La thèse que tentent de diffuser peu à peu les supporters de la ligne actuelle Hollande-Valls, c’est que « la France se droitise », ce n’est pas la faute à leur politique s’ils baissent dans les sondages et perdent les élections, c’est parce que les Français évolueraient à droite.
« Il n’y a pas désir de gauche » disent leurs éditorialistes.
« La preuve c’est que Mélenchon ne monte pas ».
« Les Français vont vers Le Pen ».
Ainsi s’excusent-ils d’être impopulaires. Ce n’est pas leur faute, c’est la faute au peuple versatile, ingrat, inconstant qui, hier votait à gauche et qui les lâche. Ils ne font donc que suivre en le freinant ce mouvement général lorsqu’ils mènent une politique… droitière.
Bien que ce soit très grossier comme tentative d’excuse aux choix anti sociaux du gouvernement Valls, répondons y car de temps en temps sur internet, quelques tentatives de reprise de cette argutie, surgissent. Parfois aussi dans la bouche de tenants de l’aile droite du PS.
D’abord, mettons les choses au clair : la déroute aux municipales a bien pour origine des causes nationales et pas locales. Ce n’est pas la faute aux maires, le scrutin a pris le même sens nationalement quasiment partout.
Aux municipales, les 23 et 30 mars, cela a été une déroute catastrophique du Parti socialiste pas de la gestion municipale. Et cela est du a la politique nationale de François Hollande (dite de l’offre, de baisse du cout du travail, d’austérité, de cadeaux aux patrons…) qui a provoquée une abstention massive à gauche. Le PS, à cause de cela, est revenu en arrière sur son implantation acquise depuis 1977. C’est lui qui a été sanctionné par l’électorat.
Mais pas parce que cet électorat est passé vers la droite ! Non la droite n’a pas gagné de voix ! Elle en a même souvent perdu. Si elle gagne c’est en pourcentage pas en chiffre absolu. Il y a nombre de villes où elle perd massivement des voix et gagne au premier tour ! Ce sont les électeurs socialistes qui se sont massivement abstenus.
Nos électeurs socialistes sont fidèles. Ils ne sont pas allés voter ailleurs. Alors s’ils se sont abstenus au contraire de ce qu’ils pratiquaient depuis plusieurs décennies à ces élections, il faut qu’ils soient sérieusement déçus par nous.
Le sens de leur abstention saute aux yeux : électeurs socialistes de longue date, ils ne sont pas versatiles, ce qu’ils attendent des socialistes c’est une politique socialiste, de gauche. Et c’est parce que ce n’est pas le cas qu’ils s’abstiennent pour sanctionner le parti qui est le leur. C’est justement parce qu’il y a un désir de gauche non satisfait.
Et c’est parce qu’ils sont fidèles et qu’on ne les détache pas si facilement que cela d’un parti pour lequel ils votent depuis longtemps, que « Mélenchon ne monte pas ». Mélenchon passe son temps à dénoncer le Parti socialiste en des termes agressifs dont la liste est grande, impressionnante et durable. Il dit du PS que c’est un « astre mort » et de la gauche socialiste qu’elle est « subclaquante », « qu’elle couine et se couche ». Il ne propose pas l’unité de la gauche, il propose la guerre des deux gauches. Il ne propose pas de battre la droite, il propos de battre le PS. Il ne séduit donc pas l’électorat socialiste, il le repousse même si celui-ci avait la velléité de se tourner vers lui.
Des millions d’électeurs qui ont voté Hollande, pensaient la même chose, sur le fond politique, que ce défendait Mélenchon (sur les salaires, le chômage, le partage des richesses…) mais ne le jugeaient pas en situation de gagner ni de réaliser ce qu’il disait. Ils votaient socialistes pour être surs de battre la droite, certains que la gauche gagne, en espérant qu’elle tienne ses promesses. Ils avaient un puissant désir d’une autre politique, de gauche. Mais manifestement cette politique là n’est pas mis en œuvre.
La gauche est toujours là, majoritaire dans le pays, mais stupéfaite que son gouvernement ne fasse pas une politique de gauche. C’est ce qu’on entend le plus souvent exprimer : la déception ! La France ne se droitise pas, sinon elle voterait à droite, c’est précisément parce que son gouvernement la trahit, que la gauche s’abstient.
D’où ce sentiment massif de rejet, de colère, de déception qui s’est installé en deux ans. C’est un puissant désir de gauche, trahi. C’est une colère accrue à cause de l’ampleur croissante du chômage, des inégalités, de la misère. Ce n’est pas du tout une envie de droite.
Et la droite non seulement n’attire pas mais repousse. Elle ne gagne pas de voix, elle gagne par forfait, par la force de l’abstention à gauche. D’autant qu’elle est divisée et que sa position consiste à faire de la surenchère sur ce fait le gouvernement Valls. La où Valls propose 41 milliards aux patrons, la droite leur propose 100 milliards !
