’autre ?
Au Portugal, PSP, PCP et Bloc de gauche ont eu la majorité et s’ils ne s’unissaient pas ainsi, ils laissaient la droite gouverner. C’est le même problème qui se pose à nous !
Là bas, il y a un gouvernement PSP, PCP et BDG… ils réussissent à hausser le Smic de 5%, à rendre les congés payés enlevés par la droite, à revenir vers 35 h, à embaucher des fonctionnaires…
L’UE « cage de fer » ordo-libérale des Merkel et Schauble s’est interrogée mais n’a rien osé dire contre le Portugal de peur d’ouvrir un second front après celui des Grecs… L’UE n’est pas solide, elle éclate de partout. Incapable economiquement, incapable face a l’immigration.
En fait la victoire de la gauche, une seconde fois, à Paris, après Lisbonne, bousculerait et mettrait à mal la politique des libéraux européens et leurs maudits traités. En Europe ce serait un triomphe, un soulagement enfin pour Tsipras, ca pèserait dans le PSOE et Podemos, le SPD Die Linke et les Grunen, et ça renforcerait Jérémy Corbyn nouvel allié dans le Labour passé massivement à gauche avec 650 000 nouveaux adhérents.
A ceux qui disent « une plateforme est impossible entre PS et PC et FdG », nous répondons : faisons comme à Lisbonne. Une plateforme précise délimitée pour gouverner 5 ans, ensemble, de façon réaliste, selon les rapports de force actuels, ni libérale, ni gauchiste. En 1935 le « Rassemblement populaire » fit ainsi.
Ces primaires doivent être de toute la gauche et sans exclusive ni préalable : aucune crainte, Hollande et Valls y seraient battus s’il s’y présentaient. Ce serait pour eux comme un salon de l’agriculture permanent. Ou comme un 9 mars permanent, un 31 mars à répétition
Il y aura autant de candidats que de sensibilités politiques, faisons confiance au peuple, au salariat qui ont su résister aux trahisons et se mobiliser à gauche. Les figures usées et indécises, les mimes et les frimes seront écartées. Quand le salariat est dans la rue, le Fn est dans les combles. Quand les entreprises et les rues sont occupées, Juppé ne peut pas rester droit dans ses bottes, ni Sarkozy resurgir de ses turpitudes.
La victoire est possible : retrait de l’ignominieuse loi El Khomri.
Et la suite, en ce cas, sera belle :
il surgira, de la plateforme et des primaires un candidat nouveau, un Bernie Sanders ou un Jeremy Corbyn, il y aura soif d’authenticité. Besoin de confiance. Besoin de certitude. Besoin de détermination. Ni mollesse, ni fausse promesse.
2017 ce n’est pas « foutu » pour la gauche, nul ne nous oblige à des candidatures auto proclamées, que ce soit par des grands ou des petits appareils. Les primaires, c’est la démocratie de masse, c’est le contrôle des candidatures. Le choix contre les diktats des médias, de TF1 et des apparatchiks à la Valls.
Ayons confiance, la gauche, elle est là, majoritaire sociologiquement et politiquement, elle peut s’unir, faire surgir une nouvelle configuration unitaire, à la fois un Podemos un Syriza ET un Front populaire. Une alliance et un dépassement des partis existants, qui rompra clairement avec le libéralisme. Et fera les premiers pas du renouveau, de la transition, du renversement de trajectoire et de cycle politique : égalité fraternité, liberté, démocratie, VI° république sociale, parlementaire, laïque, écologique, féministe, pacifiste, internationaliste …