Et là, on peut retourner l’argument, si « la France se droitisait », si les électeurs se retournaient à droite, la politique de Valls devrait l’emporter. Mais ce n’est pas du tout le cas, Valls comme Hollande se minorisent, vis-à-vis de la droite qui ne veut pas d’eux et vis-à-vis de la gauche qui leur reproche d’aller à droite. Ainsi la politique de Valls, qui tente de séduire le patronat et les marchés échoue vis-à-vis d’eux tout en perdant sa base sociale et électorale naturelle.
Le Pen ? Elle profite de la décomposition de la droite. Car pour l’essentiel ses voix ne viennent pas de la gauche, mais de glissements internes à l’UMP.
Elle non plus ne gagne pas de voix en chiffes absolus : du fait de l’abstention, elle est en tête aux européennes du 25 mai 2014, avec moitié moins de voix que ce qu’elle avait à la présidentielle de mai 2012. Sauf que cette arrivée en tête nourrit sa dynamique propre.
L’UMP fait du Valls puissance 10 mais ce n’est pas non plus ce que veut la partie « populaire » mécontente de la droite, alors Le Pen leur fait des propositions démagogiques qui les attirent. C’est pour cela que Le Pen a teint si fortement son programme en « social » et en anti libéralisme, elle fait d’une pierre deux coups : elle se renforce contre la gauche libérale et contre la droite libérale.
En fait on pourrait même dire qu’il y a même une poussée, sous deux formes opposées, à droite et à gauche contre le libéralisme, les banques, l’oligarchie … au point que même à droite, les dirigeants qui épousent l’antilibéralisme l’emportent sur ceux qui le soutiennent. Dans tous les camps, les électeurs cherchent à se débarrasser de la tutelle faillie du libéralisme. Personne ne supporte plus l’étalage de 1% de riches et de 10 millions de pauvres.
En fait il n’y a guère de déplacement électoraux entre la droite et la gauche. L’électorat, à quelques variantes prés, est stable et fidèle. Il existe deux blocs qui sont l’expression déformée de deux classes sociales fondamentales et antagoniques, le salariat et l’actionnariat.
La gauche est et reste largement majoritaire à la base depuis plus de 30 ans.
Comme l’avait dit François Mitterrand en 1981, « c’est la victoire de la majorité sociologique ». En 1993 quand la gauche connaît la déroute, c’est a cause de sa politique pas parce qu’il y a glissement à droite. Il ne reste plus que 52 députés de gauche au point que certains parlent de la « mort » du PS sans comprendre que 4 ans plus tard il reviendrait au pouvoir lorsque Lionel Jospin proposerait « les 35 sans perte de salaires ».
Mais en 1993, la droite gagne et connaît un raz de marée mais en obtenant moins de voix en chiffres absolus que ce qu’elle avait obtenu en 1981, 12 ans plus tôt lorsqu’elle avait… perdu. Ca veut dire que ce n’est pas la droite qui progresse, c’est la gauche qui s’effondre sur elle-même à cause de la politique si peu à gauche suivie sous les gouvernements Rocard, Cresson, Bérégovoy. C’est ce qui recommence en pire aujourd’hui.
En fait, les « camps » droite et gauche sont installés et varient peu. Mais ça bouge à l’intérieur de chaque camp. A droite ça glisse de l’UMP vers Le Pen. A gauche ça s’abstient pour protester quand les gouvernants ne sont pas à la hauteur.
Et dans les dix dernières années face à la droite, entre 2001 et 2013, la gauche s’était même renforcée au point de donner tous les pouvoirs au parti socialiste : communes, départements, régions, assemblée nationale, sénat, présidence. C’était plus qu’un désir de gauche, c’était une lame de fond venue de loin et consolidée.
Si cette écrasante majorité se tasse aujourd’hui à nouveau, ce n’est parce qu’il y a un retournement d’attentes, c’est parce que ces attentes sont trahies. Et le choix de l’abstention s’explique parfaitement : l’abstention a un sens politique extrêmement clair, il n’est pas difficile à interpréter, toutes les études, y compris celles officielles de la majorité du BN du PS, le 31 mars, reconnaissent les faits : pas de désir de droite, sanction du nationale du PS à cause de sa politique nationale droitière…
C’est pourquoi Valls va dans le mur, il n’existe pas de majorité pour sa politique. Elle fera perdre le Sénat, les cantonales, les régionales, et les législatives.. et le Président. Ce n’est pas une question d’hommes, c’est une question de ligne politique. L’actuelle orientation d‘austérité appliquée au forcing pour plaire aux banques, aux marchés, aux libéraux européens, à Merkel, est suicidaire. Ce sera pire qu’en 1993, la déroute va être totale, la coupe sera bue jusqu’à la lie.
La seule possibilité d’empêcher cela et de sauver le quinquennat, c’est d’en revenir à une politique de gauche capable de mobiliser l’électorat socialiste et de gauche, c’est de renoncer à céder aux libéraux, c’est de rebâtir, sur la majorité parlementaire toujours existante, un gouvernement rose rouge vert, unitaire, qui donne envie ET satisfaction à l’électorat de gauche, pour qu’il appuie et vote à nouveau de façon active contre la droite.